David King publie “Le Commissaire disparaît. La falsification des photographies et des œuvres d'art dans la Russie de Staline” qui démontre une véritable industrie à la gloire du “grand bourreau des peuples”. De la retouche des portraits à leur destruction, nécessaire pour faire disparaître une deuxième fois ceux qui avaient été fusillés. Il fallait aussi enlever des livres et des parties de livres, de revues, car les garder pouvait coûter la vie. Ainsi, les adultes mais aussi les élèves sous les directives de leurs professeurs, coupaient ce qui étaient compromettants.

David King: Le Commissaire disparaît. La falsification des photographies et des œuvres d'art dans la Russie de Staline

Editeur. CALMANN-LEVY
Trad. de l'anglais par Pascale Haas.
192 pages, 30 €

Critique dans l'Express

Extrait

Comme leurs homologues de Hollywood, les retoucheurs de photographies de la Russie soviétique passaient de longues heures à gommer les défauts des peaux imparfaites, aidant l’appareil photo à falsifier la réalité. Le visage grêlé de Joseph Staline exigeait notamment des dons exceptionnels à l’aérographe (un pistolet à encre actionné par un cylindre à air comprimé). Mais c’est à l’époque où se déchaînèrent les grandes purges, à la fin des années 30, qu’apparut un nouveau type de falsification. L’élimination physique des adversaires politiques de Staline tombés aux mains de la police secrète s’accompagna très vite de leur effacement de toute forme d’existence picturale.

Les photos destinées à être publiées étaient retouchées et recomposées à coups d’aérographe et de scalpel de manière à faire disparaître des personnalités jadis célèbres. De même, il était fréquent de retirer des tableaux des musées et des galeries d’art afin de supprimer les visages compromettants dans les portraits de groupe. Des éditions entières d’œuvres de politiciens et d’écrivains dénoncés étaient bannies des sections réservées des bibliothèques et des archives gouvernementales, ou tout simplement détruites.

A la même époque se développa une industrie parallèle, glorifiant Staline comme «le grand dirigeant et professeur du peuple soviétique») à travers des peintures de style réaliste socialiste, des sculptures monumentales et des photos falsifiées qui le représentaient comme le seul véritable ami, camarade et successeur de Lénine, chef de la révolution bolchevique et fondateur de l’URSS. Le pays tout entier se vit infliger cette mascarade de la vénération de Staline.

Redoutant les conséquences qu’entraîneraient d’être pris en possession de documents jugés antisoviétiques ou contrerévolutionnaires, les citoyens soviétiques étaient contraints de barbouiller leurs propres exemplaires de livres et de photographies, s’y attaquant souvent sauvagement à coups de ciseaux ou les défigurant à l’encre de Chine. Il n’existe pratiquement pas de publication de la période stalinienne qui ne porte pas les marques de ce vandalisme politique, dont on peut voir un exemple frappant sur la page ci-contre. L’histoire sinistre, mais nullement exceptionnelle, de l’infortuné sujet de ce portrait vaut la peine d’être examinée en détail.

Isaac Abramovitch Zelenski rallia le Parti bolchevik en 1906 à l’âge de seize ans et prit part activement à la révolution d’Octobre en 1917 [COUP D'ETAT]. En 1922, il fut élu membre à part entière du Comité central du Parti communiste. En tant que secrétaire de l'organisation du Parti de Moscou, Zelenski participa à la commission qui s’occupa des funérailles de Lénine en 1924. À l’automne de cette même année, Staline attaqua Zelenski pour cause d’« hostilité insuffisante envers Kamenev et Zinoviev », alors opposés au futur dictateur dans la lutte pour le pouvoir déclenchée par la mort de Lénine. Zelenski se retrouva expédié pour sept ans à Tachkent, où il devint secrétaire du Bureau d’Asie centrale, mais fut rappelé à Moscou en 1931 pour diriger le réseau gouvernemental de distribution aux consommateurs. Zelenski était un officiel du Parti consciencieux, un homme travailleur et un partisan de la révolution, bien que profondément inquiet, comme tant d’autres, de l’avancée du stalinisme.

