Les Suisses travaillent dur, mais gagnent toujours moins (19/11/2003)

Mercredi 19 novembre 2003 22h52 TdG > A la une ELISABETH ECKERT DUNNING

* En dix ans, les impôts et les primes maladie ont augmenté de 50%.
* Dans le même temps, les salaires brut n’ont progressé que de 11,5%.
* Si le salaire moyen s’élève à 5400 francs, les disparités sont énormes.


La ronde des négociations salariales pour 2004 bat son plein. D’après ce que l’on en sait déjà, la hausse des revenus l’an prochain devrait à peine excéder l’inflation, puisque la plupart des branches se sont arrêtées à des réévaluations tournant autour de un pour cent. Et encore. A l’instar du secteur bancaire, les augmentations ne se feront plus de façon linéaire, mais toujours plus selon le seul mérite attribué à chacun (lire ci-dessous). Il est loin, très loin le temps des hausses automatiques et générales des salaires. Pire: toutes les études le démontrent. Même en travaillant beaucoup - 300 heures annuelles de plus qu’un Parisien, selon une récente étude de l’UBS -, même en cumulant les heures supplémentaires, les Suisses gagnent, en réalité, de moins en moins.

L’Office fédéral de la statistique l’a très bien démontré dans son enquête sur les revenus et dépenses des ménages en 2001, publiée en juillet dernier: le pouvoir d’achat des Helvètes s’érode année après année. Démonstration.

Malgré une hausse des salaires nominaux de 11,5% entre 1993 et 2002, la revalorisation réelle moyenne du revenu d’un Suisse n’a atteint, elle, que 3%. Et encore... C’est sans compter avec la véritable explosion des dépenses obligatoires auxquelles un ménage doit se soumettre, qui se sont envolées de rien de moins que 50% entre 1990 et 2001. Ainsi, au début des années 90, les foyers suisses - où travaillent très souvent les deux conjoints - dépensaient en moyenne 1923 francs par mois en impôts, assurances et autres cotisations.

Bas revenus davantage pénalisés
Ils y consacrent aujourd’hui 2899 francs, soit 36,6% de leur revenu. Cette tendance se voit même dramatiquement renforcée pour les bas salaires. "Le fossé des salaires continue de se creuser, affirme ainsi Denis Torche, secrétaire syndical à Travail.Suisse, se fondant sur une étude du Secrétariat d’Etat à l’économie. Car le revenu disponible - les recettes moins les dépenses obligatoires - des plus pauvres a, entre 1990 et 1998, diminué proportionnellement plus que celui des riches." Ainsi, les dépenses en assurances et impôts ont augmenté pour les premiers de plus de 60%, contre 20 à 30% pour les seconds, faisant reculer le revenu disponible des moins bien lotis de près de 14%.

Pour entrer davantage dans le détail, l’Office fédéral de la statistique met à jour la réalité suivante: un ménage suisse a gagné, en 2001, 8797 francs par mois, mais en a dépensé immédiatement 7912 francs en loyer (17,7% du salaire), en alimentation (9,7%), en transports (7,3%), en loisirs ( 6,6%) en assurances et cotisations sociales (14,3%), en impôts (13,3%) et, surtout, en primes maladie (21%). Le foyer helvétique type dispose donc de moins de 1000 francs par mois pour d’autres activités que celles que la vie quotidienne lui impose. Et pour cause.

Des hausses hors inflation
N’allez pas croire que l’Helvète est devenu un flambeur patenté grâce à son salaire mirifique que l’UBS classe parmi les champions du monde. Car, si les dépenses de consommation (loyer, alimentation, transports et loisirs) ont totalement piétiné en l’espace de dix ans, ce sont bien les postes réservés à la fiscalité et aux caisses maladie qui ont pris l’ascenseur. Or, ces frais obligatoires ne figurent pas dans ce qu’il est convenu d’appeler le panier de la ménagère.

Si tel n’est pas le cas, c’est que, comme l’explique l’OFS, "il s’agit là de transferts qui sont restitués aux ménages" sous forme de couverture en cas de maladie ou de prestations publiques (écoles, hôpitaux, routes, social, etc.). C’est un fait, mais voilà qui nous fait une belle jambe. Aujourd’hui, une femme sur deux travaille contre 30% après guerre, et l’émancipation féminine n’est pas la principale responsable de cette évolution. Selon les dernières données fédérales, un salarié suisse gagne, lui, en moyenne un peu plus de 5400 francs bruts par mois. Sans un revenu d’appoint, le ménage ne tourne souvent plus. Nous ne sommes plus très loin de la définition américaine du working poor, du citoyen travailleur que son travail ne fait plus vivre.

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Le mérite, clé de toute augmentation

E.E.

Berne a publié hier une seconde enquête, ayant trait aux différences exorbitantes que l’on peut trouver d’une branche à l’autre, d’un sexe à l’autre et d’une personne à l’autre, au sein d’un même corps de métier. Le panorama du monde du travail helvétique est édifiant. L’OFS a ainsi détecté un écart de 4000 francs mensuels entre les professions les mieux rémunérées (banques ainsi que recherche et développement) et celles qui sont le plus faiblement payées (restauration, services personnels). Mieux, à qualifications égales, un cadre gagnera plus de 14 500 francs dans la banque contre 7500 francs dans la construction.

