Le rapport secret de Khrouchtchev
CHARLES PHILIPONA, Date: Mardi, 28 février 2006
ANALYSE - Au XXe Congrès du PCUS, en 1956, Nikita Khrouchtchev amorce la déstalinisation. Un rapport qui aura bien du mal à s'imposer dans les partis communistes, au sommet comme à la base.
Vingt-quatre février 1956: le XXe Congrès du Parti communiste d'Union soviétique s'achemine vers une fin sans surprise. Pendant dix jours, les 1430 délégués soviétiques et les représentants de 55 «partis frères» ont entendu Nikita Khrouchtchev, Nikolaï Boulganine et une centaine d'orateurs insister sur la nécessité de rétablir «le principe léniniste de direction collective», sans que le nom de Staline, mort trois ans plus tôt, soit mentionné à l'exception d'une critique de deux de ses ouvrages par Mikoïan. Au soir du 24 février, les représentants des partis frères sont priés de quitter la salle, tandis que les délégués soviétiques assistent à une séance imprévue, à huis clos. Durant plus de quatre heures, ils vont écouter, pétrifiés, Nikita Khrouchtchev lire un rapport secret sur «le culte de la personnalité». D'emblée, se plaçant sous le patronage de Lénine, Khrouchtchev rappelle le conflit entre Staline et le fondateur en 1922, et lit le «Testament de Lénine» qui mettait en garde contre la brutalité de Staline. Il dénonce longuement les grandes purges qui ont décimé le parti à partir de 1934, les procès fabriqués contre des «communistes honnêtes» à qui on a arraché, grâce à des «tortures barbares», les aveux les plus insensés. Après avoir démoli le mythe du «génial continuateur» de Lénine, Khrouchtchev réduit en poussière celui du chef de guerre qui a conduit l'armée soviétique vers la victoire, en décrivant un personnage hésitant, incompétent, responsable des désastres militaires de 1941-1942. La liste des «actes monstrueux dont Staline fut l'inspirateur» s'allonge avec «les déportations massives» des petits peuples du Caucase, injustement accusés d'avoir collaboré avec l'occupant allemand: «en mars 1944, tous les Tchétchènes et tous les Ingouches ont été déportés et la république autonome tchétchène-ingouche liquidée». Le rapport cite enfin de nombreux exemples du culte que Staline a organisé autour de sa propre personne.
Les silences du rapport
Les victimes mentionnées par Khrouchtchev sont avant tout les dirigeants et les cadres communistes, ce qui exclut les grandes répressions de masse de 1937-1938 où 1,5 million de citoyens soviétiques «ordinaires» furent arrêtés, et 680 000 fusillés. En datant la déviation stalinienne de 1934, le rapport ne parle pas non plus de la collectivisation forcée des campagnes ni de la «liquidation des koulaks en tant que classe» en 1929-1932 (1,8 million de paysans propriétaires furent déportés), ni de la grande famine qui suivit et qui fit 6 millions de morts. Surtout, en désignant comme cause du mal le «culte de la personnalité», Khrouchtchev élude la question, pourtant centrale, du fonctionnement d'un parti qui a permis à un seul homme de s'attribuer pendant vingt-cinq ans des pouvoirs aussi arbitraires.
La rédaction et la lecture du rapport, tous les historiens l'ont souligné, sont la résultante d'un rapport de forces au sein de la direction collective qui s'est mise en place après la mort de Staline et l'exécution de Beria. Pour asseoir sa prééminence, Khrouchtchev doit à la fois faire connaître ce rapport dans le parti, et éviter qu'il soit utilisé contre le régime. C'est pourquoi il organise sa diffusion, tout en essayant d'imposer le secret: «Aucune nouvelle ne devra filtrer à l'extérieur. La presse surtout ne doit pas être informée. Nous ne devons pas fournir des munitions à l'ennemi». Dans les semaines qui suivent, tous les responsables locaux reçoivent le texte avec la mention «pas pour diffusion écrite», et le lisent devant des assemblées. En un mois, 7 millions de membres du parti ont connaissance du rapport.
Nicolas Werth, un excellent connaisseur de l'histoire soviétique, a étudié de nombreux comptes rendus de ces réunions dans les archives de l'ex-URSS. Une minorité d'assemblées donnent lieu à des propositions «politiquement hostiles», comme celle de faire juger Staline à titre posthume en tant que criminel d'Etat, ou d'organiser «une purge générale du Parti». Certains suggèrent d'ériger un mémorial aux victimes du stalinisme. Mais beaucoup ne croient pas aux faits cités dans le rapport, et bien plus encore défendent le dirigeant «qui a mené le pays à la victoire sur le nazisme». En Géorgie, patrie de Staline, éclatent de véritables émeutes, comme à Tbilissi, où plusieurs dizaines de milliers de personnes scandent «Vive le grand Staline! A bas Khrouchtchev!».
Les «partis frères»
Le rapport secret n'était pas traduit. Seuls les dirigeants des partis étrangers qui connaissaient suffisamment le russe purent en prendre connaissance. Ce fut le cas, entre autres, du Français Maurice Thorez, de l'Italien Palmiro Togliatti, mais aussi d'Edgar Woog, secrétaire général du Parti suisse du travail. Et ceci «dans des conditions rocambolesques: un exemplaire du rapport leur était remis pour quelques heures, dans une pièce close, avec interdiction de prendre des notes»1.
