Les chiens de garde de l'imposture communiste étaient encore très actif en 2000, dernière année du XXe siècle, celui de l'horreur du socialisme: Lénine, Hitler et Mussolini.
Lire N° 250 - Les crimes du communisme : un sujet tabou ?
Les crimes du communisme : un sujet tabou ?
Michel Winock, Professeur à l'Institut d'études politiques de Paris
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Notre numéro spécial du mois d'octobre 2000 " Les crimes du communisme " a suscité un abondant courrier. Exprimant, parfois, l'indignation. Michel Winock, au nom de notre comité de rédaction, répond ici aux principales objections.
Notre dossier du mois d'octobre, " Les crimes du communisme ", a provoqué un abondant courrier. Des lecteurs, enthousiastes, nous remercient d'avoir " osé ", ou de leur avoir offert une information solide. D'autres ont exprimé leur indignation.
C'est à ceux-là que je voudrais répondre, au nom de notre comité de rédaction. Je ne puis, on le comprendra, entrer dans des points de détail ; je regrouperai les objections les plus importantes ou les plus fréquentes.
Disons, auparavant, qu'aucun de nos détracteurs ne nie les faits rapportés ; aucun ne tente de réhabiliter tel ou tel régime communiste - à tout le moins de façon directe. Nous n'en sommes plus au temps de l'affaire Kravchenko, où l'on niait en bloc toute affirmation sur le système pénitentiaire de l'URSS. Ni même, en 1956, lorsque Jean-Paul Sartre, compagnon de route du PCF, jugeait inopportune la publication du rapport Khrouchtchev: il s'agissait toujours de ne pas " désespérer Billancourt ".
Les objections portent sur l'approche, l'expression et l'interprétation. Nous en retiendrons quatre :
1) Pourquoi ne parler que des crimes ?
Crimes et communisme : les deux substantifs liés sont, pour certains, sujets à caution. On nous reproche d'étudier le phénomène communiste de manière partielle, partiale, réductrice, en laissant supposer qu'il existerait une " essence criminelle " du communisme. Procès douteux: depuis son apparition en 1978, L'Histoire a publié de nombreux articles sur le phénomène communiste (1).
Pour ce dossier-là, nous avons effectivement choisi un angle particulier, mais sans jamais prétendre que le communisme lui était réductible. Quand on s'interroge sur le nombre de morts au cours de la guerre d'Algérie (n° 53), ou sur les horreurs de la tranchée (n° 249), on ne prétend pas davantage faire le point sur l'histoire de la guerre d'Algérie ou sur la guerre de 1914-1918. Aucun de ces lecteurs ne songerait à nous reprocher de publier un texte sur " Heidegger et le nazisme " sans développer auparavant les fondements de sa philosophie.
Au nom de quelle déontologie tenter de chiffrer les victimes d'un événement ou d'un système politique serait interdit ?
2) Les régimes communistes ne sont pas le communisme.
Sur le deuxième mot du titre, l'objection paraît plus forte. A vrai dire, on nous fait deux reproches à mon sens d'inégale portée. Le premier est que le communisme n'a jamais existé; que les régimes politiques concernés ne se déclaraient pas " communistes " mais " socialistes " ; que le communisme était à venir, mais nulle part réalisé.
C'est jouer sur les mots. Les crimes sont ceux de régimes en place. Et il est admis depuis longtemps d'appeler régimes " communistes " ceux qui se réclament du marxisme-léninisme.
Rappelons que Lénine a changé le titre du parti bolchevique (ex-social-démocrate) en " parti communiste ". Qu'il a fondé l'Internationale communiste, et exigé, par la dix-septième des vingt et une conditions d'adhésion, que le parti candidat prenne le nom de " parti communiste ".
Le communisme n'est donc pas seulement une doctrine ou un idéal, c'est aussi un ensemble politique comprenant à la fois des Etats se référant à une idéologie commune et un mouvement international dont l'épicentre a été Moscou jusqu'au schisme sino-soviétique, après la mort de Staline.
