Congrès international des écrivains, Paris, juin 1935
Célébré par la presse progressiste, le Congrès international des écrivains qui s'est tenu en juin 1935, à Paris, rassemble surtout la jetset stalinienne de l'époque. Tous ces éminents écrivains qui étaient sourds à l'horreur quotidienne en URSS!
Et pas un seul mot sur Willy Münzenberg?
Pour la défense de la culture : les textes du Congrès international des écrivains, Paris, juin 1935 réunis et présentés par Sandra Teroni et Wolfgang Klein Dijon : Éditions universitaires de Dijon, 2005, 665p.
Présentation par Michel Aucouturier
http://www.cairn.info/revue-cahiers-du-monde-russe-2005-4-page-859.htm
Le Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui, du 21 au 25juin 1935, a attiré à Paris, dans la salle de la Mutualité, un public de plusieurs milliers de personnes venues entendre quelques grandes célébrités de la littérature mondiale (Gide, Forster, Huxley, Valle-Inclán, Martin Andersen-Nexö, Malraux, Brecht, Heinrich Mann, Aragon, Tristan Tzara, Aleksej Tolstoj, Erenburg, Pasternak, Babel´, Nezval) marque lapogée éphémère dune grande illusion: celle dune alliance durable, face au danger nazi, entre les intellectuels de gauche des pays occidentaux, attachés aux idéaux de liberté et de progrès, et le monde communiste représenté par lURSS, alliance impliquant plus largement une prise en charge par le communisme de lidéal humaniste de la culture universelle.
Cet ouvrage, comme lindique dans sa préface lhistorien Serge Wolikow, directeur de la Maison des sciences de lhomme de Dijon, qui en a pris linitiative (et a réuni pour le réaliser une importante équipe de traducteurs et de rédacteurs, dont il faut saluer le travail), « met pour la première fois à la disposition du public francophone lensemble des documents de ce congrès », réunis et publiés dabord en allemand, dès 1982, par Wolfgang Klein, actuellement professeur à luniversité dOsnabrück. Cest limmense travail de recherche accompli par ce dernier dans les archives du Komintern, à Moscou, et du parti communiste allemand à Berlin, mais également dans une vingtaine de fonds darchives de Paris, Moscou, Berlin, Francfort, Copenhague, Prague, Ludwigshafen, Zurich, qui lui a permis en effet de reconstituer et de réunir ces textes, qui navaient été publiés jusque-là que très partiellement dans un volume édité à Moscou en 1936 par le critique et historien de la littérature Ivan Luppol, membre de la délégation soviétique au congrès.
Ces recherches ont permis à Wolfgang Klein de présenter pour la première fois, dans une importante et substantielle préface, lhistoire complexe de la préparation de ce congrès, qui en éclaire les enjeux et le sens. La conclusion paradoxale à laquelle aboutit cette passionnante étude, appuyée en particulier sur la correspondance inédite des protagonistes, est que si les communistes, intellectuels et écrivains, des pays occidentaux, essentiellement de France et dAllemagne (Barbusse, Aragon, Johannes Becher) avec lappui de certains « compagnons de route » éminents, comme Romain Rolland, André Gide ou Heinrich Mann, ont effectivement été à lorigine du congrès, le parti communiste soviétique (cest-à-dire Staline) et sa direction internationale (le Komintern) se sont montrés singulièrement en retrait. Il est certain que, dans lesprit de lun de ses premiers initiateurs, Henri Barbusse, qui était allé chercher à Moscou la bénédiction de Staline lui-même (et croyait lavoir obtenue), ce congrès devait traduire à léchelle internationale ce quavait été le congrès inaugural de lUnion des écrivains soviétiques de Moscou en 1934, et signifier la liquidation de lAssociation internationale des écrivains révolutionnaires (AIER, en russe MORP), extension de la RAPP, autoritairement dissoute en 1932 au profit dune association plus large, étendant le contrôle du parti aux « compagnons de route » non communistes, association dont Barbusse lui-même aurait pris la direction. Lindécision de Moscou (due peut-être aux débats entourant le VIIe congrès du Komintern, qui, en août1935, allait marquer un tournant dans la stratégie internationale du communisme) devait faire échapper linitiative à Barbusse et la laisser aux mains de dirigeants de lAIER, tels que Johannes Becher ou Aragon, convertis eux aussi, il est vrai, à la nouvelle politique de large rassemblement. Lune des raisons de la prudence du pouvoir soviétique est certainement la conscience de limpossibilité de transposer à léchelle internationale la prise de contrôle de la littérature par le parti réalisée en URSS à linitiative de Stalin lui-même.
