La répression anti-ouvrière du temps de Lénine
Smolny, site bolchévique tendance Trotsky, publie un article sur l'anarchiste Bleikhman et sur les luttes ouvrières à Petrograd.
BLEIKHMAN Iosif Solomonovich ( 1868 - 1921 )
Anarchiste russe
8 décembre 2009 par jo
Émigrant aux Etats-Unis, il devient anarchiste en 1904. Revenant en Russie, il est arrêté par le régime tsariste et envoyé en Sibérie.
Libéré par la révolution de février 1917, devenu un des principaux membres de la fédération anarchiste de Petrograd, il est très populaire parmi des ouvriers de Petrograd et les marins de Kronstadt : « [...] et Bleikhman, qui dénonce avec mépris cette « assemblée de bavards » et prône inlassablement linsurrection prochaine par laction directe, fait son apparition. » (JJ Marie, page 39) Car, « ... les léninistes ne se trouvaient pas à lextrême gauche des mouvements à cette époque. On voyait sagiter parmi les masses ouvrières, et non sans un certain succès, les anarchistes et leur variété spécifiquement russe : les maximalistes. Ces éléments mal organisés, sans mot dordre original, sans journal, ne jouissaient pas dune grande popularité mais ils manifestaient leur existence dans les bas-fonds de Saint-Pétersbourg et parmi les marins de la Baltique. Ils avaient même des représentants au Soviet. Presque à chaque séance, un certain Bleichman prenait la parole au nom des communistes-anarchistes, et sa démagogie naïve était accueillie avec une sympathie à demi ironique par une partie de lauditoire. » (Soukhanov, page 192)
Il fait des discours et écrit beaucoup darticles dans les pages de Kommuna et de Burevestnik (Pétrel orageux), publications anarchistes.
Elu au Soviet de Petrograd en juillet, ses activités lui valent dêtre traqué par le gouvernement de Kerenski. Le mécontentement grandissant qui va sexprimer lors des « journées de juillet » va alors mettre en évidence deux manières denvisager le rapport de forces : la façon bolchevique et celle anarchiste. La scène est relatée par Trotsky, avec un recul certain [1] mais, pourtant, de façon très condescendante :
« Le 3 juillet, dès le matin, plusieurs milliers de mitrailleurs [...] élirent un président des leurs et exigèrent que lon discutât immédiatement dune manifestation armée. [...] A la réunion surgit lanarchiste Bleikhman, petit personnage, mais haut en couleur sur le fond de 1917. Possédant un très modeste bagage didées, mais un flair certain devant la masse, sincère en son esprit borné, mais toujours enflammé, la blouse déboutonnée sur la poitrine, la chevelure bouclée et hirsute, Bleikhman rencontrait dans les meetings un bon nombre de sympathies à demi ironiques. Les ouvriers le considéraient, à vrai dire, avec réserve, avec une certaine impatience - surtout les métallurgistes. Mais les soldats souriaient gaiement à ses discours, échangeant entre eux des coups de coude et émoustillant lorateur par des mots épicés : ils étaient évidemment prédisposés en sa faveur par son apparence excentrique, par son ton résolu dhomme qui raisonne peu, par son accent judéo-américain, mordant comme du vinaigre. A la fin de juin, Bleikhman nageait dans toutes sortes de meeting improvisés comme un poisson dans leau. Il avait toujours la même décision sur lui : sortir, les armes à la main. Lorganisation ? « Cest la rue qui nous organisera. » La tâche ? « Renverser le gouvernement provisoire comme on a renversé le tsar », bien qualors pas un seul parti nait fait appel dans ce sens. Des harangues de ce genre correspondaient au mieux, pour le moment, aux dispositions des mitrailleurs et pas seulement de ces derniers. Nombreux étaient les bolcheviks qui ne cachaient pas leur satisfaction de voir la base passer outre à leurs remontrances officielles. Les ouvriers davant-garde se rappelaient quen février les dirigeants sétaient préparés à donner le signal de la retraite juste la veille de la victoire ; quen mars, la journée de huit heures avait été conquise sur linitiative de la base ; quen avril, Milioukov avait été renversé par des régiments spontanément sortis dans la rue. » [2]
