Le peuple, victime du communisme
La plupart des ouvrages sur le bolchévisme et l'Union soviétique ne s'occupe que de célèbrer le régime communiste ou des luttes de lignes ou de personnes dans la tête du parti-état. Bien peu pensent au peuple, même les marxistes-léninistes! En fait, pour les communistes, le peuple n'est qu'un moyen d'accéder au pouvoir! Cette étude de Sheila Fitzpatrick comble en partie ce mépris pour le peuple, victime du communisme!
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Le Stalinisme au quotidien. La Russie soviétique dans les années 1930 Sheila Fitzpatrick, Flammarion, 2002, 415 p., 23 euros. |
La présentation de l'ouvrage dans L'Histoire, no 270, novembre 2002
Au début des années 1930, dans la Russie de Staline, le manque de logements, les pénuries liées à l'abolition de l'économie de marché, la terreur imposée par le régime stalinien entraînent de tels bouleversements que la notion même de « vie quotidienne » n'a plus beaucoup de sens. Des millions de Soviétiques mettent alors en oeuvre maintes stratégies pour survivre et s'adapter tant bien que mal à l'imprévu et aux rigueurs des temps. C'est à cette quotidienneté exceptionnelle que l'historienne américaine Sheila Fitzpatrick vient de consacrer une vaste enquête.
Enseignante à l'université de Chicago, elle est l'une des meilleures spécialistes de la société russe à l'époque de Staline. S'appuyant sur les archives municipales des grandes villes soviétiques, ses conclusions confirment souvent des réalités bien connues, comme le manque de vivres et la défaillance des services collectifs.
Mais de nombreux témoignages permettent de se faire une idée plus concrète de la désorganisation dans laquelle le monde des villes a sombré, à la fois du fait de l'accroissement de l'exode rural (la population urbaine augmente de 15 millions de personnes au cours des années 1926-1933) et de la stalinisation.
« L'aspect physique des villes est épouvantable. La puanteur, la saleté, le manque d'entretien se font sentir à chaque pas », écrit un ingénieur américain qui travaille en URSS au début des années 1930.
Après l'interdiction des entreprises privées à la fin des années 1920, le ravitaillement devient la principale préoccupation. Sheila Fitzpatrick décrit alors tous les rouages de cet art de la survie - qui se résume souvent à ce que les Russes appellent le « blat » , équivalent du « piston » en français.
Aux difficultés matérielles s'ajoute la tyrannie des petits chefs et des bureaucrates, sensibles au développement du clientélisme et à la peur de la délation et de la répression. Dans cette situation chaotique, la famille reste un cadre relativement stable, même si le nombre des divorces augmente sensiblement.
En fait, c'est la résistance passive des Soviétiques et leur capacité de débrouillardise qui surprennent le plus à la lecture de ce livre, à la fois savant et très vivant.
La présentation de l'ouvrage dans les Cahiers du monde russe, no 43/4, novembre 2002
La traduction en français de cet ouvrage paru en 1999 aux États-Unis permettra à un large public de prendre connaissance des travaux récents dune des historiennes de lURSS les plus fécondes de sa génération. Après avoir étudié notamment lenseignement et la mobilité sociale dans lentre-deux-guerres, la « Révolution culturelle » (1928-1931) et dernièrement lattitude des campagnes face aux transformations des années 19301, Sheila Fitzpatrick revient sur cette décennie pour décrire et analyser « la vie ordinaire en des temps extraordinaires », cette fois dans les villes russes. Pour mener à bien cette tâche immense, elle met à profit plus de trente années consacrées à lhistoire sociale de lUnion soviétique ; une réflexion épistémologique accompagne en permanence le récit, illustrant le rapport étroit qui doit lier, ici plus quailleurs, lobjet à la méthode. Ainsi lomniprésence de lÉtat (entendu comme État-parti) la-t-elle poussée à adopter une définition inhabituelle du « quotidien » : celui-ci recoupe « lensemble des interactions quotidiennes impliquant lÉtat à un degré ou à un autre », et exclut certains aspects quon pourrait sattendre à voir développés ici (vie privée et loisirs). Lenchaînement des chapitres thématiques permet au lecteur de simmerger par paliers dans cet univers déroutant, en découvrant successivement larrière-fond idéologique et politique, les difficultés matérielles, les modèles de réussite et les formes dexclusion, les drames familiaux et, pour finir, les modes de surveillance et de répression jusquà plonger dans lirrationnel de la terreur de 1937-1938. La perception « den bas » du stalinisme met laccent sur les individus, leurs « formes de comportement » et leurs « stratégies personnelles ». Quelques lignes ne suffisent pas pour résumer une réalité aussi complexe, dont létude mobilise une grande variété de sources : archives y compris provinciales , témoignages directs écrits intimes et autobiographiques , ou indirects (on notera ici le précieux apport du « Projet de Harvard » réalisé après la guerre auprès dex-citoyens soviétiques réfugiés aux États-Unis), presse et publications de lépoque, que complète un large horizon de références tirées de cinquante années de soviétologie et dhistoriographie (les recherches dirigées par Sheila Fitzpatrick elle-même à luniversité de Chicago fournissant une contribution majeure).
