Le rôle de la police politique en Union soviétique, 1918-1956

Colloque Paris, MSH 25-27 mai 2000, Dernière révision : 15/11/01

Nicolas Werth
http://www.ihtp.cnrs.fr/publications/bulletin75/polsov_NW_bul75.html

Du 25 au 27 mai 2000, s'est tenu, à la MSH, un important colloque international consacré à la police politique en Union soviétique. Organisé par la MSH, l'Istituto Italiano per gli Studi Filosofici et l'université de Harvard, ce colloque était la sixième rencontre (en un plus de dix ans) d'un groupe de travail, au départ beaucoup plus restreint, sur l'histoire politique et sociale de l'URSS. Initié par J. Scherrer (EHESS, Centre russe) et A. Graziosi (université de Naples), ce groupe de travail franco-italo-russe [1], qui pilote une collection de publications [2], a développé, au fil des ans, un réseau de collaborations, tant avec des centres de recherches américains (Harvard Ukrainian Research Institute), que russes (Memorial, Institut d'histoirede l'Académie des Sciences) ou ukrainiens (Académie des sciences d'Ukraine, université de Vinnitsa).

Ce colloque — le premier consacré à la police politique soviétique — a montré que même sur ce sujet particulièrement sensible, les recherches progressent. Globalement, les archives du FSB restent fermées; néanmoins, un grand nombre de documents produits par la police politique (rapports sur l'état du pays, correspondance avec les organes du Parti, les ministères de la Justice et de l'Intérieur, le Parquet, la Milice ouvrière et paysanne, etc.) sont accessibles dans les fonds d'archives du Parti ou de l'État ouverts aux chercheurs, à Moscou, et souvent plus largement encore dans certaines ex-républiques soviétiques (Ukraine, Lituanie).

Il est ainsi possible aujourd'hui d'étudier les structures de la police politique, sa place dans le dispositif d'ensemble, ses rapports avec le pouvoir, tant au niveau central qu'au niveau local, ses relations avec les autres institutions policières, ses diverses fonctions d'information et de surveillance, de contrôle de la société, de gestion du système concentrationnaire, de répression.

Les structures internes de la police politique — et leur évolution — ont fait l'objet d'une première série de communications. En présentant “ L'OGPU en 1924-1925: radiographie d'une institution à la recherche d'un second souffle ”, Nicolas Werth (CNRS/ IHTP) a analysé la structure de la police politique à son “ niveau d'étiage ”, atteint à l'apogée de la NEP, en 1924-1925. Il a montré qu'après la phase d'expansion des années de la guerre civile, la police politique, aux effectifs réduits des trois quarts, critiquée par un certain nombre d'administrations soviétiques, voire au sein même de la direction du Parti, a traversé une période de crise interne. Comment cette institution, lieu de l'arbitraire absolu, de “ l'extraordinaire ”, s'adaptait-elle au “ contrôle comptable ” du Commissariat du peuple aux Finances, en ces années “ ordinaires ” de la NEP, marquées par le reflux de la Révolution, de la guerre de classes, le désenchantement des militants et des tchekistes? Assurément, l'institution n'avait de sens que dans une dynamique de violence, que le groupe stalinien allait relancer à la fin des années 1920. Le “ Grand Tournant ” redonna à la police politique une place centrale dans le fonctionnement du système.

Nikita Petrov (Memorial, Moscou), auteur d'un remarquable annuaire biographique des cadres dirigeants du NKVD dans les années 1930 [3], a consacré sa communication aux changements des cadres dirigeants du NKVD durant la Grande Terreur (1937-1938). Il a, en particulier, montré l'épuration massive des cadres juifs, qui représentaient près de 40 % des cadres dirigeants du NKVD en 1936, et 4 % seulement en 1939. Ces cadres, issus pour l'essentiel de la période de la guerre civile, furent remplacés par une nouvelle génération de “ promus ”, où les Russes (65 %) et les Ukrainiens (17 %) constituaient une majorité écrasante. Petrov expliqua comment le renouvellement des cadres du NKVD s'inscrivait dans la politique générale de transformation des appareils, engagée par la direction stalinienne à la fin des années 1930.

Avec “ Dual Subordination ? The Political Police and the party in the Urals Region, 1918-1953 ”, James Harris, de l'université de Leeds, s'est penché sur les relations entre le comité régional du Parti et l'appareil régional du NKVD. La question des “ cercles de famille ”, des “ clans ” régionaux faisant écran aux décisions de Moscou a été, depuis les travaux de John Arch Getty, un sujet majeur de débats entre historiens “ révisionnistes ” et “ totalitaristes ”. Sur ce point, James Harris apporta de l'eau au moulin des “ révisionnistes ”, en argumentant que les organes locaux de la police politique avaient joué un rôle-clé dans la constitution et l'autonomisation des “ clans régionaux ” ; ils avaient contribué à détourner les directives du Centre, trouvé des “ boucs-émissaires ” pour expliquer les dysfonctionnements économiques, échappé largement au contrôle de leur hiérarchie. Dans cette optique, le conflit Centre-périphérie, la réimposition de l'autorité de Moscou sur les “ fiefs ” régionaux, qui s'étaient constitués à la faveur du “ Grand Tournant ” du début des années 1930, auraient bien constitué l'un des enjeux de la Grande Terreur de 1937-1938.

