Silence de Pie XII ou une stratégie pour avoir plus d'efficacité dans le sauvetage des juifs?

Père Claude Bressolette, Conseiller spirituel de l'Equipe. Document pris à http://www.equipes-notre-dame.com.

Quand paraîtra ce billet, le bruit suscité par le film Amen, de Costa-Gavras, et surtout par la scandaleuse affiche, sera sans doute retombé, et l’actualité des élections en France retiendra l’attention des médias. Cependant, il semble important de revenir sur cette nouvelle mise en cause de Pie XII, qu’au moment de sa mort, le 9 octobre 1958, les manchettes des journaux présentaient comme le plus grand pape du siècle…

REGAIN DE DISCUSSIONS ET DE CRITIQUES

Depuis quelque temps, de nombreux ouvrages sont parus sur Pie XII. Certains sont l’œuvre d’historiens sérieux, qui, légitimement, peuvent différer dans leur appréciation des faits. D’autres se distinguent par leur acharnement contre ce pape. Il y a quelques années, une thèse a été publiée, qui veut accréditer l’idée que, pour lutter contre le communisme, le Saint-Siège se serait fait l’allié des nazis; dans un article récent, l’auteur applique ce système idéologique à Pie XII, en omettant tout simplement de citer la grande encyclique de condamnation du nazisme, Mit brennender Sorge, publiée le 14 mars 1937, à laquelle le cardinal Pacelli, Secrétaire d’Etat de l’époque, futur pape Pie XII, avait largement travaillé. On comprend que de vrais historiens renoncent à relever l’inanité et la passion de ce genre d’écrits.

Costa-Gravas a voulu adapter au cinéma la pièce de Rolf Hochhuth, Le Vicaire, écrite en 1960, et mise en scène en 1963. On ne saurait demander à un cinéaste de faire une œuvre purement historique; c’est son droit de vouloir symboliser une époque à travers des personnages, et de faire réfléchir sur des drames de conscience. Mais il faut au spectateur une grande culture historique pour discerner, dans le film, les faits attestés, les faits inventés, les faits omis, discernement que présente La Croix, p. 12 de son numéro du mercredi 27 février. Comme l’écrit le cardinal Montini, futur Paul VI, à propos de la pièce de théâtre de 1963: “ On ne joue pas avec des sujets et des personnages historiques portés à la connaissance du public par l’imagination créatrice de gens de théâtre insuffisamment doués de discernement historique et – Dieu veuille que cela ne soit pas le cas ici – d’honnêteté humaine. ” (Lettre de juin 1963 à la revue The Tablet).

Cette remarquable lettre est publiée dans le magazine Histoire du christianisme de mars 2002. On peut évidemment objecter qu’elle est signée par un très proche collaborateur de Pie XII, qui défend la mémoire de ce pape. Il est donc d’autant plus significatif que ce soit un Rabbin, David Dalin, éminent historien américain, qui reprenne le dossier avec une grande précision, pour mettre en valeur l’action de Pie XII envers les juifs. (Pie XII et les juifs, article publié par La Documentation catholique du 17 mars 2002, n° 2266).

L’ANTINAZISME DU FUTUR PIE XII AVANT LA GUERRE

Eugenio Pacelli fut nonce apostolique en Allemagne de 1917 à 1929, d’abord à Munich puis à Berlin. Sur quarante-quatre discours prononcés pendant ces douze ans, quarante dénoncent un aspect ou un autre de l’idéologie nazie.

Pie XI le nomme Secrétaire d’Etat en 1930. Sous son impulsion, Radio Vatican, nouvellement fondée, commence à émettre et n’hésite pas à traiter des sujets les plus délicats. En mars 1935, dans une lettre ouverte à l’évêque de Cologne, il traite les nazis de “faux prophètes, orgueilleux tel Lucifer”. Toujours en 1935, devant des milliers de pèlerins à Lourdes, il accable les idéologies “possédées par la superstition de la race et du sang” (dénonciation qu’on retrouve dans la future encyclique). En privé, il affirme que les nazis sont “diaboliques” et à sa secrétaire, sœur Pasqualina, que “Hitler est tout à fait obsédé. Il détruit tout ce dont il n’a pas besoin et est capable de piétiner des cadavres”. Il est difficile de faire du cardinal Pacelli un ami des nazis !

