Micheline Calmy-Rey accusée d'avoir présenté un «budget politique» pour favoriser son ascension fédérale
GENÈVE. Le trou probable d'un demi-milliard de francs dans les comptes 2003 de Genève pourrait révéler un écart de 600 millions par rapport au budget. La droite juge cette dérive inacceptable et s'en prend au «mythe Calmy-Rey», longtemps décrite comme une grande argentière modèle
REGIONS
Le Temps Stéphane Bussard
Mercredi 3 mars 2004
«Ce projet de budget peut être approuvé sans aucune réticence de votre part. Il est plus qu'équilibré; il est, à mon avis, trop équilibré, puisqu'il montre un excédent de près de 90 millions de francs.» Elue quelques jours plus tôt au Conseil fédéral, Micheline Calmy-Rey présentait, le 13 décembre 2002, son dernier budget en tant que patronne des Finances genevoises. Celui-ci, jugé «prudent», prévoyait un bénéfice de 87 millions. Aujourd'hui, les comptes 2003 devraient afficher un déficit proche du demi-milliard de francs (LT des 1 et 2.02.2004). L'écart entre budget et comptes pourrait s'élever à près de 600 millions. Ou, traduit en pourcentage, à 9% du total des dépenses. «Ce différentiel, c'est du jamais vu», déplorent certains députés, qui se demandent «si établir un budget a encore un sens». Le PDC, qui avait approuvé le budget 2003, a tenu à dénoncer, mardi devant les médias, cette dérive budgétaire.
Député PDC au Grand conseil, Claude Blanc fulmine: «Nous avons été trompés. Notre parti a soutenu le Conseil d'Etat et la cheffe des Finances. Mais nous réalisons aujourd'hui que le gouvernement n'a pas tenu compte des dernières estimations plus pessimistes des recettes entreprises par le conseil de prospective économique.» Et le député d'ajouter, furieux: «Micheline Calmy-Rey et le Conseil d'Etat devaient connaître ces évaluations.» Aujourd'hui, la polémique ne cesse d'enfler. Le député démocrate-chrétien Philippe Glatz exige des explications pour comprendre comment on a pu en arriver là.
Si le déficit des comptes 2003 est bien d'un demi-milliard, cela correspondrait à 8,15% des dépenses totales. Un pourcentage affolant. A titre de comparaison, le déficit annoncé de la Confédération, de 2,8 milliards, a fait exploser le mécanisme voulu par le peuple de frein à l'endettement, mais ne représente «que» 5,6% du total des charges.
Le PDC n'est pas le seul à fustiger l'ancienne ministre des Finances. Pour le président du Parti radical, «le mythe Micheline Calmy-Rey s'écroule. On nous a roulés dans la farine.» François Longchamp attribue aussi la responsabilité de cette débâcle budgétaire au Conseil d'Etat: «Le parlement n'est pas vraiment responsable. Il vote, amende et ne peut que se prononcer sur 1% du budget. En revanche, il y a une responsabilité du collège gouvernemental, qui, in corpore, a avalisé le budget.» Les libéraux ne sont pas en reste. Leur président, Olivier Jornot, estime que le canton va «payer chèrement les conséquences d'un budget 2003 qui a retardé d'un an les mesures correctives qui s'imposent».
Pourtant, en décembre 2002 le Grand conseil, à quelques exceptions près, vivait dans l'euphorie de l'élection de Micheline Calmy-Rey au Conseil fédéral. Même la droite avait finalement renoncé à exiger des coupes budgétaires. Le chef du groupe socialiste, Alain Charbonnier, juge dès lors facile les attaques contre Micheline Calmy-Rey: «Tout budget est politique et l'Entente (ndlr: bourgeoise) n'a rien fait pour concrétiser ses intentions de couper dans le budget.» Le député socialiste ajoute que la responsabilité de l'écart budgétaire, délicat il est vrai, relève de tout le Conseil d'Etat. «Le gouvernement comprend deux magistrats PDC, que je sache», se défend Alain Charbonnier.
Après l'euphorie de l'élection au Conseil fédéral, le soufflé est vite tombé. En janvier 2003, il était même question de réviser le budget à la baisse, car il ne correspondait aucunement à la réalité économique du canton. Mais le Grand conseil l'ayant déjà voté, aucune retouche n'était possible. C'est donc une invitation «à la non-dépense» qui avait été formulée à l'intention de l'exécutif cantonal.
Le «mythe de grande argentière» est aussi écorné sur un autre plan. Répondant à une interpellation du député Robert Iselin le 13 décembre 2002, Micheline Calmy-Rey certifiait que la dette du canton ne s'élevait pas à «dix, douze, treize ou quatorze, mais à 9,2 milliards». En réalité, en avril 2002, Genève était bien à ce niveau. Mais en décembre, la dette culminait déjà à dix milliards.
Si, aujourd'hui, les regards réprobateurs se focalisent sur Micheline Calmy-Rey, Claude Blanc soulève néanmoins un autre problème majeur. Si cette perte de maîtrise budgétaire a été possible, selon lui, cela s'explique aussi par le fonctionnement du Conseil d'Etat: «La communication ne passe pas au gouvernement, qui apparaît comme une juxtaposition de départements hermétiques.»
Une crise budgétaire et institutionnelle
Stéphane Bussard
En reprenant le Département des finances après le départ de Micheline Calmy-Rey, la conseillère d'Etat Martine Brunschwig Graf ne s'attendait probablement pas à une crise budgétaire aussi aiguë. Une crise qui d'ailleurs en cache une autre, institutionnelle. Aujourd'hui, si le Conseil d'Etat tarde à déposer un nouveau budget 2004, c'est qu'il est incapable de dégager une majorité pour adopter des mesures structurelles crédibles. A dix-sept mois des élections cantonales, l'intérêt personnel prime sur l'intérêt collectif parmi les conseillers d'Etat. Cette foire d'empoigne révèle une défense étroite de leur département respectif. Si, en période de vaches grasses, une telle politique ne fait pas de remous, elle peut produire des effets désastreux en période de disette. Le gouvernement genevois ne donne pas l'impression d'être un collège, ni d'être apte au consensus. Face à une telle crise financière, sa crédibilité est en jeu.
Pour Martine Brunschwig Graf, empreinte d'un sens de l'Etat que beaucoup lui reconnaissent, le scénario du pire n'est dès lors plus exclu. A savoir que ses collègues du gouvernement refusent de prendre les mesures structurelles et impopulaires qui s'imposent. Avec des comptes 2003 médiocres, un plan quadriennal sabordé et du coup un retard inutile dans le dépôt du budget, elle pourrait bien payer les pots cassés d'un gouvernement inconsistant, englué dans l'indécision.