Le contexte historique lors de la venue d'Henri et de son fils Pierre à Lavaux vers 1545


Vaud conquit par Berne en 1536

Le 22 janvier 1536, une armée de 6'000 hommes quittait les bords de l'Aar à la conquête du Pays de Vaud, qui allait devenir bernois et réformé.

Article de Jean-Pierre Chuard, 24Heures des 11 et 12 janvier 1986

«Gravement, au nom de Dieu» - curieux car le dernier des X commandements ordonne “Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain. (Exode 20/3-17)”, mais «quand c'est au nom de Dieu” - une armée sous commandement de Hans-Frantz Naegeli, la direction du Welschland. Le soir même elle était à Morat et, le dimanche 23, elle était devant les murs de Payerne. La conquête du Pays de Vaud avait commencé.
En fait, cette expédition que Berne avait mûrement réfléchie et qui apparaissait comme la répétition de celle de 1530 ne consitituait pas une surprise. Par le traité de St-Julien du 19 octobre de cette même année 1530, le duc de Savoie s'était engagé auprès des Bernois et des Fribourgeois à ne plus molester leur ville combourgeoise de Genève. Et en gage, il leur avait donné le pays de Vaud dont ils pourraient s'emparer et conserver si la paix n'était pas préservée.

Cliquer sur l'image pour l'obtenir grandeur nature

Déclin de la Savoie

C'était, en quelque sorte, pour la Savoie, signer sa déchéance de sa domination au nord du Léman. Car les attaques contre Genève n'allait pas tarder à reprendre [ndlr: pourtant l'Escalade est encore loin!]. De plus, le roi de France ne cachait pas son intention d'adjoindre la Savoie à sa couronne, en commençant par Genève.

Ces éléments réunis firent que la République de Berne, après un temps d'hésitation, jugea au début de l'année 1536, le moment venu pour elle d'agir. Le 16 janvier, elle déclarait la guerre à la Savoie et se donnait quelques jours encore pour parachever ses préparatifs.

Mais, au-delà de considérations politiques et militaires, des mobiles d'ordres religieux poussaient les Bernois à intervenir dans la région qui allait devenir la Suisse occidentale. Depuis 1528, ils avaient passé à la Réforme et, comme l'écrit Charles Gilliard, «ils se croyaient appelés par Dieu lui-même à répandre l'Evangile dans les régions sur lesquelles ils avaient autorité.»

Au nom du protestantisme [ndlr: IIIe Tu ne prendras point le nom de l'Eternel, ton Dieu, en vain ; car l'Eternel ne laissera point impuni celui qui prendra son nom en vain]

Cette mystique dirige, à cette époque, la politique des Bernois. Et c'est en son nom qu'ils se mettent en marche. Ils veulent, sans aucun doute, faire appliquer les clauses d'un traité [ndlr: préventivement!!!], mais surtout saisir l'occasion qui leur est offerte d'étendre et leur domaine et le rayonnement de la foi réformée.

Pour les Vaudois, l'année 1536 est capitale. Elle les voit changer à la fois de souverain et de religion, et surtout, s'orienter de manière définitive du côté de la Confédération.

On a dit de la conquête du Pays de Vaud qu'elle avait été pour les Bernois une simple promenade militaire. Ils ne renctrèrent de véritable résistance qu'à Yverdon, qu'il leur fallut bombarderr 3 jours pour obtenir sa reddition. Mais partout ailleurs, villes et villages, seigneuries et châteaux se soumirent facilement.

Les premiers à prêter hommage sont les gens de Cudrefin, auxquels on remet «2 ours», c'est-à-dire deux emblèmes de la République pour les placer aux portes de leur bourg car, dit un texte de l'époque, «ils sont maintenant Bernois».

L'exemple de Cudrefin est bientôt suivi par Moudon, Rue et Romont, ainsi que par d'autres localités avant que l'armée bernoise n'arrive à Echallens. Là, elle se trouve en fait chez elle, Echallens et Orbe formant un baillage commun administré tantôt par Fribourg, tantôt par Berne.

D'Echallens, quelle direction Naegeli va-t-il prendre? Lausanne ou Genève? Il marche, le 28 janvier, sur Morges, où se sont rassemblés quelques centaines de Savoyards. Mais, à l'approche de l'Ours, ils sautent dans des barques et disparaissent. Après Morges, c'est Rolle qui se rend, et bientôt Nyon et Divonne. Tandis qu'un détachement s'empare du Pays de Gex, non sans y incendier quelques châteaux, Naegeli et ses troupes entrent à Genève, le 2 février. Ils y sont reçus comme des sauveteurs, «au nom de Dieu et en la puissance que Dieu leur a donnée, écrit l'épouse du réformateur Fromment, pour défendre les bons et déchasser les brigands».