On peut confronter cette version avec une plus courte écrite dans son autobiographie : « Jétais en séance, au Palais de Tauride, le 3 juillet, lorsque jappris la manifestation du régiment des mitrailleurs et lancé par lui aux autres troupes et aux usines. Cette nouvelle était pour moi inattendue. La démonstration était spontanée, elle venait de la base, sur une initiative anonyme. Le lendemain, elle prit plus dampleur, et notre [3] parti y était déjà. Le Palais de Tauride fut envahi par le peuple. Il ny avait quun mot dordre : « Le pouvoir aux soviets ! » Devant le palais, un petit groupe dindividus suspects qui se tenait à lécart de la foule arrêta le ministre de lagriculture, Tchernov, et lobligea à monter dans une automobile. [...] Je résolus de prendre place dans lautomobile où était Tchernov, de tenter de le sortir ainsi de la foule, pour lui rendre ensuite la liberté ... » [4]
Et, pour terminer, une version plus théorique où Trotsky compare le « janvier 1919 » en Allemagne avec le « juillet » russe, et précise le rôle vital du parti :
« La semaine spartakiste, en janvier 1919, à Berlin, appartient au type des demi-révolutions intermédiaires à linstar des Journées de Juillet à Petrograd. Par suite de la situation prédominante du prolétariat dans la composition de la nation allemande, principalement dans son économie, linsurrection de novembre livra automatiquement à un Conseil douvriers et de soldats la souveraineté dEtat. [...] Chaque journée, après le 9 novembre, éveillait chez les ouvriers allemands la vive sensation de quelque chose séchappant de leurs mains, se dérobant, fuyant entre leurs doigts. Leffort pour garder les positions conquises, sy fortifier, opposer de la résistance, saccroissait de jour en jour. Cette tendance à la défensive était à la base des combats de janvier 1919. La semaine spartakiste commença non point daprès un calcul stratégique du parti, mais sous la pression de la base révoltée. [...] Les deux organisations qui participaient à la direction, les spartakistes et les indépendants de gauche, furent prises à limproviste, allèrent plus loin quelles ne voulaient et, cependant, nallèrent pas jusquau bout. [...] La défaite de janvier, quand au nombre des victimes, est loin datteindre les chiffres formidables des « Journées de Juillet » en France. Cependant, la signification politique dune défaite ne se mesure pas seulement par la statistique des hommes tués et fusillés. Il suffit de voir que le jeune parti communiste se trouva physiquement décapité, et que le parti indépendant se montra, par la nature même de ses méthodes, incapable de mener le prolétariat à la victoire. [...]
Bien que le gros des forces bolchevistes russes sentit en juillet 1917 quil était encore impossible daller au-delà dun certain point, létat des esprits nétait cependant pas homogène. Bien des ouvriers et des soldats étaient enclins à apprécier les actes en cours de développement comme un dénouement décisif. Si le parti bolchevik, sentêtant à juger en doctrinaire le mouvement de Juillet « inopportun », avait tourné le dos aux masses, la demi-insurrection serait inévitablement tombée sous la direction dispersée et non concertée des anarchistes, des aventuriers, dinterprètes occasionnels de lindignation des masses, et aurait épanché tout son sang dans de stériles convulsions. Mais aussi, par contre, si le parti, sétant placé à la tête des mitrailleurs et des ouvriers de Poutilov [5], avait renoncé à son jugement sur la situation dans lensemble et avait glissé dans la voie des combats décisifs, linsurrection aurait indubitablement pris une audacieuse ampleur, les ouvriers et les soldats, sous la direction des bolcheviks, se seraient emparés du pouvoir, toutefois et seulement pour préparer leffondrement de la révolution. [...] La province neut pas suivi de près la capitale. Le front neût pas compris et naurait pas accepté le changement de régime. [...] Petrograd eût été bloqué. Dans ses murs aurait commencé une désagrégation. [...]