De retour de Moscou, ces responsables gardent d'abord un silence embarrassé. Dans un premier temps, Togliatti répond à son entourage qu'il s'agit de racontars sans importance. Le 9 mars, Jacques Duclos, l'un des quatre délégués français à Moscou, fait acclamer longuement le nom de Staline par les militants rassemblés à la salle Wagram. Le même soir, à Lausanne, une salle bondée vient écouter le camarade André Muret qui déclare à propos du culte de la personnalité: «Cela signifie-t-il que toute l'oeuvre de Staline a été condamnée et reniée ? Il est bien clair que non. Son apport théorique et pratique à la construction du socialisme ne peut pas être contesté.» (Voix Ouvrière du 13 mars 1956).
Mais le rapport ne reste pas longtemps secret. Dès le 16 mars, le New York Times, puis l'agence Reuter en donnent des résumés plus ou moins exacts. Dans les pays de l'Est, qu'on appelle alors les «démocraties populaires», les dirigeants essaient de le garder sous le boisseau, de crainte que leur propre pouvoir n'en soit ébranlé. Ce sont les communistes polonais qui font sauter le verrou, voyant là une occasion de secouer la tutelle soviétique. Ayant obtenu une copie du rapport, ils le traduisent en polonais et en diffusent 3 000 exemplaires aux cadres du parti. C'est ainsi que le texte, en passant par le Département d'Etat américain, paraît dans le New York Times le 4 juin, et dans Le Monde les jours suivants.
En Pologne, la déstalinisation est en marche. A Poznan, le 28 juin, 50'000 ouvriers descendent dans la rue et ouvrent les portes des prisons. Gomulka, écarté quelques années plus tôt pour «nationalisme», revient au pouvoir et prône une voie polonaise vers le socialisme, tandis que 80'000 condamnés politiques sont amnistiés.
Les partis communistes occidentaux réagissent en ordre dispersé. Le PC français invente la formule du «rapport attribué au camarade Khrouchtchev», ce qui ne signifie pas forcément qu'il s'agit d'un faux, mais permet d'éluder toute discussion publique à son sujet. Maurice Thorez est prisonnier de son passé, de ses années à Moscou pendant la guerre, des procès internes qu'il a menés contre des dirigeants du PCF: pourquoi remuer toute cette boue ? Le parti manquera ainsi l'occasion d'analyser ses pratiques et de remettre en cause son infaillibilité.
C'est Togliatti, secrétaire général du Parti communiste italien (PCI), qui fera avancer la réflexion. Après un silence initial, interpellé au sein du comité central de son parti, il dénonce les répressions injustifiées et les violations de la légalité soviétique commises sous Staline, qui s'est placé au-dessus des organes du Parti. Mais il rappelle aussi ce que le nom de Staline a représenté pour des millions de communistes (lire ci-contre). Après la publication du rapport, il ira plus loin que Khrouchtchev, demandant que l'on procède à une analyse marxiste du phénomène stalinien, que l'on décrypte les causes politiques et sociales de la bureaucratisation et de la dégénérescence du système soviétique (2).
Cette analyse ne sera jamais menée à l'intérieur de l'appareil du pouvoir soviétique. Le rapport secret ne sera publié en URSS qu'en 1988, par Gorbatchev. Il n'en reste pas moins que ce rapport inaugure un dégel important et sensible, malgré ses nombreux soubresauts et son parcours chaotique. Claude Lefort l'avait souligné dès juillet 1956, dans Socialisme ou Barbarie (N°14), avec perspicacité mais trop d'optimisme: l'imagination communiste se détraque, le mythe du «phare éclairant la route du socialisme» est éventré, «le monopole de la vérité est brisé». Dès lors, «le régime est condamné à susciter la critique de ses propres méthodes», sauf à tomber dans un «totalitarisme sans Staline». I
1A. Rauber, Histoire du mouvement
communiste suisse, tome II, Slatkine 2000, p.188.
2 Thèmes développés dans son interview à la revue Nuovi Argumenti du 16 juin, publiée dans La Voix Ouvrière (21 au 28 juin 1956).
Repères
Pour en savoir plus :
Branko Lazitch, Le Rapport Khrouchtchev et son histoire, Seuil, 1976.
Nicolas Werth, "Révélations sur le rapport Khrouchtchev", dans L''Histoire, No 305, janvier 2006, p.85-97.
Claude Lefort, "Le totalitarisme sans Staline", dans Socialisme ou Barbarie, juillet 1956. Article republié dans Eléments d''une critique de la bureaucratie, Gallimard, coll. Tel, 1979, p.155-235.
CE QUE LE NOM DE STALINE VEUT DIRE
CPa
Nous avons peine aujourd'hui à imaginer la vénération entretenue chez les militants communistes autour du personnage de Staline. La conclusion du premier rapport de Togliatti devant le comité central du PCI, le 14 mars 1956 en donne une idée: «Nous ne pouvons oublier ce qu'a représenté le nom de Staline pour des millions d'hommes, pour la classe ouvrière et pour les citoyens soviétiques. (...) Nous savons combien de communistes souffrirent, moururent dans nos pays avec ce nom sur les lèvres. (...) Ce nom veut dire, avant tout et par-dessus tout, foi dans notre cause, certitude que notre cause est juste, confiance inébranlable dans la victoire. Il veut dire foi solide dans le Parti... Ce qui a été ne s'enlève pas.» (La Voix Ouvrière du 21 mars 1956).
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