LE CONCORDAT ET L’ENCYCLIQUE

Certes, il est l’acteur principal du concordat signé, le 20 juillet 1933, avec le Reich, à la demande du nouveau chancelier, Hitler. Ce traité a été précédé, le 7 juin, par le Pacte des quatre nations, signé à Rome entre la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie. Malgré son dégoût pour le comportement inique du gouvernement allemand, qui fait pression en jetant en prison plus de quatre-vingt dix prêtres et en fermant neuf journaux catholiques, le cardinal se résigne au concordat pour sauvegarder un minimum d’institutions et de libertés en faveur des catholiques allemands, et pour donner une base juridique à d’éventuelles protestations: elles ne vont pas manquer! Durant son mandat, le Secrétaire d’Etat proteste dans cinquante-cinq lettres officielles au gouvernement allemand.

Pie XI n’avait pas d’illusion sur la parole du chancelier Hitler. Très vite, il constate que le concordat est un “chiffon de papier”, et il le souligne dans l’encyclique Mit brennender Sorge préparée par le Secrétaire d’Etat et le cardinal archevêque de Munich. Ce texte en allemand est envoyé, par la valise diplomatique, au nonce à Berlin; pour éviter la censure, celui-ci le transmet secrètement à toutes les paroisses catholiques pour qu’il soit lu en chaire le dimanche de la Passion, 14 mars 1937. Remarquons la procédure exceptionnelle pour faire connaître, en Allemagne, une condamnation vigoureuse de tous les aspects de la doctrine nazie. Cinq jours plus tard, le 19, est publiée à Rome, l’encyclique Divini Redemptoris, qui condamne le communisme bolchevique. Deux totalitarismes sont ainsi dénoncés.

Durant toutes les années où il est Secrétaire d’Etat, Eugenio Pacelli est traité par la presse nazie de cardinal “ pro-juif ”.

LE PAPE PIE XII PENDANT LA GUERRE

Elu le premier jour du conclave, le 2 mars 1939, le cardinal Pacelli prend le nom de Pie XII pour marquer la continuité avec celui dont il a été le premier collaborateur. On est à quelques mois de la guerre.

La première encyclique du nouveau pape, Summi Pontificatus du 20 octobre, est un plaidoyer pour la paix, où il est précisé que le rôle du pape n’est pas de rejeter la responsabilité de la guerre sur l’une ou l’autre des parties, mais d’intercéder auprès des deux. En première page de son numéro du 28 octobre 1939, le New York Times salue l’encyclique par ce titre: “Le pape condamne le racisme, les dictateurs et ceux qui violent les traités”.

Le 14 mars 1940, le même journal informe que “face à Herr Ribbentrop, le Pape a pris la défense des juifs allemands et polonais”; de fait, au ministre allemand des affaires étrangères, venu accuser le Saint-Siège de s’être rangé aux côtés des alliés, le pape a rappelé la longue liste des atrocités commises par les Allemands. En 1942, à la suite des lettres pastorales des évêques de France qui dénoncent les déportations de juifs, Pie XII charge le nonce apostolique de protester auprès du gouvernement de Vichy; le Times écrit alors: “Vichy arrête des juifs ; le Pape est ignoré”.

LE MESSAGE DE NOEL 1942

Le pape ne se contente pas de ces démarches diplomatiques, qui, pour beaucoup de ses détracteurs, sont insuffisantes. Le long radio-message de Noël 1942, que d’aucuns jugent d’une phraséologie religieuse classique, est un document doctrinal, qui expose en cinq points les fondements de la conception chrétienne de l’Etat et de la société. La conclusion, qui énumère les catégories de victimes qui réclament la fin de la guerre, comporte cette phrase: “Ce vœu, l’humanité le doit aux centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive” (Cette dernière phrase n’est pas reprise dans le film Amen !).

Le message, que beaucoup jugent trop peu vigoureux, fut parfaitement compris de Mussolini et des nazis, dont les services de sécurité réagissent: “Le pape accuse virtuellement le peuple allemand d’injustice à l’égard des Juifs et se fait le porte parole des Juifs, criminels de guerre”. Le New York Times écrit le lendemain du message: “La voix de Pie XII est un cri dans le silence et la nuit qui enveloppent l’Europe cet hiver…En appelant de ses vœux un "véritable nouvel ordre" fondé sur la liberté, la justice et l’amour…le Pape se place à l’opposé de Hitler”. Une résistante française, Malou Blum, assure: “ Pour nous, le message de Noël 1942 était une condamnation claire du nazisme ” (témoignage cité par La Croix du 28 février 2002).