En juillet, à la bifurcation des voies historiques, cest simplement lintervention du parti des bolcheviks qui élimina les deux variantes dun danger fatal : soit dans le genre des Journées de Juin 1848, soit dans le genre de la Commune de Paris de 1871. [...] Le coup porté en juillet aux masses et au parti fut très grave. Mais ce nétait pas un coup décisif. On compta les victimes par dizaines, mais non point par dizaines de milliers. La classe ouvrière sortit de lépreuve non décapitée et non exsangue. [...] Limportance dune avant-garde aux rangs serrés apparaît pour la première fois dans toute sa force aux cours des Journées de Juillet, lorsque le parti - le payant cher - préserve le prolétariat dun écrasement, assure lavenir de la révolution et le sien propre [6]. »
Bleikhman sera élu au présidium lors de la première conférence de lArmée rouge, en mars 1918. Mais la répression qui sabat sur les anarchistes en avril [7] lenvoie en camp de travail. De santé fragile en raison de son précédent passage dans les geôles du tsar, il meurt en 1921.
------------------------------------------------------------------------
Sources :
MARIE Jean-Jacques, Cronstadt, Fayard, 2005 ; cf. page 39 ;
SERGE Victor, Mémoires dun révolutionnaire, Points Seuil, 1978 ; cf. page 83 sur les Gardes noires anarchistes ;
SKIRDA Alexandre, Les anarchistes russes, Les Editions de Paris-Max Chaleil, 2000 ; voir pages 65/ 105 et notamment sur Bleikhman les pages 24-25 et 68-69 ;
SOUKHANOV Nicolas N., La Révolution russe, Editions Stock, 1965 ; cf. 192 et 252-253 sur la « villa Dournovo, le nid mystérieux des anarchistes » ;
TROTSKY Léon, Histoire de la Révolution russe, Seuil, 1995 ;[cf. pages 23-73 ;
[1] Son Histoire de la Révolution russe sera écrite entre septembre 1929 et mai 1932. Selon son fils, Trotsky y travaille comme un esclave de plantation car il lui faut pallier la perte de sa bibliothèque, limpossibilité de recourir à dautres archives en dehors des siennes et le risque de se fier à sa mémoire. Il est alors isolé sur une des îles Prinkipo de la mer Noire, à une heure de bateau dIstanbul. Malgré ces obstacles, il va produire un livre remarquable dont le véritable héros est collectif. Et même si cette somme est aussi destinée à combattre Staline, elle emmène de véritables cartes sur la table.
[2] Histoire de la Révolution russe, Tome II, pp. 25-26.
[3] Rappelons que Trotsky vient juste dadhérer au Parti bolchevik.
[4] Ma vie, p. 372.
[5] Il sagit de la plus grande usine de Piter : "Lusine Poutilov, comptant quarante mille ouvriers, sembla, dans les premiers mois de la révolution, être la citadelle des socialistes-révolutionnaires. Mais sa garnison ne résista pas longtemps aux bolcheviks. A la tête des assaillants, lon pouvait voir le plus souvent Volodarsky. Juif, tailleur de son métier, ayant vécu des années en Amérique et possédant bien langlais, Volodarsky était un excellent orateur pour les masses, logique, inventif et crâne. Certain accent américain donnait une expression toute particulière à sa voix sonore qui tintait nettement dans des réunions de milliers dhommes. "A partir du moment où il se montra dans le rayon de Narva - raconte louvrier Minitchev - à lusine Poutilov, le terrain commença à trembler sous les pieds de messieurs les socialistes-révolutionnaires, et, en quelque deux mois, les ouvriers de Poutilov suivirent les bolcheviks. " (page 470, HRR, tome I, chapitre "Regroupements dans les masses")
[6] Il compare aussi avec dautres moments révolutionnaires : 17 juillet 1791 ; juin 1848 ; enfin la Commune ... Cf. pages 91-97 du chapitre « Les bolcheviks pouvaient-ils prendre le pouvoir en Juillet ? » ; on notera avec malice que ce sont donc, pour Trotsky, les bolcheviks - et non lensemble de la classe - qui vont semparer du pouvoir !
[7] Dans la nuit du 12 au 13 avril, les vingt-six maisons de Moscou occupées par la Garde noire et des groupes anarchistes sont assaillies par des troupes de la Tcheka. Il y a officiellement 30 tués et un nombre inconnu de blessés chez les anarchistes ainsi que 600 militants arrêtés dont la plupart vont être rapidement relâchés « devant lémotion provoquée dans tout le pays ». Les jours suivants, des interventions similaires ont lieu à Petrograd, Smolensk ...