Un retour triomphal

Pendant ce temps, à l'autre bout du lac, les Valaisans pénètrent à leur tour sur les terres du duc de Savoie. Leur avance est elle aussi rapide. Le 9 février, ils sont à Evian, lorsque les députés de Thonon s'en viennent annoncer leur capitulation au quartier général de Naegeli, à St-Julien.

Oeuvre de Thomas Schöpf (1577)

Cliquer sur l'image pour l'obtenir grandeur nature

Les Bernois se frottent les mains. En quelques semaines, ils se sont rendus maîtres de la plus grande partie du Pays de Vaud, du Pays de Gex et du Chablais [lequel?]. Au surplus, ils ne voient nullement d'un mauvais oeil que de bons catholiques comme les Valaisans et comme les Fribourgeois, tirent selon l'expression de Gilliard «une plume à l'oie savoyarde». C'est bien là, disent-ils, la preuve que la guerre qu'ils font à la Savoie n'a pas pris un caractère confessionnel; c'est là également un argument de nature à empêcher leur expédition victorieuse de dégénérer en guerre de religion, en Suisse ou même à l'étranger.

Sur ces entrefaits, l'armée de Naegeli, impatiente de rentrer chez elle, quitte Genève le 18 février. Son retour sera triomphal.

Malgré les apparences, tout n'est pas encore dit. D'une part, Fribourg affiche des prétentions qui créent de sérieuses tensions à Berne. D'autre part, une dernière place forte savoyarde tient toujours: Chillon. Son commandant, Antoine de Beaufort, est prêt à tout. «J'espère de leur tenir bon pied et de leur faire entendre, écrivait-il encore en février au duc de Savoie, s'ils (les Bernois) viennent ici, que votre maison n'est pas un os à ronger pour eux».

A Berne, on est décidé d'en finir, et d'autant plus vite que Fribourg, désireux d'avoir une ouverture sur le Léman, a déjà fait des avances à Beaufort.

Le 20 mars, une seconde armée bernoise, de nouveau sous les ordres de Naegeli, s'avance vers le Léman. Elle campe le 24 à St-Sulpice. Le lendemain, elle longe le lac, s'installe le 27 devant Chillon et passe le 29 à l'attaque. Une attaque de courte durée, Beaufort sortant, après quelques coups de canon et couleuvrine, «sur les crénaux » pour parlementer, avant d'abaisser le pont-levis.

C'est à ce moment que se situe l'un des épisodes les plus fameux de la campagne: la délivrance de Bonivard et de ses compagnons d'infortune. Prieur de St-Victor à Genève, Bonivard croupissait depuis 1530 dans les souterrains de Chillon pour avoir intrigué contre le duc de Savoie.

L'évêque de Lausanne en fuite

L'affaire de Chillon liquidée, il ne reste plus aux Bernois qu'à occuper l'Evêché de Lausanne, dont les terres s'étendent des portes de Vevey à St-Sulpice.

Au moment où Naegeli se présente à Lausanne, dans l'après-midi du 31 mars, l'évêque Sébastien de Montfaucon est déjà en fuite. En 1517, il a succédé à son oncle Aymon de Montfaucon, mais n'en a ni la personnalité, ni l'autorité. Il a pris ouvertement le parti de la Savoie et sait que les Bernois ne vont pas le ménager qui le considèrent de longue date comme un adversaire, et même l'instigateur du conflit avec le duc. De plus, il est en désaccord avec les bourgeois de Lausanne pour n'avoir pas accepté, notamment, qu'ils deviennent en 1525, les combourgeois de Berne. Bref, il a jugé prudent de prendre le large, dans le plus secret, le 22 mars, pour ne plus jamais revoir son château de Saint-Maire, ni la cathédrale.

A Lausanne, les choses ne traînent pas non plus. Les Bernois y recoivent le serment de fidélité à LL.EE, des paroisses de Lavaux, de Lutry et autorisent les magistrats locaux à prendre possession du château épiscopal. Et la conquête s'achève par la mainmise sur Lucens et Avanches, autres domaines de l'évêque, qui se trouve, du même coup, dépouillé de tous ses biens.

Charles Gilliard cite les vers d'un Genevois anonyme qui, au terme de cette campagne:
«Par le vouloir de Dieu, sans contredit,
Gaillard, Thonon, Vevey et Moudon se rendit,
Avanches et Cudrefin, Lausanne aussi, Payerne;
Tous d'un très bon accord ont crié Vive Berne!»

Suite: «L'organisation de la conquête»
Retour


Carte de la Maison de Savoie du Grand Atlas Historique (Larousse)

Sur cette carte, on peut constater que le lac Léman était entièrement dans le Duché de Savoie jusqu'en 1536. Les Bernois profiteront de la Réforme pour assujetir la Pays de Vaud. En déménageant du Petit-Bornand à Epesses en 1552, Pierre reste-il dans le même état, celui de la Maison de Savoie? Non, car depuis 1536, Berne a mis son grappin sur le Pays de Vaud et en plus l'a réformé de force!

Retour