Qui était Kurt Gerstein? Etait-il vraiment l'idéaliste décrit par le film?

A l'occasion d'une exposition qui lui est consacrée au Gedenkenstätte Deutscher Widerstand, en avril 2000, à Berlin, son catalogue contient la biographie semblant la plus complète. La traduction de ce catalogue réalisée par Carole Formont était disponible sur le Web à l'adresse http://www.amen-lefilm.com/autour/pdf/catalogue.doc. Aujourd'hui, ce site n'existe plus et l'URL fait un lien avec un attrape-nigaud commercial. Bizarre!

Les auteurs du catalogue du Gedenkenstätte Deutscher Widerstand, Bernd Hey, Matthias Rickling et Kerstein Stockhecke, ont bien souligné la résistance en uniforme de SS de Kurt Gerstein, quand bien même ils constatent l'ambivalence du personnage qui a été, dès son jeune âge, en quête de la reconnaissance des autres:

"L’ambivalence d’une attitude de résistance est tout aussi caractéristique dans le destin de Kurt Gerstein. Elle est d’autant plus évidente que nous disposons de sources autobiographiques à son sujet, essentiellement des lettres, dont l’énorme quantité n’existe chez presque aucun autre résistant. Mais ces documents divergent sur certains points. Cela tient aux conditions de l’époque, aux destinataires de ses lettres et beaucoup aussi à la personne de Kurt Gerstein. En effet, Gerstein était quelqu’un qui jouait bien la comédie. Il aimait beaucoup être valorisé, et insistait sur l’importance de sa personne et de ses activités dans son environnement, ce qui semblait ne pas vraiment refléter la réalité de l’époque. Son penchant pour les grandes apparitions en public, sa générosité financière et parfois aussi un certain égocentrisme arrogant, sont chez lui très caractéristiques. On se demande si tout cela n’était pas une prédisposition à sa résistance" (Page 5 et suivante)

Il serait tout à fait déplacer de reprocher à Kurt Gerstein son ambiguïté, alors qu'elle était une condition de survie dans les temps sombres et cruels auxquels il était confronté. Le problème est tout autre et réside dans son témoignage sur le déroulement des événements qu'il décrit dans ses rapports. Car, Kurt Gerstein, entre mai et juillet 1945 a écrit des textes, dont un en français, textes numérotés en chiffres romains. Six textes lui ont été attribués, mais quatre intitulés rapports sont inclus dans le catalogue de cette exposition.

1) Extraits du Rapport Gerstein, dit Rapport I

«Le lendemain matin, peu avant 7 heures, on m’informe que dans 10 minutes, le premier transport va arriver! Effectivement, quelques minutes après, le premier train arrivait de Lemberg. 45 wagons remplis de 6.700 personnes, dont 1.450 d’entre eux étaient déjà morts à leur arrivée.»

Le lendemain, c'est le 19 août 1942, comme cela est précisé dans son Rapport II, et le camp mentioné est celui de Belzec. Mais l'Atlas de la Shoah de Martin Gilbert, référence réputée par l'ampleur de ses recherches, ne mentionne aucune arrivée le 19 août 1942, et par conséquent encore moins celle d'un train provenant de Lemberg (aujourd'hui Lviv ou Lvov).

2) Extraits du Rapport Gerstein, dit Rapport II

Dans le train qui le ramenait à Berlin, Gerstein rencontra le diplomate suédois en poste à Berlin, Göran von Otter. A propos de cette rencontre, Gerstein écrivit: “Je lui ai dit: ‘Si les Alliés, au lieu de larguer des bombes, envoyaient par avion des millions de tracts intelligents et bien écrits, qui informeraient le peuple allemand de tout ce qui se passe, serait-il possible que dans quelques semaines ou quelques mois, les Allemands en aient fini avec Hitler ?" ”