En octobre 1937, Isaac Zelenski fut arrêté sur ordre de Staline en tant qu’«ennemi du peuple». Le procureur général de l’époque était le très redouté et universellement détesté Andreï Ianouarievitch Vychinski. Ce dernier franchit un nouveau seuil de cruauté à la fin des années 30 lorsqu’il se porta volontaire pour être le porte-parole de Staline lors des trois fameux procès pour l’exemple qui se déroulèrent à Moscou. Des procès au cours desquels il signa l’arrêt de mort de nombreux « vieux bolcheviks », ceux-là mêmes qui avaient inventé une révolution à laquelle il ne participa jamais. Des interrogateurs sadiques arrachèrent aux accusés de fausses confessions truffées d’accusations grotesques. Etre défendu par un avocat indépendant était alors hors de question. Il suffisait d’une confession pour être condamné.

Bientôt, Vychinski et Zelenski se retrouveraient face à face dans les rôles de procureur et victime. Le troisième et dernier procès de Moscou se tint en mars 1938 dans la Maison des syndicats, où Zelenski comparut en compagnie de vingt autres accusés, dont le plus connu était Nikolaï Boukharine. Vychinski accusait Zelenski d’être un agent de la police tsariste depuis 1911. Il avait soi-disant usé de sa position à la tête du réseau de distribution gouvernemental pour saboter la distribution de nourriture, « gâchant » cinquante chargements d’oeufs et « jetant des clous et des débris de verre dans le beurre des masses populaires en vue de miner la santé des Soviétiques ». Comme la plupart de ses coaccusés, Zelenski fut condamné à mort et exécuté. Quant à Vychinski, Staline récompensa ses efforts en lui offrant un siège au Comité central.

L’image obsédante de la photo barbouillée de Zelenski (telle qu’on la voit page 8) allait refaire surface près d’un demi-siècle plus tard. Une nuit de 1984, je remontais la rue Kirov pour me rendre à l’atelier d’Alexandre Rodchenko, une rue mal éclairée, même selon les critères moscovites. Un passage voûté débouchait dans une cour oppressante que bordaient plusieurs vieux immeubles. L’atelier se trouvait au dixième étage de l’un d’entre eux, et il n’y avait pas d’ascenseur. J'entamai une longue ascension. Rodchenko avait été l’un des héros de l’art, du design et de la photographie russes d’avant-garde entre la révolution et la fin des années 30. Il était marié à une artiste et designer tout aussi talentueuse, Varvara Stepanova. Dans les années 20, leur atelier avait abrité le bureau éditorial de Lef une revue d’art dirigée par le poète révolutionnaire Viadimir Maïakovski.

Rodchenko est mort en 1956. Et comme la troisième génération de sa famille continue d’habiter l’appartement, très peu de choses avaient changé en 1984. Les peintures du maître étaient posées contre les murs comme s’il venait de finir d’y travailler. La lumière blafarde des ampoules nues projetait des ombres intenses depuis les hautes armoires et bibliothèques. La même poussière, la poussière de Rodchenko, occupait les mêmes creux et le dos des mêmes livres. J’étais venu là consulter la bibliothèque et j’étais, curieusement, le premier à en avoir fait la demande.

Dans les années 30, Rodchenko avait partagé sa vie professionnelle entre la photographie et de remarquables conceptions graphiques de livres et de magazines. D’immenses albums de photos, portant des titres tels que Première Cavalerie et Armée rouge, se succédaient sur les rayonnages de l’atelier de la rue Kirov, côtoyant les illustrations pionnières destinées à des numéros spéciaux du célèbre magazine L’URSS en construction. Mais un livre se distinguait de tous les autres. Il s’intitulait “Dix Ans d’Ouzbékistan”. Consulter l’exemplaire ayant appartenu à Rodchenko revenait à ouvrir la porte sur la scène d’un crime odieux. À la suite de l’une des plus grandes purges que mena Staline parmi les dirigeants ouzbeks en 1937, et trois ans après la publication du livre, nombre de portraits officiels des fonctionnaires du Parti qui figuraient dans l’album avaient dû être détruits. Les staliniens avaient imposé le concept de «responsabilité personnelle» à l’ensemble du pays au cours d’une vaste campagne appelant à la vigilance contre les ennemis du régime. Les noms des personnes arrêtées ou «disparues» ne pouvaient plus apparaître, ni leurs portraits être conservés sous peine de courir le risque d’une arrestation. Partout traînaient de vils informateurs. Les murs avaient véritablement des oreilles.

