La « Haavara Agreement » est signée le 7 août 1933 entre l’Agence juive et le gouvernement du Reich. L'article de Paul Benaïm (4 octobre 2008) révèle que “Les tractations auxquelles a donné lieu l’émigration des Juifs allemands vers la Palestine ont entraîné dans les organisations juives un conflit entre sionistes et non-sionistes, et, pire encore, au sein du mouvement sioniste.” et que “Un SS assiste en observateur au XIXe congrès sioniste de Bâle (1935); ce SS sera remplacé au congrès sioniste de Zurich de 1937 par Adolphe Eichmann, responsable de la planification des départs”


L’exode des Juifs d’Allemagne (1933 à 1939)*

Par Paul Benaïm pour Guysen International News
Samedi 4 octobre 2008 àhttp://www.guysen.com/articles.php?sid=8183

Dans « Mein Kampf, Adolphe Hitler avait exprimé sa volonté de « vider le IIIe Reich de ses Juifs ». L’une des premières mesures prises après son accession au pouvoir le 30 janvier 1933 a été la persécution des Juifs.

Les tractations auxquelles a donné lieu l’émigration des Juifs allemands vers la Palestine ont entraîné dans les organisations juives un conflit entre sionistes et non-sionistes, et, pire encore, au sein du mouvement sioniste. Cette affaire a fait l’objet de polémiques passionnées gravitant autour d’une question toujours actuelle : « Peut-on pactiser avec le diable ? »

A partir de 1933, deux politiques s’affrontent dans le monde juif sur l’attitude à adopter vis-à-vis du régime instauré par Hitler, l’une fondée sur la lutte contre le nazisme, l’autre commandée par l’idéal sioniste du retour des dispersés en Eretz Israël.

Les divisions du monde juif

Les persécutions dont les Juifs sont victimes déclenchent une vague de protestations parmi les nations.

Une campagne de boycott économique du IIIe Reich est lancée, soutenue par les leaders de la Diaspora. Les promoteurs de ce boycott ont le naïf espoir qu’il fera plier les dirigeants nazis et les incitera à renoncer à la politique antisémite du Führer.

A l’opposé, l’Agence juive voit dans la situation dramatique de la communauté juive d’Allemagne une occasion de faire « monter » en Palestine un grand nombre de Juifs. David Ben Gourion, son président, considère que le « sauvetage de ces Juifs a priorité sur tout le reste ... »(1) Un homme d’affaires** du Yichouv, puis un représentant de l’Agence juive, Haïm Arlosoroff, chef du département politique (ministre des Affaires étrangères), prennent contact dans le plus grand secret avec des fonctionnaires allemands. Des propositions sont faites en vue d’un marché qui serait avantageux pour les uns et les autres.

Arlosoroff***, membre éminent du Mapaï, adversaire acharné des révisionnistes, est assassiné dans la soirée du 16 juin 1933 sur une plage de Tel Aviv. La « Haavara Agreement » est signée le 7 août 1933 entre l’Agence juive et le gouvernement du Reich en l’absence de son principal négociateur. (2)

La « Haavara Agreement » (l’accord de transfert), un pacte avec le diable ?

Cet accord est une convention financière faisant intervenir une banque berlinoise et une banque de Tel Aviv. Cette convention permet aux Juifs allemands de transférer leurs avoirs en Palestine à la condition que ces fonds soient consacrés exclusivement à l’achat de produits manufacturés allemands.(1) (2)

Les réactions de la Diaspora et des révisionnistes

Le congrès sioniste d’août 1933 approuve l’accord : la rupture entre la Diaspora et le Foyer national juif est consommée. De son côté, Vladimir Jabotinsky, le leader du parti révisionniste, aile droite du mouvement sioniste, s’oppose à la haavara et à toute négociation avec un gouvernement antisémite, tandis que nombre de ses partisans applaudissent à l’accord. (1)

Nazis : le partage des tâches
Persécuter les Juifs

Le 7 avril 1933, un décret exclut les Juifs de la fonction publique. En 1935 sont publiées les lois raciales de Nuremberg précisant qui est juif et qui est aryen. Les nazis appellent au boycott des entreprises et commerces juifs. (3) Puis surviennent la mise sous séquestre de leurs avoirs et les violences, tels le pogrom survenu en plein cœur de Berlin le 16 juillet 1935 (4) et la Nuit de cristal (nuit du 9 au 10 novembre 1938), ses meurtres, ses incendies de synagogues et ses arrestations massives. Les persécutions s’étendent à l’Autriche dès les premiers jours de l’annexion de ce pays.

Organiser leur départ
L’Agence juive est autorisée à créer en Allemagne des centres de préparation à l’immigration.

