
Feofilakt Koimchidi: «Jai reçu une prime spéciale et, le soir, jai lancé de joie tous les billets dans la pièce.» Pour lui, la ville sappelle toujours Stalingrad. Et cest à peine si, au cours de cette longue après-midi dhiver, Feofilakt Koimchidi utilise deux ou trois fois le nom de Volgograd pour désigner la cité où il habite et où il a passé la seconde moitié de sa vie.
Pour ce retraité de 86 ans, dont le nom révèle les origines grecques, Stalingrad est le véritable décor de son destin. A lissue des terribles combats de lhiver 1942-1943, qui avaient réduit la ville à néant, il fut lun des rares architectes spécialement démobilisés pour entreprendre la reconstruction. Stalingrad était un symbole, ville héros et ville martyre, elle portait qui plus est le nom du «petit père des peuples». Seule de toutes les villes dURSS à obtenir ce privilège, elle reçut quelques mois après la fin de la bataille déjà lautorisation exceptionnelle de se rebâtir, en usant de forces et de matériaux normalement tous destinés au front. «Dès 1944, nous étions au travail, se souvient Feofilakt Koimchidi, nous avions des chevaux de trait finnois, mais le rationnement était encore très sévère et jai dû remonter très haut dans les échelons du commandement pour prouver aux autorités que nous, architectes, avions droit aux rations spéciales de nourriture.»
De cette époque datent les nouvelles grandes perspectives rectilignes qui longent la Volga sur plusieurs dizaines de kilomètres et qui ont remplacé les anciens quartiers dhabitation et les usines où se déroula le massacre qui coûta la vie à plus dun million de combattants. De cet immédiat après-guerre aussi, le monument qui, à lentrée du quartier Vorochilov, commémore le sacrifice de la 10e division délite du NKVD, le KGB de lépoque. Un guerrier, sabre dressé à la verticale (selon le symbole des forces de police politique), barre lentrée de la ville à lenvahisseur.
Le monument est signé de larchitecte-sculpteur Koimchidi, qui remporta le concours en 1946 et put mener son projet à bien en 1947. «Nous étions 43 participants au concours, et jai été si heureux de le remporter. Javais présenté deux versions, lune somptueuse destinée à montrer limportance du monument, mais dont je savais que la réalisation serait impossible faute de moyens. Et une autre plus modeste, qui a été finalement choisie. Jai reçu une prime spéciale et, le soir, je suis rentré à la maison et jai lancé tous les billets de banque dans la pièce. Ma femme riait, il y en avait partout.»
Linauguration a lieu en décembre 1947 et les photos sont là qui montrent «le Grec» de Stalingrad au milieu des galonnés du NKVD, dont certains venus tout exprès de Moscou. Mais une année plus tard, très exactement, Feofilakt Koimchidi est à nouveau convoqué à 22 heures dans les locaux du Ministère de lintérieur. On lui montre un ordre darrestation daté du lendemain, qui va lui valoir une déportation dans les camps du Grand Nord de Vorkouta. Une année encore, et sa famille sera elle aussi expédiée dans lOural.
Le sculpteur nen croit pas ses yeux. «Je connaissais tous ces gens, javais travaillé avec eux, et lacte daccusation était absurde, ils le savaient tous.» Il espère une intervention, une solidarité de ces policiers de ses connaissances. Beaucoup plus tard seulement, il apprendra quun général a tenté de sinterposer et quon lui a simplement répondu: «Quoi, tu veux perdre tes épaulettes? Bien sûr, ces accusations sont ridicules, mais tu ne sais pas pourquoi on la déporté.»
Feofilakt Koimchidi avait le malheur de sêtre trouvé à Yalta au moment où les Allemands lavaient occupée. Son père, un sympathisant bolchevique de la première heure, et son oncle avaient tous deux disparu dans les purges staliniennes de 1937. Et ses origines grecques faisaient de lui le membre dune nation officiellement déportée vers lEst à la fin de la guerre, comme les Tatars de Crimée, les Tchétchènes, les Tcherkesses et de nombreuses autres minorités ethniques. «Le comble, raconte Koimchidi, cest que ma famille avait miraculeusement été oubliée dans la liste des Grecs déportés. Mais, pensant que cétait une erreur, nous étions allés la signaler au commandement. Je me rappelle encore du chef de train disant à la garde armée: «Prenez donc encore cette famille de volontaires.»
Aujourdhui, dans son appartement du centre de Volgograd, il hoche la tête à ce souvenir. «Jétais un citoyen obéissant et un employé modèle (otlichnik). Et, malgré toutes ces années, je le suis resté.»
A Vorkouta, dans les camps, il retrouve des proches. «Méfie-toi, le prévient lun deux dès le premier jour, un détenu sur deux est une balance. Et moi jen suis une. Ne raconte pas nimporte quoi.» Lironie de son sort lui est sans cesse rappelée: «Tu leur as fait un monument, et te voilà dans leurs camps», me disaient mes compagnons de bagne. Après plusieurs mois dans ces camps polaires, il est conduit à la baraque du chef de camp. Là, on lui signifie une condamnation par tribunal révolutionnaire spécial à vingt ans de camp. Il en fera six avant que la mort de Staline ne vienne finalement mettre un terme à ce calvaire.
Au printemps 1954, lorsquil débarque enfin à la gare de Stalingrad, la première personne rencontrée sur le quai est le responsable de son arrestation. Il se nommait Maïzel. «Je lai rencontré une nouvelle fois par la suite. Il ma demandé si je lui en voulais. Vous vous rendez compte, cet homme a détruit ma carrière, ma vie et celle de ma famille, et il ma demandé si je lui en voulais! Il attendait peut-être que je lui tapote lépaule
»
Plein de verve, dénergie et dhumour, lex-architecte officiel du NKVD reste philosophe. Lorsquon lui demande ce quil pense des gens qui aujourdhui en Russie regrettent lépoque de Staline, il répond: «Nous regrettons tous notre jeunesse, si rude fut-elle. Et, moi, je regrette lépoque du tsar. Jétais jeune et beau, et les filles maimaient.»