Les années fastes de la Banque Cantonale de Genève défilent au procès de Jürg Stäubli
GENÈVE/VAUD. 250 millions partis en fumée à la barbe de la BCGE, principal bailleur de fonds. Le procès de Jürg Stäubli s'est ouvert pour deux mois. L'accusé, qui conteste toute tromperie, a vivement attaqué ses ex-banquiers. Ses avocats plaident que la banque était partie prenante dans ses affaires
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Le Temps Denis Masmejan
Mardi 2 mars 2004
Me Charles Poncet, l'avocat de la Banque Cantonale de Genève (BCGE), vient d'expliquer comment sa cliente, partie civile dans le dossier, s'est fait tordre de la plus belle des façons. Elle a repris pour 22 millions des actifs de JS Holding, le groupe de Jürg Stäubli, qui valaient «dans le meilleur des cas 1 ou 2 millions», clame Me Poncet. Le procès de l'enfant terrible des années 1980-1990 s'est ouvert lundi devant le Tribunal de Nyon, donnant lieu dès les premières heures à des passes d'armes acérées.
Pourquoi avez-vous acheté alors? le questionne Jürg Stäubli.
Parce qu'on s'est fait avoir.
Mais je n'ai pas fixé le prix, je n'ai aucune responsabilité là-dedans.
Ça montre votre habileté.
Le ton monte, le président y met le holà. Le matin déjà, ces deux-là se coupaient la parole, alors que Jürg Stäubli expliquait comment, en toute «transparence», il gagnait 20 000 francs par mois, auxquels il fallait ajouter toutes sortes d'avantages. Ils devront se supporter deux mois durant, à raison de trois jours par semaine, selon le calendrier prévu pour ce procès mammouth, le plus gros qu'ait eu à affronter la justice vaudoise. Sept ans d'enquête, et voilà que la défense demande le renvoi des débats afin qu'un expert soit commis. Pour le procureur général Jean-Marc Schwenter, c'en est trop. «Si vous nommez un expert, l'affaire est enterrée. Le renvoi signifie la mort du dossier.» L'un des avocats de la défense, Me Jean-Christophe Diserens, rétorque que, sans expertise, le tribunal «fonce dans un cul-de-sac», car «ce sont les détails qui tuent l'accusation». Prudents, les juges ont remis leur décision sur ce point à plus tard. Le procès peut donc se poursuivre.
Convoqués comme témoins, Dominique Ducret et Marc Fues, qui furent respectivement président du conseil d'administration et directeur général de la BCGE, et qui sont l'objet de reproches de la justice genevoise sur de tout autres dossiers, se rejoignent sur un point. Dans l'opération visant à désendetter JS Holding, qui a vu la BCGE reprendre les prétendus «bijoux de la couronne» de l'empire Stäubli, ce dernier a exercé un «chantage» qui lui a permis de profiter d'un abandon de créances de la part de la banque de 80 millions à 800 000 francs. Une thèse du complot que la défense essaie patiemment de démonter. Me Stoudmann rappelle notamment qu'un tribunal arbitral s'est penché sur la convention litigieuse et n'a reconnu la BCGE victime ni d'erreur ni de tromperie. «Vous étiez partie prenante» dans les affaires de Jürg Stäubli, lance Me Stoudmann à Marc Fues, esquissant ainsi ce qui apparaît comme l'un des principaux axes de défense de l'accusé.
Du haut de ses 82 ans, Pierre Arnold, ancien numéro un de Migros, confirme que la banque «savait tout». Et livre un scoop: les sommes totales qu'il a investies dans le sauvetage des débris de l'empire de son protégé se montent à 6,1 millions de francs. «Je ne suis pas pressé d'être remboursé. Si ce n'est pas pour moi, ce sera pour mes enfants.» On saura bientôt tout dans un livre, dont il affirme n'avoir différé la sortie que par respect pour la justice.
«Allô? J'ai quelque chose qui ne va pas vous plaire.» Le tribunal fait diffuser l'enregistrement d'une écoute téléphonique. Nous sommes le 13 novembre 1996. La responsable du dossier de JS Holding pour Arthur Andersen, le réviseur externe, va annoncer à Jürg Stäubli que le renvoi des comptes sera demandé devant l'assemblée générale, qui doit se tenir dans les jours qui suivent. La réponse est outrancière. «Alors arrêtez tout de suite. Vous ne venez pas. Je vous préviens: si vous venez, je vous fais foutre dehors», galante expression qui sera répétée à plusieurs reprises.
Je crois que j'ai assez bien tenu tête, commente l'intéressée lors de son audition comme témoin. Jürg Stäubli s'excuse platement devant celle qu'il a traitée si grossièrement quelques années auparavant. Bien tenu tête? Ça dépend des points de vue. Il sera quasiment impossible de désarçonner cette femme, qui glisse sur les énormes interrogations quant au rôle qu'a joué son employeur, l'une des grandes firmes d'audit mondiales dont la présence rassurait tant Marc Fues.
Vous aurez chaque fois ouvert le parapluie, lui fait remarquer Me Charles Poncet. Et d'égrener la liste des sociétés auxquelles le réviseur a délivré son satisfecit et qui partiront en faillite dans un futur proche. Le plus souvent, en effet, les doutes de cette femme consciencieuse seront levés, ou du moins atténués, par les informations de... Jürg Stäubli lui-même. Bien sûr, le réviseur fera inscrire des réserves ici ou là. Mais, pour l'essentiel, le serpent s'est mordu la queue. Car les autres intervenants, la banque, mais aussi le conseil d'administration, seront apaisés par les rapports d'Arthur Andersen. Tout reposait, en réalité, sur les déclarations d'un seul homme, Jürg Stäubli. La mandataire, qui sera réentendue presque tous les jours par le tribunal, est au bénéfice d'un non-lieu. Un autre de ses collègues a en revanche été inquiété par la justice.