Inégalité hommes-femmes: la Suisse fait fort

Au chapitre des inégalités hommes-femmes, la Suisse s’obstine à faire très fort: les disparités salariales s’établissent en moyenne à près de 21% et sont systématiques. A titre d’exemple, une diplômée universitaire devenue cadre supérieur gagnera carrément 30% de moins que son collègue homme.

Enfin, la rémunération au mérite prend chaque année davantage de terrain, puisque, en 2002, un salarié sur quatre y a eu droit, contre un sur cinq en 2000. Là aussi, le montant des boni peut varier du simple au septuple (250 francs dans la restauration contre 1650 dans la banque). La part de la prime peut, quant à elle, représenter près de la moitié de la rémunération d’un cadre bancaire... Désormais, la flexibilité est reine.

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Le round 2004

E.E.

L’Union syndicale suisse réclame 2 à 3% de hausse pour l’an prochain. Selon l’UBS, ce sera à peine 0,9%, inflation comprise. Petit tour d’horizon des branches ou entreprises qui ont conclu leurs négociations salariales:

* Hôtellerie, restauration: +0,7%. Salaire de base: 3120 francs (+20 francs).
* Banques (CS et UBS): +1% de la masse salariale, mais redistribuée uniquement au mérite.
* Migros: +1,2% à 1,75%, dont une part au mérite.
* Coop: +1,5%; répartition sur base individuelle.
* Industrie des machines: +1,5% demandé par le syndicat VSAM. Rien de conclu pour le moment.
* Swisscom: +2,2%, dont 1,6% pour tout le monde. Rémunération de base: 45 000 francs par an (contre 39 500 actuellement).

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Ces Trente Glorieuses qu’on assassine (19/11/2003)

Mercredi 19 novembre 2003 22h54
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ELISABETH ECKERT DUNNING


Formidable comme tout un chacun, dans les classes dirigeantes, s’émerveille devant le cadeau fiscal de plusieurs dizaines de milliards de dollars de George W. Bush à ses concitoyens. Admirable, également, la façon qu’ont les analystes, de ce côté-ci de l’Atlantique, de relever à quel point cette manne aux ménages américains leur a déjà permis de reprendre confiance, de consommer davantage et, partant, d’offrir aux Etats-Unis un taux de croissance au troisième trimestre de 7,2%, contre une récession en Suisse.

Et pourtant... Des paroles aux actes, le saut est abyssal sous nos latitudes. Il n’est au contraire que de regarder de combien les dépenses obligatoires - impôts et assurances - d’un foyer helvétique ont explosé en quelque dix ans: plus cinquante pour cent. Oui, vous avez bien lu; en chiffres, ça sonne tout aussi bien: 50% d’impôts, de primes maladie et d’assurances supplémentaires. Désormais, ces postes grèvent à eux seuls près de 40% du revenu cumulé de Monsieur et Madame Tout-le-Monde, une ponction quasi confiscatoire à laquelle il faut encore ajouter l’indispensable loyer (près de 20%), l’alimentation et les transports.

Résultat des courses: les ménages helvétiques moyens voient fondre comme neige au soleil les revenus disponibles qu’ils pourraient destiner à l’épargne pour les coups durs ou aux sorties, pour le plaisir. Le mythe des Trente Glorieuses d’après-guerre est donc bel et bien mort. Si la réalité économique lui avait déjà infligé de sérieux coups de griffe, demeurait encore cette illusion que les générations précédentes allaient livrer aux générations futures un monde meilleur, doté d’une plus grande qualité de la vie et d’un avenir professionnel digne, à défaut d’être plus sûr.

Pire encore, peut-être: le lien sacré entre travail et rémunération s’est définitivement brisé durant les années 1990 et 2000. Car, si la part du mérite est en passe de supplanter la notion d’ancienneté, voire de hiérarchies jugées vieillottes, les disparités sont aujourd’hui telles qu’elles ne répondent plus à aucune donne logique, pour ne pas dire équitable. Comment expliquer ainsi la sempiternelle distorsion entre le salaire d’une femme et d’un homme, à qualification et engagement égaux? Pour les cadres supérieurs de formation universitaire, elle dépasse les 30%...

Comment justifier également qu’entre la personne la mieux qualifiée de la banque et celle de l’hôtellerie-restauration, la rémunération passe du simple au triple? Et qu’enfin, la folie des rémunérations des cadres dirigeants ait conduit à des disparités de l’ordre de 1 à 100, voire 200 entre le patron et son meilleur employé, alors même que les penseurs les plus ultralibéraux estiment qu’une différence de 1 à 20 devrait être la limite supérieure pour que le sentiment d’une vague reconnaissance soit respecté?

Nos pères et nos grands-pères nous avaient légué l’idée d’un monde en vol ascensionnel; il aura fallu moins d’une décennie pour y mettre fin et faire ressentir aux classes moyennes la notion d’une folle course en avant, sans certitude et sans fin de mois (totalement) confortable. De cette progression acquise qui voulait qu’un salarié honorable soit récompensé des fruits de la croissance et des gains de productivité il ne reste plus que le goût souvent amer de l’arbitraire et de la compétition pour la compétition. Le deuil des Trente Glorieuses n’en est plus douloureux.

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