Sandra Teroni, elle, retrace dans une préface également très substantielle le développement du mouvement antifasciste qui va amener au congrès de nombreux intellectuels appartenant à la gauche libérale ou socialisante, comme Julien Benda ou Jean Guéhenno, et en analyse les débats. Les questions proposées aux congressistes ont été formulées de façon très large et, si certains orateurs utilisent la tribune pour mettre en accusation le régime politique de leur pays (et en particulier le nazisme), la plupart des interventions traitent de questions très générales, telles que la liberté de création ou « lartiste et la société ». Cependant le problème de lengagement de lécrivain laisse apparaître plus ou moins nettement des clivages politiques. Les écrivains communistes (confortés par la « salutation fraternelle » envoyée par Romain Rolland « en chemin vers le pays où lon crée le monde nouveau » : il doit rencontrer à Moscou Gorki et Staline) identifient plus ou moins explicitement la défense de la culture à la cause de lURSS. Leurs positions sont critiquées à droite par Julien Benda, qui défend lindépendance de lécrivain, à gauche par Brecht, qui oppose implicitement à la nouvelle ligne humaniste défendue par Moscou l« analyse de classe » prônée par le marxisme et par Breton qui dénonce comme une concession à lordre bourgeois le pacte dassistance mutuelle qui vient dêtre signé entre lURSS et la France.
Ces critiques tournent parfois à la mise en cause directe du « pays du socialisme » : lhistorien antifasciste italien Gaetano Salvemini et la trotskiste Madeleine Paz nhésitent pas à prendre le contre-pied des organisateurs, lun en refusant dassimiler la démocratie bourgeoise au fascisme et en dénonçant les atteintes à la liberté en URSS, lautre en soulevant le cas de lécrivain dorigine russe Victor Serge, revenu en Russie au lendemain de la révolution, et qui avait été envoyé en Sibérie en résidence surveillée pour son adhésion à lopposition trotskiste. Son intervention entraîne une violente réplique des membres de la délégation soviétique, l« occidental » Ilja Erenburg compris, qui défendent le droit de lURSS de châtier ses ennemis, et vont même jusquà accuser Victor Serge de complicité dans lassassinat de Kirov, qui a pourtant eu lieu plusieurs mois après son éloignement. Cet incident révèle la façon dont la délégation de lUnion des écrivains soviétiques, choisie du reste par le Comité central, conçoit son rôle au congrès : ses membres se comportent en représentants officiels et en propagandistes de lURSS, dont ils donnent dans leurs discours une description idyllique. Seuls Pasternak et Babel, adjoints au dernier moment et contre leur gré (du moins pour le premier) à la délégation soviétique, à la demande instante des organisateurs, sexprimeront en leur propre nom, mais, ovationnés par la salle, ils ne feront que de la figuration.
Apparemment noyée sous lesprit de coopération internationale affiché par le congrès, la mise en cause de lURSS, qui sexprime encore timidement à travers certaines interventions, en traduit en réalité léchec. LAssociation internationale des écrivains pour la défense de la culture, dont il a jeté les fondations, et qui devait prendre la relève de lAssociation internationale des écrivains prolétariens, dissoute en 1935 (comme lUnion des écrivains soviétiques avait pris en URSS celle de la RAPP), a fait long feu : les péripéties complexes de sa brève histoire sont étudiées dans un « Epilogue » de Wolfgang Klein, avec autant de minutie et de précision documentaire que sa préparation..Objet dun travail considérable de rédaction et de traduction, illustré de dessins, de photos et de reproductions de documents manuscrits, pourvu dun important appareil de notes, de substantielles notices biographiques sur tous les orateurs du congrès, dune abondante bibliographie et enfin dun index de plusieurs pages, nous avons là un ouvrage de référence précieux et sûr, indispensable à tous ceux qui sintéressent à lhistoire intellectuelle de lEurope à la veille de la Seconde Guerre mondiale, et à celle du communisme.