Bien que rapportées par von Otter aux autorités suédoises, son témoignage restat dans un tiroir. Pourtant cette stratégie d'informer le peuple allemand afin qu'il se révolte contre Hitler rèvéle l'intelligence de Kurt Gerstein. Mais les Alliés voulaient-ils que le peuple allemand obtienne la fin de la guerre après avoir mis hors d'état de nuir Hitler comme le souhaitait les responsables de l'attentat contre ce dictateur? Hélas non car, à la Conférence de Casablanca tenue déjà au début 1943, la décision est prise sans ambiguïté pour un «unconditional surrender», pour une réddition sans conditions? La paix voulue par les Alliés devait être construite sur la ruine de l'Allemagne. Cela signifiait aussi la main mise de l'URSS sur l'est de l'Europe, fait confirmé par le refus, toujours à Casablanca, du plan britannique de frapper l'Allemagne au moyen d'une offensive à travers les Balkans. De fait, l'origine de la guerre froide se trouvent dans la gravissime faiblesse de Roosevelt à la Conférence de Casablanca face à l'«Oncle Jo». La révélation des massacres de Katyn (environ 20'000 officiers et notables Polonais liquidé en mars 1940) fut totalement étouffée par le président américain, quant bien même, la Pologne faisait partie des Alliés. Staline sut habilement profité de la situation et gagna, dès 1943, l'hégémonie sur l'Europe de l'Est.

3) Extraits du Rapport Gerstein, dit Rapport III

“ En tout cas, je m’arrangeais pour que l’acide prussique, aussitôt après avoir été livré dans les camps de concentration de Oranienburg et Auschwitz, disparaisse, afin de ne pouvoir être utilisé dans un but de désinfection. C’était un peu risqué pour moi, mais j’aurais pu dire que le poison se trouvait déjà dans un état dangereux de décomposition. Je suis sûr que Günther voulait se procurer le poison pour tuer éventuellement des millions de gens. Cela suffisait pour environ 8 millions de personnes, 8.500 kg. Pour 2.175 kg, j’ai joint les factures."

En parlant d’acide prussique, Kurt Gerstein fait référence à l'acide cyanhydrique vendu sous le nom commercial de Zyklon qui était produit aussi en France sous licence par Ugine en Savoie). L'analyse de ce paragraphe pose un simple mais important problème: les quantités de Zyklon sont exprimées avec un point. S'agit-il de 8.500 kg ou 8'500 kg, c'est-à-dire 1000 fois plus? En tout cas, de la part d'un ingénieur spécialisé dans l'emploi du Zyklon pour assurer la désinfection, affirmer que cette quantité "suffisait pour tuer 8 millions de personnes" choque, car elle est complétement fausse!

4) Commentaires sur le Rapport Gerstein, dit Rapport IV

En juin 1943, Kurt Gerstein fut-il à nouveau impliqué dans le processus de l’extermination de masse. Il reçut pour mission de se procurer, en évitant les voies officielles, de grosses quantités de Zyklon B. Dès septembre 1943, des livraisons exceptionnelles et régulières furent envoyées par la DEGESCH (Société allemande de destruction des parasites) à Gerstein. Les factures étaient établies à son nom. D’après ses confessions, Gerstein avait choisi cette procédure inhabituelle pour “pouvoir faire disparaître le poison”. Et il en aurait eu les pouvoirs grâce à sa position dans la SS, lui simple sous-officier?

Pourquoi une telle mission de se procurer, en évitant les voies officielles, du Zyklon B puisque les commandes de produit nécessaire à l'extermination était toujours inclues dans celles nécessaires à la désinfection, tâche qui faisait partie du travail normal de Kurt Gerstein? Voici l'avis à ce sujet des auteurs de cette biographie: "Kurt Gerstein a-t-il effectivement saboté les livraisons d’acide prussique, les a-t-il utilisées dans un but de décontamination, ainsi qu’il l’a lui-même prétendu? Jusqu’aujourd’hui, on n’a pas de preuve historique sur le rôle que Gerstein a joué sur les livraisons Zyklon B, même si ses témoignages sont plausibles."

