Holocauste et sionisme

Sans entrer dans cette curieuse polémique, l'important ne serait-il pas de rappeler que Roosevelt, après avoir forcé la main à Churchill, livre la Pologne à Staline alors que le gouvernement polonais en exil fait partie des Alliés et que des troupes polonaises combattent courageusement. Le sort cruel de la Pologne libérée par l'Armée rouge n'intéresse pas les sionistes!


QUERELLE Le torchon brûle autour de Jan Karski

Par Jacques-Pierre Amette, Lundi 1 février 2010
http://www.lepoint.fr/culture/2010-02-01/querelle-le-torchon-brule-autour-de-jan-karski/249/0/419224

Yannick Haenel et Claude Lanzmann s'affrontent autour de la mémoire de Jan Karski. "J'ai honte d'être resté si longtemps silencieux" (Lanzmann). "Lanzmann veut ma mort" (Haenel) © Bamberger/Opale-Padilla/MAXPP.

Le cinéaste de Shoah accuse le romancier Yannick Haenel de "falsification". Mise au point.

Le romancier a-t-il tous les droits ? Peut-on faire littérature de tout ? Peut-on s'emparer d'une personne réelle ayant joué un rôle capital dans la Seconde Guerre mondiale et lui faire dire ce qu'on veut en ayant recours à son imagination ? Voilà les questions qui se posent, brutalement, ces jours-ci. L'homme par qui le scandale arrive n'est pas n'importe qui : Claude Lanzmann, le réalisateur du film-fleuve Shoah . Il se dresse, telle la statue du Commandeur, pour foudroyer le romancier Yannick Haenel, 42 ans, qui a publié en septembre un roman, Jan Karski , dans la collection " L'Infini", dirigée par Philippe Sollers chez Gallimard. L'attaque est venue dans un long article de Lanzmann publié dans l'hebdomadaire Marianne du 23 janvier. Titre : "Un faux roman". Mais que proposait donc ce roman (qui obtint le prix Interallié), dont j'ai rendu compte dans Le Point ( lire la critique ) en septembre dernier avec une nuance de perplexité, pour s'attirer les foudres de Lanzmann ?

Le vrai problème : les 72 pages où Haenel se met dans la tête et invente les pensées de Karski

Le romancier Haenel avait eu la bonne idée de faire revivre le héros polonais Jan Karski, auquel une mission des plus périlleuses avait été confiée par la Résistance polonaise. Employé au ministère des Affaires étrangères en janvier 1939, fait prisonnier par les Soviétiques, livré aux Allemands, Karski s'évade en novembre 1939 pour rejoindre la résistance polonaise. Au cours de l'été 1942, alors âgé de 28 ans, il pénètre clandestinement dans le ghetto de Varsovie grâce à des dirigeants juifs. Il voit la situation tragique d'une population affamée et promise à la mort. On lui donne pour mission de témoigner auprès des Alliés. En octobre 1942, il gagne Londres pour rencontrer les membres du gouvernement polonais en exil, et aussi des intellectuels, notamment Arthur Koestler. Son témoignage est si suffocant que le gouvernement polonais en exil décide de lui faire rencontrer les plus hauts responsables du gouvernement à Washington. Il est reçu par le président Roosevelt le 28 juillet 1943 et relate le martyre des juifs d'Europe et leur élimination programmée.

Un an plus tard, Karski publie Histoire d'un Etat clandestin , où il raconte sa mission en ne cachant pas le sentiment d'échec qu'il a éprouvé devant l'incrédulité de certains membres du gouvernement américain. En 1978, Claude Lanzmann retrouve la trace de ce témoin capital, devenu professeur d'université sur un campus américain, et le convainc de témoigner dans le film Shoah . La longue séquence de Karski est visionnée récemment par le jeune Haenel. Il est bouleversé par les paroles de ce courrier de la Résistance polonaise. Il décide alors d'écrire sur le drame intime de cet homme,de son vrai nom Jan Kozielewski. Il se documente, lit la confession de Karski, et aussi un ouvrage, Karski : How One Man Tried to Stop the Holocaust , de E. Thomas Wood et Stanislaw M. Jankowski. Puis il construit son "roman" en trois parties. La première est la relation objective de l'entretien filmé par Lanzmann. Dans la deuxième, il retrace sobrement le parcours du jeune résistant polonais, ses visites dans le ghetto. Le vrai problème, ce sont les 72 pages de la partie où Haenel se met dans la tête et invente les pensées de Karski, sur un banc.

Ces pages de prosopopée mettent mal à l'aise. De quel droit "inventer" un Karski intérieur ? Cette confession monologue est psychologiquement invraisemblable, moralement incertaine, et stylistiquement faible. On comprend la colère de Lanzmann devant cette liberté romanesque. Là, pour certains, la fiction ressemble à un mensonge. Lanzmann : "Yannick Haenel se glisse dans la peau, et, croit-il, l'âme de Karski, changeant d'emblée celui-ci en un pleurnichard et véhément procureur, qui met le monde entier en accusation pour n'avoir pas sauvé les juifs, personnage si absolument éloigné du Karski réel que l'indignation chez moi se combine maintenant à la honte d'être resté si longtemps silencieux. " Il révèle à cette occasion qu'il a gardé des heures de film dans des boîtes. Car, le deuxième jour de tournage, Karski se révèle, devant la caméra, un personnage complexe. "Il devenait mondain, satisfait, théâtral, parfois cabotin. " Lanzmann précise : "Son Karski est tristement linéaire, emphatique donc, et finalement faux de part en part."

