Sculpteur officiel et 20 ans de goulag

Feofilakt Koimchidi a toujours été un citoyen obéissant. Ses origines grecques lui ont cependant valu la déportation dans des camps du Grand Nord
Le Temps 7.02.04 Volgograd (Russie) Eric Hoesli


Feofilakt Koimchidi: «J’ai reçu une prime spéciale et, le soir, j’ai lancé de joie tous les billets dans la pièce.» Pour lui, la ville s’appelle toujours Stalingrad. Et c’est à peine si, au cours de cette longue après-midi d’hiver, Feofilakt Koimchidi utilise deux ou trois fois le nom de Volgograd pour désigner la cité où il habite et où il a passé la seconde moitié de sa vie.

Pour ce retraité de 86 ans, dont le nom révèle les origines grecques, Stalingrad est le véritable décor de son destin. A l’issue des terribles combats de l’hiver 1942-1943, qui avaient réduit la ville à néant, il fut l’un des rares architectes spécialement démobilisés pour entreprendre la reconstruction. Stalingrad était un symbole, ville héros et ville martyre, elle portait qui plus est le nom du «petit père des peuples». Seule de toutes les villes d’URSS à obtenir ce privilège, elle reçut quelques mois après la fin de la bataille déjà l’autorisation exceptionnelle de se rebâtir, en usant de forces et de matériaux normalement tous destinés au front. «Dès 1944, nous étions au travail, se souvient Feofilakt Koimchidi, nous avions des chevaux de trait finnois, mais le rationnement était encore très sévère et j’ai dû remonter très haut dans les échelons du commandement pour prouver aux autorités que nous, architectes, avions droit aux rations spéciales de nourriture.»

De cette époque datent les nouvelles grandes perspectives rectilignes qui longent la Volga sur plusieurs dizaines de kilomètres et qui ont remplacé les anciens quartiers d’habitation et les usines où se déroula le massacre qui coûta la vie à plus d’un million de combattants. De cet immédiat après-guerre aussi, le monument qui, à l’entrée du quartier Vorochilov, commémore le sacrifice de la 10e division d’élite du NKVD, le KGB de l’époque. Un guerrier, sabre dressé à la verticale (selon le symbole des forces de police politique), barre l’entrée de la ville à l’envahisseur.

Le monument est signé de l’architecte-sculpteur Koimchidi, qui remporta le concours en 1946 et put mener son projet à bien en 1947. «Nous étions 43 participants au concours, et j’ai été si heureux de le remporter. J’avais présenté deux versions, l’une somptueuse destinée à montrer l’importance du monument, mais dont je savais que la réalisation serait impossible faute de moyens. Et une autre plus modeste, qui a été finalement choisie. J’ai reçu une prime spéciale et, le soir, je suis rentré à la maison et j’ai lancé tous les billets de banque dans la pièce. Ma femme riait, il y en avait partout.»

L’inauguration a lieu en décembre 1947 et les photos sont là qui montrent «le Grec» de Stalingrad au milieu des galonnés du NKVD, dont certains venus tout exprès de Moscou. Mais une année plus tard, très exactement, Feofilakt Koimchidi est à nouveau convoqué à 22 heures dans les locaux du Ministère de l’intérieur. On lui montre un ordre d’arrestation daté du lendemain, qui va lui valoir une déportation dans les camps du Grand Nord de Vorkouta. Une année encore, et sa famille sera elle aussi expédiée dans l’Oural.

Le sculpteur n’en croit pas ses yeux. «Je connaissais tous ces gens, j’avais travaillé avec eux, et l’acte d’accusation était absurde, ils le savaient tous.» Il espère une intervention, une solidarité de ces policiers de ses connaissances. Beaucoup plus tard seulement, il apprendra qu’un général a tenté de s’interposer et qu’on lui a simplement répondu: «Quoi, tu veux perdre tes épaulettes? Bien sûr, ces accusations sont ridicules, mais tu ne sais pas pourquoi on l’a déporté.»

Feofilakt Koimchidi avait le malheur de s’être trouvé à Yalta au moment où les Allemands l’avaient occupée. Son père, un sympathisant bolchevique de la première heure, et son oncle avaient tous deux disparu dans les purges staliniennes de 1937. Et ses origines grecques faisaient de lui le membre d’une nation officiellement déportée vers l’Est à la fin de la guerre, comme les Tatars de Crimée, les Tchétchènes, les Tcherkesses et de nombreuses autres minorités ethniques. «Le comble, raconte Koimchidi, c’est que ma famille avait miraculeusement été oubliée dans la liste des Grecs déportés. Mais, pensant que c’était une erreur, nous étions allés la signaler au commandement. Je me rappelle encore du chef de train disant à la garde armée: «Prenez donc encore cette famille de volontaires.»
Aujourd’hui, dans son appartement du centre de Volgograd, il hoche la tête à ce souvenir. «J’étais un citoyen obéissant et un employé modèle (otlichnik). Et, malgré toutes ces années, je le suis resté.»

A Vorkouta, dans les camps, il retrouve des proches. «Méfie-toi, le prévient l’un d’eux dès le premier jour, un détenu sur deux est une balance. Et moi j’en suis une. Ne raconte pas n’importe quoi.» L’ironie de son sort lui est sans cesse rappelée: «Tu leur as fait un monument, et te voilà dans leurs camps», me disaient mes compagnons de bagne. Après plusieurs mois dans ces camps polaires, il est conduit à la baraque du chef de camp. Là, on lui signifie une condamnation par tribunal révolutionnaire spécial à vingt ans de camp. Il en fera six avant que la mort de Staline ne vienne finalement mettre un terme à ce calvaire.

Au printemps 1954, lorsqu’il débarque enfin à la gare de Stalingrad, la première personne rencontrée sur le quai est le responsable de son arrestation. Il se nommait Maïzel. «Je l’ai rencontré une nouvelle fois par la suite. Il m’a demandé si je lui en voulais. Vous vous rendez compte, cet homme a détruit ma carrière, ma vie et celle de ma famille, et il m’a demandé si je lui en voulais! Il attendait peut-être que je lui tapote l’épaule…»

Plein de verve, d’énergie et d’humour, l’ex-architecte officiel du NKVD reste philosophe. Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense des gens qui aujourd’hui en Russie regrettent l’époque de Staline, il répond: «Nous regrettons tous notre jeunesse, si rude fut-elle. Et, moi, je regrette l’époque du tsar. J’étais jeune et beau, et les filles m’aimaient.»

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