Le G20 va mettre la faute de la crise sur les "paradis fiscaux" pour esquiver
leur propres responsablités. Voici un article qui rappelle un fait curieusement oublié: La dévaluation, première source dévasion fiscale.
La dévaluation, première source dévasion fiscale
Le Temps Bernard Reymond* Linvité mercredi1 avril 2009
*Conseiller en placement à la retraite, Bâle
Lévasion fiscale, dans la première moitié du XXe siècle, nétait pas la raison principale de la fuite des capitaux vers la Suisse, mais la perte constante et rapide de la valeur des autres monnaies européennes
Lévasion fiscale, dans la première moitié du XXe siècle, nétait pas la raison principale de la fuite des capitaux vers la Suisse, mais la perte constante et rapide de la valeur des autres monnaies européennes.
Souvenez-vous de lUnion monétaire latine. Le précurseur de cette union est Napoléon 1er, qui a imposé, dans les pays soumis à la France, une référence monétaire commune: le Napoléon, une pièce de 5,801 grammes dor fin, dune valeur de 20 francs. Le 23 décembre 1865, la Belgique, la France, lItalie et la Suisse signent la convention monétaire de lUnion monétaire latine. Lobjet de ce traité est dinstituer une organisation monétaire commune fondée sur le régime de bimétallisme or-argent.
Le principe en est simple: les monnaies de référence de chaque pays de lUnion ont le même poids dor fin ou dargent tout en gardant leur nom (franc français (FF), franc suisse (CHF), franc belge (BEF), lire (ITL)
) et leur symbole national. Ces monnaies et leurs subdivisions principales peuvent de la sorte circuler indifféremment dans tous les pays de la convention: il devient possible de payer à Bruxelles ou Paris ses achats avec des lires (jusquen 1893) ou des francs suisses! Une Union européenne avant la lettre.
Ainsi: 1 CHF = 1 FF = 1 ITL = 1 BEF
Le succès de lUnion, mesuré par le nombre de pays ayant adopté le système (32 au total), a posé les bases dun système monétaire international. Les pays signataires étaient la France (1865), la Belgique (1865), lItalie (1865), la Suisse (1865), le Luxembourg (1865) et la Grèce (1868). Y furent associés: lAutriche-Hongrie, la Suède, la Russie, la Finlande et la Roumanie, ainsi que, par accords bilatéraux, lEspagne, le Vatican, Saint-Marin, le Liechtenstein, Monaco et la Crète. Les pays alignés furent la Serbie, la Bulgarie, le Venezuela, le Pérou, la République dominicaine, Haïti et, unilatéralement, les Indes occidentales danoises, lArgentine, le Brésil et le Chili. Dautres pays y participèrent sous statut colonial comme la Tunisie, les Comores, le Congo, Porto Rico et lErythrée.
LUnion monétaire latine va fonctionner de manière très satisfaisante pendant plusieurs décennies, illustrant le très haut niveau dintégration atteint par lEurope à la fin du XIXe siècle. La guerre de 14-18 entraîne la thésaurisation des monnaies dor et dargent et, dans différents pays, la suspension de la convertibilité en or. Lémission de billets augmente fortement, mais à des vitesses différentes selon les pays de lUnion monétaire latine. En conséquence, les parités de change entre les monnaies de lUnion divergent rapidement et la libre circulation des monnaies devient dépassée. Linstabilité conjuguée des changes et des marchés des métaux, provoquée par la guerre, rend impossible le retour aux principes de fonctionnement de lUnion au lendemain de la guerre. Mais lutilisation de plusieurs subterfuges permet de faire durer lUnion quelques années de plus, sur le papier. Les dernières pièces de monnaie à avoir été frappées selon les standards (poids dargent) de lUnion monétaire latine sont les pièces suisses de 50 centimes, 1 franc et 2 francs de 1967. LUnion monétaire latine séteindra pour de bon le 1er janvier 1927.
La Première Guerre mondiale a ouvert une longue période marquée, dans la plupart des pays européens, par une succession de crises politiques, financières, monétaires, et une hausse massive de la fiscalité. Dans ces conditions, les capitaux étrangers, notamment français, allemands, italiens et autrichiens, ont afflué dans des proportions tout à fait inconnues jusque-là vers les banques helvétiques. La Suisse sest transformée en place financière internationale, confirmée en 1930 par linstallation à Bâle de la Banque des règlements internationaux. Linflation et les dévaluations successives ont aggravé la perte de valeur des monnaies nationales vis-à-vis du franc suisse. Comme il était impossible davoir des comptes en francs suisses dans leur pays et afin déviter la dépréciation constante de leur argent, certaines personnes fortunées ont mis une partie de leur fortune à labri en Suisse.
En lieu et place de la parité qui existait à lépoque, la relation entre
les monnaies serait aujourdhui la suivante: 1 CHF = 431 FF = 1272 ITL = 26,502 BEF.
Largent placé en Suisse a donc gardé une valeur alors quil aurait fondu comme neige au soleil dans les autres pays. Le franc français a été divisé par 100 en 1960, puis transformé en euro. Cela ne change rien au calcul: à fin 2008, il faut 2360 fois plus de monnaie de base pour obtenir la même valeur réelle quun franc français de 1901. A titre de comparaison, un franc suisse de 1921 a une valeur réelle de 4,83 francs fin 2008.
La meilleure façon pour les pays environnant de récupérer une partie des fonds placés nest pas de crier contre la Suisse, mais de faire une amnistie fiscale correcte. Avec la force de leuro, la raison principale de la fuite des capitaux nexiste plus. Les amnisties faites ces dernières années par la France et lItalie ont connu un grand succès.
Il faut aussi relever que certains pays avaient des taux dimposition et des droits de succession tellement excessifs que même le pape, à lépoque, a dit quil comprenait ceux qui contournaient le fisc. Dans plusieurs pays européens, le début du XXe siècle sest caractérisé par un alourdissement de limposition des couches possédantes. En France, notamment, le gouvernement a fortement augmenté limpôt sur les successions en 1901. Durant les années suivantes, il a entamé les préparatifs visant à lintroduction dun impôt sur les hauts revenus.
Quant au secret bancaire suisse, il a été inscrit pour la première fois dans un texte législatif fédéral en 1934. Il visait, entre autres, à éviter que des indications sur les émigrés juifs fuyant lAllemagne tombent entre les mains démissaires des organismes nazis qui les auraient utilisés pour pratiquer un chantage sur leurs familles restées au pays. Il sagit dune sorte de secret professionnel au même titre que le secret médical. Toutefois, ce secret peut être levé lors dune procédure dentraide judiciaire internationale.
Ainsi, largent fuyait son pays dorigine pour des raisons propres à ce pays, la Suisse nagissant que comme refuge par sa stabilité politique et monétaire. Les pays qui actuellement sinsurgent contre la Suisse devraient se souvenir que les causes principales de la fuite des capitaux sont à rechercher dans leur propre pays, dans leur instabilité gouvernementale et la dépréciation constante de leur monnaie.