Un SS assiste en observateur au XIXe congrès sioniste de Bâle (1935); ce SS sera remplacé au congrès sioniste de Zurich de 1937 par Adolphe Eichmann, responsable de la planification des départs. Ce dernier, en fonctionnaire zélé, essaie d’apprendre (seul) l’hébreu. En novembre 1937, il se rend à Haïfa d’où il est immédiatement expulsé par les Britanniques, puis au Caire où il aurait rencontré un représentant de l’Agence juive « pour s’enquérir de l’insertion en Palestine des nouveaux immigrants juifs allemands »(2) ; délicate attention de l’un des artisans de la solution finale.****

L’émigration des Juifs a été autorisée par les nazis jusqu’en 1939 et peut-être même au delà, jusqu’en 1941. Les départs ont été freinés, non par des Autorités allemandes, mais en raison du rejet de la majorité des demandes de visas par les pays d’accueil, notamment par les Etats-Unis et le contingentement drastique de l’alya imposé par les Livres blancs britanniques. Et cela, même après le déchaînement des violences antisémites.

Malgré les brimades, les Juifs allemands, pour la plupart assimilés et attachés à un pays qu’ils considéraient comme leur patrie, ne tenaient pas à quitter leurs foyers. La convention de « transfert », en limitant la perte de leurs biens, s’inscrivait dans la planification de leur émigration, tout en profitant à l’économie allemande.

Ces deux types d’action des Autorités allemandes ne sont nullement contradictoires : toutes deux concouraient au même objectif, vider le Reich de ses Juifs.

Le bilan économique de la haavara.La haavara a eu des effets positifs pour les deux parties.

Pour le futur Etat d’Israël
Le montant des transactions n’aurait été que de 14 millions de livres, mais cette manne de capitaux a été un coup de pouce favorable à l’essor de la jeune économie du yichouv, lui permettant de moderniser son agriculture et de développer son industrie. Le nombre des bénéficiaires de la haavara se situe entre 40'000 et 60'000 pour Henry Laurens, à 20000 pour Georges Bensoussan.

Pour le Reich
Selon Henry Laurens, l’accord a contribué à l’échec du boycott international. L’exportation de tracteurs et de machines-outils vers la Palestine entre 1933 et 1939 a-t-elle sauvé l’économie allemande de la faillite? Cela paraît douteux, mais l’historien estime impossible de répondre à cette question. (2)

Des interlocuteurs peu fréquentables

On ne devrait pas dîner avec le diable, même muni d’une longue cuillère…et pourtant certains l’ont fait.
- Parlementer avec Hitler à Munich en 1938 n’a rapporté qu’humiliation et discrédit à ses hôtes Daladier et Chamberlain.
- Parlementer avec Muammar Khadafi a pu choquer, mais il en est résulté la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien détenus dans les geôles libyennes.

Le sujet est toujours d’actualité: l’un des candidats à la Maison Blanche n’écarte-t-il pas, s’il est élu, l’éventualité d’une rencontre avec l’homme qui veut rayer Israël de la carte ?

Sans doute, la mise en garde contre de tels contacts***** n’a pas été entendue par les signataires juifs de la haavara, mais l’accord a sauvé la vie de dizaines de milliers de Juifs allemands. De plus, à la décharge de ses initiateurs, il faut se souvenir qu’en 1933 l’horreur du nazisme n’avait pas encore été révélée au monde. Chacun jugera.

Sources
1 - Georges Bensoussan : Un nom impérissable. Ed. du Seuil 2008
2 - Henry Laurens : La question de Palestine. Tome II Ed. Fayard 2003
3 - William Shirer : Le troisième Reich. Ed. Stock
4 -Varian Fry : Livrer sur demande Ed. Agone 2008

Notes
*Cet article est le troisième volet des « prolongements » du livre « Résurrection d’un Etat ou l’épopée d’Israël racontée aux 13-20 ans ». Il est signé du nom véritable de son auteur, le pseudonyme de Cyrano n’ayant plus lieu d’être. (NDLR)
** Sam Cohen, un homme d’affaires du Yichouv, a été l’un des principaux instigateurs de ce marché.
*** Les services de renseignements britanniques avaient appris qu’Arlosoroff était l’une des personnalités menacées d’assassinat par les « birionim » « les sicaires», les plus extrémistes du parti révisionniste.(2) Les auteurs de ce meurtre n’ont jamais été formellement identifiés et son mobile est demeuré inconnu . Deux membres du parti révisionniste avaient été inculpés mais la preuve formelle de leur culpabilité n’ a pu être apportée.
**** Eichmann aurait eu pour mission de prendre contact avec le mufti de Jérusalem. Cette thèse a été avancée au procès de Eichmann, mais Henry Laurens n’y croît guère.
***** Il y a un autre exemple de négociations avec les nazis : au cours de la deuxième Guerre mondiale la tentative avortée de troc de 10'000 camions contre 1'000'000 de vies juives.

Illustrations
1- Haïm Arlosoroff (1899-1933)
2- Un SS monte la garde devant un magasin juif. On peut lire l’incitation au boycott des commerçants juifs
3- Incendie d’une synagogue au cours de la Nuit de cristal

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