Le tableau des structures de la police politique fut utilement complété par la communication de Paul Hagenloth (université d'Austin, Texas) sur les rapports entre la police politique et la police ordinaire (la “ Milice ouvrière et paysanne ”), dans laquelle il mit en évidence les liens étroits entre ces deux polices dans les années 1930. Le rapprochement des polices témoignait de la politisation croissante de la criminalité de droit commun, dans un pays où le criminel et le déviant étaient considérés par le pouvoir comme des “ ennemis de l'Etat socialiste ”.

Un second ensemble de communications a exploré les fonctions d'information et de surveillance de la police politique. V. P. Danilov (Institut d'histoire de l'Académie des Sciences, Moscou) a présenté le second volume des “ Rapports de l'OGPU sur les campagnes soviétiques, 1923-1929 ” [4] et fait une analyse critique des svodki (rapports) de la police politique comme source historique. Terry Martin ( Harvard University), dans sa communication “ Information Reports and the OGPU Surveillance System ” a approfondi l'analyse de ce type de documents. Il a dégagé et mis en relation les deux fonctions des rapports de la police politique : donner une information générale sur l'état d'esprit des diverses couches de la population vis-à-vis du régime ; ficher les individus repérés comme “ hostiles ” ou “ potentiellement hostiles ”. Contrairement aux hypothèses récemment formulées par un certain nombre d'historiens travaillant sur les rapports de la police politique, ces documents, selon Terry Martin, n'étaient pas principalement destinés à éclairer le Parti sur l'état d'esprit des “ masses ” et à orienter, en conséquence, une politique. Ils n'étaient “ que des produits dérivés de la politique de fichage... ; la primauté de cette fonction explique les particularités de ces rapports, strictement factuels et d'où toute analyse est exclue ”.

François-Xavier Nérard (université de Paris-I) a prolongé, par sa communication sur les “ signaux ” envoyés par les citoyens soviétiques aux dirigeants, aux journaux, aux institutions (dont la police politique), la discussion sur l'information dont disposait le NKVD pour mener à bien ses actions. Dans quelle mesure les “ signaux ” (qui “ signalaient ” tel ou tel dysfonctionnement, mais n'étaient pas nécessairement des lettres de délation) étaient-ils utilisés, instrumentalisés par la police politique, dans son travail quotidien de fichage et de contrôle des individus ? Une réponse à cette question permettrait assurément d'avancer dans l'étude comparée des modes de fonctionnement de la police politique nazie et de la police politique soviétique, sujet esquissé dans le livre, récemment paru, de S. Fitzpatrick et de R. Gellately [5].

Trois historiens ukrainiens, Iuri Shapoval (Académie des sciences d'Ukraine), Valeri Vassiliev (de Vinnitsa) et Volodymyr Semystjaha (université de Lugansk) ont analysé ensuite le fonctionnement des réseaux de surveillance et d'information de la police politique, chacun sur un “ cas d'école” et à partir d'un angle différent: surveillance d'une personnalité du monde académique (l'académicien ukrainien Hrushevski); information reçue des canaux de l'OGPU par le dirigeant stalinien Lazar Kaganovitch, et son influence sur la prise de décision politique; structure et rôle du réseau d'informateurs de la police politique dans la région du Donbass dans les années 1920-1930.

Un troisième ensemble de communications a porté sur les diverses fonctions de contrôle et de répression de la police politique dans la période stalinienne. Gijs Kessler (European University Institute, Fiesole) a montré le rôle qu'a joué la “ passeportisation ” de la population urbaine, à partir de 1933-1934, dans le renforcement des contrôles du NKVD sur les individus et dans l'efficacité de la répression. L'imposition, qui ne s'est pas faite sans difficultés, du passeport et de la propiska (enregistrement obligatoire auprès de la police locale) a permis, en outre, aux autorités d'établir une nouvelle stratification sociale, de remodeler des identités perdues dans la tourmente du “ Grand Tournant ”.