La réponse à l’encre et au pinceau qu’avait imaginée Rodchenko n’était pas loin de créer une nouvelle forme d’art, une réflexion graphique sur le destin réel des victimes. Ainsi le tortionnaire bien connu de la police secrète Iakov Peters (page 133) avait-il subi une extinction éthérée à la Rothko. Voilé d’encre, le visage du I fonctionnaire du Parti Akmal Ikramov prenait les traits d’une effrayante apparition (page 129). Quant à Isaac Zelenski, souffrant une seconde mort, son visage était masqué d’une grande forme floue et son nom rayé de la légende inscrite en dessous.

Cette défiguration, à laquelle Rodchenko a été contraint, n’est qu’un exemple parmi des milliers d’autres actes similaires perpétrés au moment de la grande terreur et après. Les bibliothèques de l’ex-Union soviétique portent encore les cicatrices de ce vandalisme politique « vigilant ». Nombreux sont les ouvrages — politiques, culturels ou scientifiques — publiés au cours des vingt premières années du régime soviétique dont des chapitres entiers ont été supprimés par les censeurs. Les reproductions photographiques des futurs « ennemis du peuple » faisaient l’objet d’attaques d’une violence inquiétante. Dans les écoles du pays, les professeurs invitaient vivement les enfants à supprimer de façon « créative » les personnalités dénoncées qui figuraient dans leurs manuels. Cette paranoïa collective se prolongea pendant toute la période du régime soviétique.

Un nombre gigantesque de publications se retrouvèrent également bannies des étagères. C’est ainsi qu’une directive, issue du Comité central du Parti communiste le 7 mars 1935, ordonna le retrait des oeuvres de Léon Trotski de toutes les bibliothèques d’Union soviétique. Cette interdiction, demeurée en vigueur jusqu’à la fin des années 80, fut même à un certain moment renforcée, allant jusqu’à inclure les textes hostiles à Trotski, tels que Les Trotskistes, ennemis du peuple ou Les Bandits trotskistes-bouhkarinjstes.
Les censeurs publièrent un volume extraordinaire, intitulé Liste sommaire des livres non disponibles dans les bibliothèques et le réseau du commerce du livre. Cet ouvrage, « à usage officiel uniquement », contenait des centaines de pages imprimées en caractères minuscules et dressait la liste alphabétique des publications interdites. Un de mes amis, directeur d’une boutique de livres anciens à Leningrad dans les années 60, m’a raconté se souvenir très bien des visites que lui rendait deux fois par mois une grosse dame du Bureau de la censure, et qu’elle passait des heures à fouiller dans les milliers de livres alignés sur les rayons en les comparant avec la dernière édition de la Liste sommaire (laquelle était sans cesse remise à jour). Les volumes jugés inacceptables étaient regroupés dans une poubelle spéciale au fond du magasin.


Le Commissaire disparaît. La falsification des photographies et des œuvres d'art dans la Russie de Staline

L'Express, Critique, 13/10/2005 Communistes partis par Joseph Maggiori
http://livres.lexpress.fr/premierespages.asp/idC=10735/idR=6/idG=8

Connaissez-vous Nikolaï Antipov, Sergueï Kirov ou Nikolaï Shvernik? Non. Les citoyens de la Russie soviétique, non plus. Sauf à avoir été très attentifs. Car, depuis 1926, ces compagnons de Staline ont disparu, l'un après l'autre, de la photographie qui les représente au côté du bourreau de l'URSS. Anéantis, vaporisés par les retoucheurs aux ordres du Parti.

Avec obstination, David King - qui fut directeur artistique du Sunday Times, à Londres - a collectionné des milliers de documents qui montrent comment les staliniens ont complété l'élimination physique des opposants par leur effacement de la mémoire visuelle. Des photos retouchées à l'aérographe (petit pistolet à peinture ou à encre), découpées au scalpel, recadrées, des foules multipliées à l'infini... les techniques les plus diverses étaient mises en œuvre par ce que George Orwell appelait (dès 1949) le «ministère de la Vérité».

On voit dans ce superbe ouvrage, qui reproduit les plus belles pièces de la collection de David King, comment le réalisme socialiste (étrange novlangue: il n'était ni l'un ni l'autre), qui avait déjà contaminé les œuvres de fiction, peinture et sculpture, a atteint l'image documentaire, la photographie, nous montrant une fois pour toutes qu'il n'y a pas de preuve par l'image.

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