5) Extrait de la dernière lettre de Kurt Gerstein à sa femme

Le 26 mai 1945, Gerstein écrivit: «Je ne sais pas encore quand je reviendrai. Jusqu’à maintenant, je jouis d’une grande liberté et j’espère qu’il en sera ainsi auprès de la prochaine instance. J’ai aussi beaucoup de chance avec les conditions d’incarcération – chambre et nourriture. Mais je ne peux pas en dire plus, étant donné qu’on s’intéresse beaucoup à mon cas, et que je dois comparaître comme témoin principal pour les crimes de guerre devant le tribunal international. Je t’embrasse, ainsi que ton père et les enfants. Kurt.» (page 41)

Pauvre Gerstein! Lui qui se voyait déjà comme témoin principal devant le Tribunal international de Nuremberg, va être transféré le lendemain à Paris, car il inculpé de crimes de guerre par la Justice française. Pourquoi? A l'armistice, en civil, avec en poche les mandats de ses deux arrestations, il se rend, près de Reutlingen, aux Forces françaises en se présentant comme un opposant au nazisme. Il est placé sous surveillance dans une chambre d'hôtel. "Conscient d’être un témoin important, Gerstein nota sur papier ses observations et ses expériences. Entre le 26 avril et le 6 mai 1945, il écrivit plusieurs versions en allemand et en français", voilà ce qui est noté dans sa biographie. Mais, le même jour où il écrivait ce qui devait être sa dernière lettre, il est emmené à Paris, emprisonné au Cherche-Midi.

Vraiment, Gerstein n'a pas de chance! Au lieu d'être le témoin principal d'un procès historique, il se retrouve accusé de crimes de guerre, jeté en prison, et en plus, il se fait tabasser, même torturer. On comprend le drame qui se noue à la lecture d'un extrait de son interrogatoire du 19 juillet. “Vous avez donc été, ainsi que vous le reconnaissez vous-même, chargé d’une importante mission à Berlin, compte tenu de vos compétences de technicien. Cette mission était si importante que vous deviez la considérer comme un secret d’état. Vous avez visité trois camps, vous avez été convoqué par un Général qui vous aurait, étant donné l’importance de votre mission, confié les intentions des deux grands chefs nazis. Et vous pensez pouvoir nous faire croire que vous n’avez pas rempli votre mission, que vous n’avez eu de comptes à rendre à personne à propos de cette mission non exécutée, et que personne ne vous a rien demandé!”Et vous pensez pouvoir nous faire croire ça, lui dit le policier français!

Gerstein a compris qu'il n'était pas crédible, et que tout son scénario avait échoué. Molesté, désespéré, il se suicide et à 17H25, un médecin constata sa mort par pendaison, sans peut-être noter les traces de brutalité subies. Tragique fin et, en plus, l'ultime rôle de sa vie, être sous les feux de l'actualité comme témoin d'un procès historique, lui était refusé. Comme ultime acharnement, son cadavre a disparu.

Qu'il repose en paix! Mais il demeure une dernière interrogation, comment un membre des Waffen-SS a-t-il pu pénétrer dans des camps strictement réservés à la garde des SS-Tötenkopf?

Et l'ultime énigme de Kurt Gerstein: pourquoi a-t-on retrouvé chez lui, à Tubingen, un tableau de grande valeur, le mur rose de Matisse? «Les circonstances au cours desquelles il est entré en possession de Matisse demeurent encore inconnues.» Dérobé dans un camp ou obtenu pour un service? Et dans ce cas, lequel et qui l'a incité à cette mise en scène?


LES SPOLIATIONS DES OEUVRES D'ART PAR LES NAZIS
On perd la trace de "Mur rose de l'hôpital de Calvi".

Page 89 de l'Encyclopédie Universalia 2000 Article de Didier Schulman, conservateur au Musée national d'art moderne - Centre Georges Pompidou, responsable des collections

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