Le second reproche est mieux fondé: c'est celui de l'amalgame. Nous avons fourré sous un même mot des réalités politiques et géographiques très différentes. Qu'y avait-il de commun entre la Tchécoslovaquie de Gottwald et le Cambodge de Pol Pot ? Et si des traits communs existent (à commencer par l'idéologie), on ne peut assimiler tous ces régimes à des États criminels.
C'est indiscutable. Nous avons eu le souci de présenter des cas différents: la Chine, le Cambodge, l'URSS. Il reste bien entendu à établir une typologie de ces régimes communistes et pas sur le seul critère de leur taux de mortalité politique. Un tel travail est très avancé sur les régimes fascistes et autoritaires. Il s'esquisse à peine sur le système communiste.
Ici comme en d'autres cas, nous sommes évidemment tributaires de la recherche, de l'état des travaux, de l'historiographie accessible. Nous y reviendrons. Osons quand même un premier point.
Personnellement, je crois que l'on peut légitimement considérer les régimes communistes comme un tout, même si l'on établit leurs différences. Et d'abord parce que le fondateur a pensé lui-même le communisme comme un tout, un mouvement planétaire, ayant un but précis (la révolution mondiale), se référant aux mêmes principes, et, au moins jusqu'à la fin de Staline, formant (Yougoslavie mise à part) un même bloc.
Il suffit de lire les mémoires des anciens kominterniens pour prendre la mesure de cette visée mondiale ; il suffit de suivre l'histoire particulière des partis communistes, dans chaque pays, pour vérifier cette unité doctrinale et stratégique.
Certes, les choses ont évolué. Et les mêmes qui nous reprochent l'amalgame synchronique nous objectent un amalgame diachronique : l'URSS de Gorbatchev ou même celle de Brejnev n'était pas celle de Staline. Dont acte : nous l'avons écrit plusieurs fois dans ces colonnes (2) ; si nous avons donné ici l'impression de dire le contraire, nous nous sommes mal fait comprendre.
3) Pourquoi Lénine ?
La couverture a déplu à certains: " Sanguinolente à souhait: fond rouge sang, visage glacé de Lénine (de préférence à Staline), faucille et marteau dorés. " De fait, nous avons eu l'originalité de choisir un fond rouge, ce qui est très inattendu quand on parle du communisme. Passons.
Plus sérieux: la question de savoir pourquoi Lénine et pourquoi pas Staline? Simplement parce que Vladimir Ilitch Oulianov est le fondateur et du parti communiste russe et de l'URSS. Donc, nous rétorque-t-on, vous auriez choisi la figure du Christ en couverture d'un numéro éventuellement consacré aux " crimes du christianisme " ? La remarque est amusante mais elle n'aurait été pertinente que dans le cas où, au lieu de Lénine, nous aurions fait figurer Marx, lequel non plus que Jésus n'a fondé un régime politique.
C'est bien Lénine qui a donné ses fondements au futur régime qu'on appelle " stalinien ": dissolution en janvier 1918 de l'Assemblée constituante élue au suffrage universel, pratique terroriste du " communisme de guerre " (exécutions sans procès, prises d'otages, déportations...), destruction de la fragile société civile, élimination successive des autres partis au profit du parti unique (Lénine : " La dictature de la classe ouvrière est exercée par le Parti bolchevique "), subordination des soviets à la dictature du Parti de plus en plus monolithique, instauration d'un pouvoir personnel, mise en place de la Tchéka, rebaptisée Guépéou en 1922 (qui élimine les opposants et les suspects sans la moindre légalité), et des premiers camps de travaux forcés (dans les îles Solovki et ailleurs).
Bref, fondation d'un régime sans précédent que l'on a appelé la partocratie (Abdourakham Avtorkhanov) - tout est placé sous l'autorité et la surveillance d'un parti omnicompétent -, doublée d'idéocratie (Nicolas Berdiaev) - sorte de théocratie sécularisée..
C'est bien Lénine le fondateur de l'Internationale communiste, dont le but est la " révolution socialiste mondiale ". De son propre aveu, Lénine n'a entrepris la révolution d'Octobre que dans la conviction de l'inéluctabilité d'une révolution européenne, à commencer par la révolution allemande (" prévision scientifique ", écrit-il en janvier 1918) : " Quelques mois nous séparent de la victoire sur le capitalisme dans le monde entier ", écrit-il encore en avril 1919.