Pour David Shearer (université de Delaware), les fonctions de régulation des migrations, de contrôle du “ désordre social ” — objectifs de la campagne de “ passeportisation ” des années 1933-1934 — doivent être replacées dans la politique globale de l'État soviétique des années 1930, soucieux de remettre de l'ordre dans une “ société de sables mouvants ” (pour reprendre l'expression, désormais classique, de Moshe Lewin). Dans sa communication sur “ Policing the Soviet Frontier : Police, Society and State in Western Siberia during the 1930's ”, David Shearer a examiné, sur l'exemple de la Sibérie occidentale, le rôle respectif de la police politique et de la police ordinaire dans la lutte contre les formes de criminalité et de déviance sociale, fortement politisées. Le tableau qui se dégage de ce “ Far-East ” soviétique violent et mal contrôlé s'accorde mal avec l'image canonique d'une société soviétique policée, ordonnée et soumise à l'ordre totalitaire. Les grandes opérations répressives de 1937-1938, argumente Shearer, doivent être analysées dans le contexte de cette lutte, d'une extrême violence, menée par le NKVD de G. Iagoda depuis le début des années 1930, contre les “ éléments socialement dangereux ”.

Les interventions de Nick Baron (université de Manchester) et de Marta Craveri (European University Institute, Fiesole) ont porté plus spécifiquement sur la gestion, par l'OGPU-NKVD, des camps de travail. Analysant le développement, au début des années 1930, du réseau des camps en Carélie, Nick Baron (“ The Karelian Gulag and Regional Power: Conflict and Complicity ”) a montré comment le système des camps pouvait devenir, dans une région excentrée et faiblement peuplée, un centre de pouvoir largement autonome du réseau clairsemé des autorités locales. Ici, comme ailleurs (certaines régions de Sibérie, Kolyma), le système concentrationnaire géré par le NKVD était le pouvoir soviétique. A l'extrême fin de la période stalinienne, c'est-à-dire au début des années 1950, le Goulag, a expliqué Marta Craveri dans “ The Gulag Crisis ”, est entré dans une crise structurelle : crise de l'économie concentrationnaire, crise de l'encadrement et des structures administratives, multiplication des émeutes dans les camps, graves problèmes de “ discipline du travail ”, etc. La modification des contingents de détenus (avec un fort accroissement des contingents de “ partisans nationalistes ”, Ukrainiens et Baltes notamment) serait, selon elle, à l'origine de ces phénomènes de “ résistance ” dans un monde concentrationnaire en crise.

La résistance de l'Ukraine occidentale à la soviétisation, dans les années 1944-1950, a fait l'objet de la communication de Jeffrey Burds (Northeastern University). Cet auteur a analysé les méthodes de lutte employées par les détachements de la police politique contre les “ partisans ” de l'UPA (Armée ukrainienne de Libération), mettant l'accent sur une dimension méconnue de cette “ sale guerre ”, qui se prolongea jusqu'au début des années 1950 : le rôle majeur joué par les femmes-partisanes, d'une part ; les violences spécifiques induites par ce fait, d'autre part.

Ce colloque a montré que l'accès à une documentation profondément renouvelée, malgré de nombreuses lacunes, permet aujourd'hui d'aborder la question du rôle de la police politique dans le système soviétique des années 1920-1950 à partir de questionnements, d'approches, d'observatoires très divers. Il est devenu possible désormais d'affiner l'analyse et de dépasser les stéréotypes imposés d'une soviétologie théorisante longtemps dominante.

Notes :

[1]. Le dernier colloque organisé par ce groupe de recherche était consacré aux années 1930 en URSS (“ Les années 1930. Nouvelles orientations de la recherche ”, Paris, EHESS, 20-22 mai 1996). Une partie des actes de ce colloque a été publiée dans les Cahiers du monde russe, vol. 39 (1-2), janvier-juin 1998.
[2]. Documents d'histoire soviétique, dont quatre volumes ont été publiés (1997-2000) en russe, avec un comité de rédaction composé notamment de M. Lewin, M. Confino, E. Zaleski, O. Khlevniuk, A. Livsin, A. Kvasonkin, A. Graziosi, A. Venturi, A. Berelowitch, Y. Cohen, N. Werth.
[3]. N. Petrov, Kto rukovodil NKVD ? (Qui dirigeait le NKVD ?), Moscou, Zvenia, 1999.
[4]. Ce second volume, qui vient de paraître (mai 2000) aux éditions Rosspen, à Moscou, est le résultat d'un travail collectif, dirigé par V. P. Danilov et rassemble des historiens russes et français (voir le compte rendu dans ce même Bulletin). L'ensemble du projet, qui, en quatre volumes, couvrira les années 1918-1941, est placé sous l'égide d'institutions russes (Académie des sciences de Russie, Archives centrales du FSB) et françaises (Maison des sciences de l'homme, Institut d'histoire du temps présent).
[5]. S. Fitzpatrick, R. Gellately (dir.), Accusatory Practices, Chicago UP, 1997.

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