Le constat de départ, incontournable, est que la société russe des années 1930 est tout entière construite sur la pénurie, résultat dune politique désastreuse la collectivisation forcée des campagnes, la suppression du réseau de commerce privé, et la priorité absolue accordée à lindustrie lourde. En conséquence, le manque de produits alimentaires (cependant moins grave dans les villes que dans les campagnes), la crise du logement (liée à lexode rural provoqué par les famines), les difficultés à se procurer certains objets usuels (chaussures, couteaux et autres ustensiles en métal) constituèrent des phénomènes douloureusement ressentis par la population, qui subissait alors les files dattente et le rationnement (généralement considéré dans lopinion comme un moindre mal), lintroduction du passeport intérieur (1932), mais aussi le discours officiel sur « lavenir radieux », dont il ne faut pas négliger limpact sur la faculté de résignation générale, ainsi que sur lenthousiasme de certains activistes, des jeunes en particulier. La forte baisse du niveau de vie par rapport aux années de la NEP produisit deux effets à long terme sur le comportement du citoyen soviétique moyen : dune part laccès aux biens devint la motivation première de son existence, dautre part le blat, « système de relations personnelles » (quon peut aussi traduire en français par « piston », mais il sagit déchanges dégal à égal), et la recherche de protecteurs furent les moyens les plus répandus pour se procurer aliments, vêtements, appartement, soins médicaux, inscription à luniversité, promotion, voiture, datcha, etc. Ainsi se mit en place un « État paternaliste » qui allait perdurer bien longtemps après la mort de Stalin la formule « État-providence » employée en conclusion est peut-être plus discutable.
Les phénomènes dascension sociale sont eux aussi relus à la lumière de ce contexte de pénurie. En effet laccès aux biens apparaît comme le moteur principal des aspirations de promotion, même si une autre dimension a pu jouer : le désir daccéder à la culture, sinon à la gloire dont témoigna lengouement de la plupart des stakhanovistes pour les études supérieures, conformément à une sorte de marché implicite avec le régime. Devenus ingénieurs, enseignants, dirigeants locaux ou nationaux, les promus des années 1930 ont à la fois intériorisé lidéal de progrès du régime (ils se considéraient comme lavant-garde dun mouvement qui ferait sortir lensemble du pays de « larriération »), et la hiérarchie des privilèges qui les séparait désormais du lot commun car elle paraissait nécessaire à lémancipation future de tous leurs concitoyens. Les récits fabuleux des exploits des héros soviétiques (aviateurs, explorateurs polaires) et la publicité pour de nouveaux délices tels que le ketchup et les crèmes glacées industrielles devaient faire patienter le reste de la population en attendant labondance promise.
Les années 1935-1936 semblent constituer une charnière, avec le tournant illustré dans la propagande par la célèbre formule prononcée par Stalin (et devenue un slogan courant, souvent tourné en dérision) : « la vie est devenue meilleure, camarades ; la vie est devenue plus joyeuse ». On peut y voir à la fois une confirmation de la promesse du bonheur que ne devait pas manquer dapporter la « construction socialiste », et un signe indiquant que les discriminations de classe et les purges allaient baisser dintensité. Il est vrai que les privilégiés de lépoque, avant tout les hauts fonctionnaires et dirigeants du parti, mais aussi les stakhanovistes et certains membres de lintelligentsia, goûtèrent alors un confort qui nexistait pas pendant la NEP (domestiques, maisons de repos, datchas, voitures étrangères), alors que le « mouvement des épouses » de dirigeants affichait un retour aux valeurs bourgeoises, inconcevable quelques années plus tôt. Les mis à lécart de la société, les fameux liency (« privés » de droits civiques), apprécièrent sans doute quant à eux la fin de la « guerre de classe » annoncée par la Constitution de 1936 mais beaucoup continuèrent à souffrir des stigmates liés à leur passé, ou à les dissimuler dans langoisse dêtre un jour « démasqués ». Parallèlement, pour dautres groupes comme les minorités nationales et les marginaux des grandes villes, sannonçait « une sorte dépuration sociale ». Surtout, les purges de 1937-1938 allaient refaire jouer le critère de lorigine sociale avec des conséquences funestes, et infliger à toute la population urbaine, et en premier lieu aux élites mais la focalisation sur ce dernier groupe tient peut-être à leur sur-représentation dans les sources disponibles un traumatisme sans précédent : « lexpérience sociétale de la terreur est non seulement celle des persécutés, mais aussi celle des persécutions [
]. Des gens qui navaient jamais volontairement dénoncé personne au cours des purges ont renoncé à défendre des amis cloués au pilori, ont cessé de fréquenter les familles des ennemis du peuple et se sont retrouvés impliqués de mille façons dans le processus de la terreur. Un des principaux avantages des analyses fondées sur lopposition entre eux et nous pour les citoyens soviétiques est de voiler cette réalité insupportable ; cest une des principales raisons de la prudence dont devraient faire preuve les historiens à leur égard. » Plutôt que de reconstituer les mécanismes explicatifs de la terreur il est vrai que, vu depuis lintelligentsia de lépoque, il ny avait pas dexplication valable Sheila Fitzpatrick rappelle dans quel contexte elle a été déclenchée, et comme elle a été difficile à contrôler, puis à stopper, tant la « culpabilité par association » nen finissait pas de désigner de nouveaux suspects. Pourtant, une vérité non moins terrible émane des témoignages des contemporains : « la terreur nétait pas la terreur pour tout le monde ».