La Shoah est un trou noir et une boîte à fantasmes

Tout n'est pas infondé dans cet acte d'accusation. La mise en scène de la rencontre Roosevelt-Karski à la Maison-Blanche, notamment, est fausse historiquement (lire notre article). Malgré un concert de louanges dans la presse, pas mal de lecteurs du roman sont embarrassés par ce "roman" et son caractère hybride, cabotant entre faits historiques et mise en scène mentale. Les 72 pages de monologue sentimental et chaotique, pure invention, passent mal. Elles expriment la thèse personnelle du romancier qui insiste sur la "passivité" du gouvernement américain. Mais la question centrale est : Roosevelt a-t-il abandonné les juifs d'Europe ? Quelles options militaires pouvaient-elles être envisagées ? Si l'on examine un récent et brillant roman, par exemple celui que Jonathan Littell - même génération que Haenel - a réussi avec Les bienveillantes (prix Goncourt), il ne comporte pas d'ambiguïtés. Un personnage fictif dit "je". Un anti-héros. Max Aue emprunte parfois des traits et des textes à l'écrivain Ernst Jünger, mais le roman se fonde sur une documentation historique parfaite. Ce qui n'est pas le cas de Haenel.

Pour autant, Lanzmann a-t-il raison de s 'acharner sur ce travail ? En un sens, non. Ce livre est emblématique d'une nouvelle génération qui s'interroge librement, à sa manière, sur une époque dont tous les témoins disparaissent. La Shoah est un trou noir et une boîte à fantasmes. Que Haenel le fasse avec des illusions rétrospectives, Lanzmann a raison de le noter. Mais, à côté de l'immense chantier toujours ouvert d'historiens qui épluchent les archives avec prudence et recoupements, n'y a-t-il pas une légitimité pour la passion d'une génération à interroger individuellement ce passé, comme un Balzac ou un Hugo ont revisité la guerre des chouans ? Fantasmer et créer est-il interdit ?

Evidemment, Haenel répond dans Le Monde daté du 26 janvier. Il s'abrite sous l'ample manteau de la sacro-sainte liberté du romancier. "Le recours à la fiction n'est pas seulement un droit, il est nécessaire." Il martèle : " Redonner vie à Karski implique donc une approche intuitive, cela s'appelle la fiction." Il avance que les historiens ne sont pas propriétaires de l'Histoire. Ce n'est pas le Tolstoï de Guerre et paix qui le contredira. En bon polémiste, le romancier accuse en retour le cinéaste de la Shoah d'avoir coupé une longue partie de ses entretiens avec Karski et ajoute : "On mesure le respect que Lanzmann accorde aux êtres." Entre les historiens professionnels et les pirouettes imaginaires des romanciers, le débat est sans fin, la défiance réciproque.

Ce qui est évident, c'est que Franklin D. Roosevelt ne fut ni un vieillard lubrique, ni un paresseux, ni un inattentif, comme le présente Haenel, léger sur cette affaire. Une historienne, Annette Wieviorka, qui a étudié l'époque, formule un jugement intéressant et mesuré. Dans la revue L'Histoire , rendant compte du travail du romancier, elle pointe ses fautes, qui sont, entre autres, d'insister sur la complicité des Alliés dans la Shoah. Elle ne cache pas non plus sa déception en déclarant : "L'auteur s'est borné à plaquer sur le passé des idées qui sont dans l'air du temps." Cette polémique aura au moins pour bénéfice de faire sortir de l'oubli les écrits de Karski. Et aussi d'en savoir davantage sur ce "messager de l' horreur", car bientôt on pourra voir sur Arte son interview intégrale. Et le lire enfin, lui, Jan Karski, puisque son puissant témoignage est republié chez Robert Laffont le 26 février.

Lire aussi "Le vrai Karski parle"

Publié le 01/02/2010 à 07:56 Le Point.fr

TEXTE ORIGINAL

Le vrai Karski parle

Par Christophe Ono-Dit-Biot

Jan Karski, de son vrai nom jan Kozielewski. Ce héros polonais témoigna du martyre des juifs durant la senconde guerre mondiale. ©Hirshfeld/Redux-Rea

Quand Lanzmann accuse Yannick Haenel de "falsification de l'Histoire", il vise notamment le passage du livre relatant l'audience accordée à Karski par Roosevelt à la Maison-Blanche, le 28 juillet 1943. Le Point a pu se procurer le texte du véritable Jan Karski, "Mon témoignage devant le monde, histoire d'un Etat clandestin", paru en France en 1948 . De Roosevelt voici ce qu'écrit le vrai, le non fictif Jan Karski : "Il était extraordinairement au courant de la question polonaise et désireux d'avoir de nouveaux renseignements. Les questions qu'il posait étaient minutieuses, détaillées et allaient droit aux points essentiels. (...) Il m'interrogea aussi sur la véracité des récits concernant les méthodes employées par les nazis contre les juifs. Enfin, il se montra fort intéressé par les techniques de sabotage, de diversion et d'action des maquis." Loin, en effet, du Roosevelt "bâillant", enfoncé "confortablement dans son fauteuil", "en train de digérer l'extermination des juifs d'Europe " , tel que le décrit, par la voix du Karski fictif, le romancier Haenel.

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