Le pape réitère en 1943, en parlant de “ces centaines de milliers de personnes marquées du sceau de la mort ou de l’extinction du seul fait de leur nationalité ou de leur race”. Le ministre des affaires étrangères de Mussolini rapporte que Pie XII est “prêt à être déporté dans un camp de concentration plutôt que de renier ses convictions”. De fait, Hitler a envisagé d’enlever le pape, et, en 1943, il demande au général Wolf d’occuper le Vatican, mais le général parvient à faire abandonner ce plan.

UNE CONDAMNATION EXPLICITE ET SOLENNELLE ?


Devant les cardinaux, le 2 juin 1943, Pie XII a expliqué sa position: “ Toute parole, toute allusion publique devaient, de Notre part, être sérieusement pesées et mesurées, dans l’intérêt même de ceux qui souffrent, pour ne pas rendre leur situation encore plus grave et insupportable. ” Le pape a donc choisi l’intervention discrète soit auprès des nonciatures, soit en demandant aux églises et couvents d’Italie d’accueillir les juifs: on évalue de 700'000 à 860'000 le nombre de ceux qui furent sauvés. Fallait-il faire un autre choix ?

Fallait-il excommunier Hitler et les dirigeants allemands ? Fallait-il élever une protestation solennelle ? Dans sa lettre à propos de la pièce d’Hochhuth, le cardinal Montini, très proche collaborateur de Pie XII durant toute cette époque, écrit : “ Une attitude de condamnation et de protestation comme celle qu’il reproche au pape de n’avoir pas adoptée, eût été non seulement inutile, mais encore nuisible…Si, par hypothèse, Pie XII avait fait ce que Hochhuth lui reproche de n’avoir pas fait, il en serait résulté de telles représailles et de telles ruines que, une fois la guerre finie, le même Hochhuth aurait pu, avec une plus grande objectivité historique, politique et morale, écrire un autre drame beaucoup plus réaliste… ”.

Un fait est sûr: après la lettre des évêques des Pays-Bas condamnant “ le traitement injuste et sans merci réservé aux juifs”, lue dans les églises en juillet 1942, les déportations de juifs se sont aggravées: Edith Stein fut de ce nombre. L’archevêque Sapiéha de Cracovie et deux autres évêques polonais demandent au pape de ne pas publier de lettre sur ce qui se passe en Pologne, vu la férocité des représailles. Survivant de l’Holocauste, le Grand rabbin du Danemark dit que “si le Pape avait été plus explicite, Hitler aurait sans doute massacré plus de six millions de juifs et peut-être cent millions de catholiques s’il en avait eu le pouvoir”.

RECONNAISSANCE DES AUTORITES JUIVES

Dès 1944, le grand Rabbin d’Israël envoie un message où il déclare que “le peuple israélien n’oubliera jamais ce que le Pape et ses délégués font pour nos malheureux frères et sœurs dans les heures les plus sombres de notre histoire”. En septembre 1945, le Secrétaire général du Congrès juif mondial remercie personnellement le Pape pour ses diverses interventions et fait un don aux œuvres du Vatican “en reconnaissance de l’aide apportée par le Saint-Siège aux juifs persécutés par le fascisme et le nazisme”. Dix ans plus tard, l’Union des Communautés juives italiennes déclare que le 17 avril sera la “Journée de reconnaissance pour l’aide apportée par le Pape pendant la guerre”. Fait exceptionnel, le 26 mai 1955, l’Orchestre philharmonique d’Israël se rend au Vatican pour y interpréter la Septième Symphonie de Beethoven, et exprimer ainsi la reconnaissance d’Israël envers le Pape pour l’aide apportée aux juifs pendant l’Holocauste.

Pour finir, laissons la parole au Rabbin David Dalin, qui achève ainsi sa précieuse étude historique: “Pie XII ne fut pas le Pape de Hitler, loin de là. Il fut l’un des soutiens les plus fermes de la cause juive, à un moment où elle en avait le plus besoin…On peut lire dans le Talmud que ‘celui qui sauve une seule vie sauve l’humanité’. Pie XII, plus qu’aucun autre homme d’Etat du XXe siècle, a accompli cela à l’heure où le destin des Juifs européens était menacé. Aucun autre Pape n’avait été autant loué par les juifs avant lui, et ils ne se sont pas trompés. Leur gratitude ainsi que celle de tous les survivants de l’Holocauste prouve que Pie XII fut véritablement et profondément un Juste parmi les Nations ”.

Retour