Pourquoi ny eut-il pas davantage dopposition au régime ? Même si elle naborde pas de front cette question, Sheila Fitzpatrick apporte des éléments de réponse : la dépendance vitale qui relie tout citoyen à lÉtat distributeur de biens, la surveillance et la répression, labsence de canaux dexpression et dorganisation collective expliquent la passivité générale de cette société. Cependant, le mécontentement était largement majoritaire dans lopinion (même si lhostilité était moins forte dans les villes que dans les campagnes), ce quillustrent les rapports du NKVD, les lettres anonymes envoyées aux dirigeants, mais aussi le timide débat public suscité par le régime lui-même à loccasion de la Constitution et de la loi interdisant lavortement en 1936.
Indirectement, louvrage nous invite à une approche nouvelle de lhistoire politique de lURSS des années 1930. La façon neutre dont Sheila Fitzpatrick rapporte certains discours de Stalin, en soulignant au passage leur « hypocrisie » ou leur « ambiguïté », relève dun parti pris de neutralité qui peut dérouter le lecteur même sil nest pas dénué dironie. Une telle distance, qui évite à la fois la fascination et lhorreur que peut inspirer le personnage, savère des plus efficaces pour percevoir la mentalité du citoyen soviétique moyen, pour qui Stalin est justement ce monstre froid, cet oracle qui lance des messages les « signaux » quil faut interpréter et peut dun simple mot changer le cours de lexistence, tel un père de famille. Surtout, les pages concernant la vie quotidienne des dirigeants (leurs privilèges et lidée quils sen faisaient, les rapports avec leurs « clients », leur conception de leur propre rôle) savèrent fondamentales pour appréhender le fonctionnement des cercles du pouvoir. Pour faire le bilan de cette « exploration du quotidien et de lextraordinaire dans la Russie de Stalin et de linteraction de lun et de lautre », il faut revenir sur le sentiment dominant de lopinion de lépoque : celui de ne pas vivre « une vie normale ». Les pénuries et le manque de confort, un système paternaliste daccès aux biens, une idéologie devenue religion, une ligne politique imprévisible, des lendemains qui chantent mais restent incertains, lomniprésence des ennemis et limpossibilité de leur rachat aux yeux du régime, larbitraire de la répression policière, tout cela pesa et transforma le caractère de lhomme et de la femme soviétiques des années 1930, qui trouvèrent diverses réponses appropriées : sentiment de ne pas participer au pire (voir lanalyse critique de lopposition entre « eux » et « nous », supra), repli sur la sphère familiale, formes anonymes de subversion (chansons, histoires drôles), pétitions adressées aux protecteurs éventuels, stratégies de survie, évasion vers dautres mondes
Si lon peut regretter labsence du lieu de travail, ou encore des formes de culture de masse comme le cinéma, cest bien la civilisation stalinienne (et, partant, comme elle le dit elle-même, soviétique) que Sheila Fitzpatrick embrasse dans son ensemble, mettant au jour les traits durables du système, plutôt que des événements politiques isolés. Ce faisant elle offre, après quelques études pionnières comme celle de Stephen Kotkin sur Magnitogorsk, une première synthèse sur la question. Une telle approche semble pouvoir concilier les deux directions habituellement opposées de la recherche sur le stalinisme ; notons que, si elle nhésite pas à souligner les points de comparaison avec le régime nazi, Sheila Fitzpatrick emploie très peu le terme « totalitaire ».
Notes
1 Stalins peasants : resistance and survival in the Russian village after collectivization, New York, 1994 qui a déjà été traduit en russe, mais pas en français malheureusement.
Pour citer cette recension: Laurent Coumel, http://monderusse.revues.org/document4035.html