L'optimisme de Lénine sera lourd de conséquences. La même année 1919, la IIIe Internationale, créée à Moscou, est définie par Lénine comme " le parti de l'insurrection révolutionnaire du prolétariat mondial ". Il semble fondé d'admettre que si un nom doit être attaché au système communiste, c'est bien celui de Lénine. Personne ne sait ce qu'il serait advenu de l'URSS si Lénine n'était pas mort en 1924, et nous n'avons jamais prétendu qu'on doit lui imputer tous " les crimes du communisme " ; il s'est imposé à nous, pour cette couverture, comme fondateur du système communiste international, ni plus ni moins.
4) L'historien peut-il s'ériger en juge ?
Évidemment, l'historien n'est pas un juge. Doit-il pour autant fuir les questions épineuses, qui impliquent les considérations d'éthique ?
S'il m'arrive, par exemple, de traiter dans L'Histoire de la torture pendant la guerre d'Algérie (3), je reçois incontinent quelques lettres vengeresses m'incitant à parler aussi des horreurs perpétrées par le FLN. C'est le lot des historiens du " temps présent ": nous blessons toujours des sensibilités et apparaissons comme des justiciers d'autant plus ridicules que nous venons longtemps après la bataille.
Notre intention est différente, quelles que soient nos maladresses : nous voulons comprendre. Et, si possible, offrir à nos lecteurs une grille d'intelligibilité de l'histoire que nous vivons.
Il me semble que l'éditorial du numéro d'octobre posait clairement le problème: comment une doctrine, un parti, un mouvement, dont la raison d'être est de réaliser le bonheur de l'humanité, en viennent-ils à organiser la soumission des esprits, la contrainte des corps, la peur, la mort collective et la désespérance ?
Cette question capitale, qui concerne chacun de nous, nous ne pouvions y répondre ici. Mais nous avons décidé d'apporter notre contribution, reflet d'une historiographie en marche, un dossier, incomplet encore, mais aux objectifs clairs : livrer le bilan atroce d'une entreprise hautement libératrice d'intention. Regardons ces faits, ces horreurs, relisons Marx et demandons-nous : que s'est-il passé ? Quelle est la nature du lien entre l'utopie et la terreur ? Sur cette question terrible, le chantier est ouvert. Nous y avions consacré notre débat aux " Rendez-vous de l'histoire " de Blois, en octobre 2000.
Une précision pour finir. Est-il vraiment nécessaire de redire que, si nous avons fait un dossier sur " les crimes du communisme ", ce n'est pas pour imputer au communisme le monopole de l'oppression ?
L'un de nos correspondants, mal inspiré, a cru devoir écrire ceci : " N'y aurait-il pas derrière tout cela comme un sous-entendu sournois, quelque chose comme: après tout, les crimes nazis sont peut-être moins abominables que les crimes "communistes" parce qu'ils n'ont pas fait 100 000 000 de morts, pourquoi tant insister sur les crimes nazis puisqu'il y a pis ? "
Je renvoie l'auteur de cette insinuation de pure polémique à la collection de notre revue depuis son premier numéro, et notamment au n° 6 des Collections de L'Histoire intitulé " Auschwitz. La Solution finale " : ce que nous avons publié dans L'Histoire depuis sa fondation est notre meilleure défense.
M. W.
NOTES
1. Voir notamment " Le siècle communiste ", n° 223 (spécial). Pour compléter, cf. l'Index 1978-1999 de L'Histoire, également accessible sur notre site Internet www.histoire.presse.fr
2. Cf. les articles de Pierre Chuvin, de Nicolas Werth, et l'entretien avec Krzysztof Pomian, " Communisme et nazisme : les tragédies du siècle ", L'Histoire n° 223, pp. 100-105.
3. M. Winock, " Le scandale de la torture en Algérie ", L'Histoire n° 246, pp. 18-19.
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