En 1956, Nikita Khrouchtchev évoque les "excès" du "culte de la personnalité"
LE MONDE 26.02.03
A la mort du dictateur, le chef du parti élimine ses héritiers putatifs, Beria puis Malenkov. Dans un "Rapport secret", il dénonce le stalinisme sans mettre en cause la légitimité du régime.
Au cours d'une des soirées très fortement arrosées qu'il organisait dans sa datcha, Staline avait dit à ses invités : "Que feriez-vous sans moi, mes petits chats ?" Les "chats" étaient ses "compagnons d'armes", ou ce qu'il en restait. Et ils se posaient la même question : un des premiers éditoriaux de la Pravda, après le 5 mars 1953, n'appelait-il pas le peuple à "ne pas céder à la panique" ?
Les héritiers, qui n'allaient pas tarder à se disputer, étaient au départ d'accord sur ce dont ils ne voulaient plus : la terreur qui, depuis tant d'années, pesait sur eux. Une des premières décisions de la "direction collégiale"est de réhabiliter les "médecins assassins" dont l'arrestation, en janvier 1953, avait marqué le dernier temps fort de la paranoïa du dictateur. Discrètement, Molotov fait revenir sa femme du Goulag... Mais on ne va pas plus loin. Les camps ne s'ouvriront qu'en 1956.
Autre revendication sur laquelle les épigones sont d'accord: se retrouver "entre soi". Lors du 19e congrès du Parti, en octobre 1952, le Politburo, rebaptisé Présidium du comité central, avait vu son effectif porté à plus de 30 membres par l'intrusion d'une vingtaine de "jeunes" (dont un certain Leonid Brejnev), visiblement destinés à prendre la place des anciens à la prochaine purge. On ramène l'effectif à 10 membres de plein droit. Malenkov hérite du principal poste de Staline, la présidence du conseil des ministres. Beria, premier vice-président du conseil, est consolidé à la tête de l'intérieur, Molotov reprend la diplomatie à Vychinski, Boulganine la défense. Vorochilov devient chef de l'Etat, Mikoyan, Kaganovitch et d'autres se partagent l'économie.
Ce n'est pas un hasard si tous ou presque occupent des fonctions étatiques, et non de parti. Le PCUS a dépéri: il ne s'est réuni en congrès que deux fois en quinze ans, le comité central à peine plus. Les séances du Politburo ont été remplacées par les "parties de datcha" réservées à quelques élus, sous l'il vigilant du dictateur vieillissant. Bref, l'avenir n'est pas à un parti devenu simple rouage de la police secrète.
C'est précisément ce que veut changer un quasi inconnu, Nikita Khrouchtchev, le seul qui n'a jamais exercé de fonctions que dans le parti et qui, en 1953, n'a d'autre titre que secrétaire du comité central. Ce bouillant Ukrainien s'arrange pour écarter du secrétariat Malenkov, qui avait hérité de cet autre titre de Staline. Il va tisser sa toile chez les secrétaires régionaux et, sous le mot d'ordre léniniste de "tout le pouvoir au parti !", écarter ses rivaux.
Le premier est Beria. Son éviction, en juin 1953, puis son assassinat, marquent la volonté de tous de s'affranchir de la tutelle de la police et des ambitions trop voyantes de son chef. C'est le premier haut fait de Khrouchtchev, qui, pour y parvenir, a monté, non sans courage, un complot pas gagné d'avance. Fort de l'ascendant pris sur ses pairs, il se fait nommer, en septembre, premier secrétaire d'un parti qui entend afficher son "rôle dirigeant". A la tête du gouvernement, Malenkov est remplacé en 1955 par Boulganine, plus docile. Dans le tandem Boulganine-Khrouchtchev (dit "B et K") qui commence à parcourir le monde, le "K" l'emporte nettement. Par ses initiatives et sa truculence, Khrouchtchev, en 1955 et 1956, attire l'attention aux sommets des Grands, à Genève, et lors de visites en Inde, Yougoslavie et Grande-Bretagne.
"RÉVISIONNISME"
La diplomatie soviétique était sortie très vite de la glaciation, en mettant fin, dès 1953, à la guerre de Corée, à celle d'Indochine en 1954, puis en signant le traité d'Etat autrichien. La "direction collective" devient, à partir de là, beaucoup plus personnalisée contestée aussi, notamment lors de la réconciliation avec le président yougoslave Tito, dans laquelle Molotov voit une glissade dangereuse vers le "révisionnisme". Ce terme va devenir, pour ses adversaires, la traduction, en jargon idéologique, d'un phénomène inévitable : la "déstalinisation". Celle-ci n'était pas seulement nécessaire pour arrêter une terreur insupportable et répondre en partie aux attentes populaires. Elle était aussi une arme dans la lutte pour le pouvoir. Tous les héritiers étaient impliqués dans les horreurs staliniennes. Mais Khrouchtchev l'était moins que Molotov, Vorochilov ou Malenkov. Il s'en prend au système stalinien, dénoncé dans son ensemble, mais ramené à quelques termes codés : "culte de la personnalité", "excès", "dogmatisme".
Pour faire passer le message, il court-circuite la direction collégiale, s'adresse à la base par-dessus les hiérarques. C'est tout le sens de son "Rapport secret" de 1956, imposé au dernier moment au Politburo et diffusé dans le parti. Ses arguments seront opposés au "groupe antiparti"de Molotov, Malenkov et consorts en 1957, et répétés, publiquement cette fois, au 21e congrès de 1961, qui évoque la période où l'on pouvait "discréditer et exterminer des dirigeants honnêtes, dévoués au parti et au peuple", où l'on "décidait d'un trait de plume du sort de beaucoup d'hommes".
Cela dit, il n'est pas question de déstabiliser le régime en lui enlevant sa légitimité. On ne dénoncera donc que la répression des "bons communistes", et encore pas tous : Trotski, Boukharine et les autres vrais opposants à Staline attendront très longtemps encore. Surtout, rien ne sera dit sur le massacre des "ennemis de classe", les victimes de la collectivisation, de la famine en Ukraine, de la chasse aux "espions" et autres folies du totalitarisme triomphant. La déstalinisation menée par les épigones ne pouvait être que partielle et partiale.
Michel Tatu