En plus de dévoiler l'envers du décor du "bon" Lénine et du "grand bourreau des peuples", Staline, cet article montre que les serviteurs de l'appareil répressif, au contraire du peuple, vivent bien.
Grigori Moïssevitch Maïranovski a dirigé le Laboratoire des poisons de 1937 à 1951
Grigori Moïssevitch Maïranovski, le Docteur la mort de Staline
http://www.lefigaro.fr/reportage/20070718.FIG000000026_les_empoisonneurs.html
Irina de Chikoff 14/10/2007
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En 1921, Lénine crée le ''Cabinet'' des poisons. Sous le règne de Staline, le laboratoire est dirigé par un médecin. Surnommé ''Docteur la mort'', Grigori Moïssevitch Maïranovski faisait ses expériences sur des cobayes humains.
Lhomme est grand, très grand, la poitrine creuse, le teint jaunâtre. Il porte des bottes, soigneusement cirées, et sur son uniforme de major, une blouse blanche. Né en 1899, Grigori Moïssevitch Maïranovski est médecin. Depuis 1937, il dirige le laboratoire de recherches toxicologiques qui dépend du NKVD (Commissariat du Peuple à la Sécurité dtat) à la tête duquel Lavrenti Béria vient de remplacer Nicolas Ejov . Cest en 1921 que Lénine a créé le laboratoire des poisons. On lappelait alors le Cabinet. Ejov ne sen est pas beaucoup occupé, préférant utiliser des méthodes plus traditionnelles pour éliminer les « ennemis du peuple ». Avec Béria qui est littéralement fasciné par les poisons, le laboratoire fonctionne à plein rendement. Grigori Moïssevitch sen félicite.
Grâce au NKVD, il a pu quitter lappartement communautaire, dans lequel il ne disposait que dune pièce misérable avec sa femme et son fils, pour un logement de fonction sur les rives de la Moskova. Le docteur Maïranovski a toujours rêvé de réussite, de notoriété, de considération. Il aime les honneurs. Il se promet, aussitôt que loccasion sen présentera, dobtenir le titre de professeur auquel il aspire. Tandis quil travaillait à lInstitut de médecine expérimentale, il avait soutenu sa thèse mais les examinateurs lui avaient demandé de la parfaire. Sil parvient à obtenir le soutien du NKVD, en manoeuvrant habilement, quel jury osera de nouveau le recaler ? Lhomme sest approché du judas dune des cinq cellules du laboratoire. Tout se déroule normalement. Dans sa geôle, « loiseau », comme Grigori Moïssevitch surnomme ses cobayes humains, sest ratatiné sur son lit. Incapable démettre le moindre son, lagonisant ne comprend sans doute pas ce qui lui arrive, ni pourquoi il souffre autant. Comment le saurait-il ? Le docteur Maïranovski, lorsquil reçoit son lot quotidien de condamnés, les traite toujours avec humanité. Il les examine, leur donne à boire et à manger, puis les invite à aller se reposer. La porte de la cellule qui ressemble à une chambre dhôpital se referme. La victime sallonge. Lobservation peut commencer. Un adjoint note avec soin toutes les phases de lagonie. Elle peut durer plusieurs jours.
Cette fois, Maïranovski a versé dans la vodka du K-2. Un poison très efficace mais détectable à lautopsie. Or Béria a été très clair. Il souhaite que le laboratoire trouve des toxiques qui ne laissent aucune trace. La mort doit paraître naturelle. Une « insuffisance cardiaque » serait lidéal.
La mort des « traîtres » sert à la science
Grigori Moïssevitch teste scrupuleusement chaque produit sur 10 cobayes. Il varie les modes dingestion et les doses en fonction de lâge et de la constitution des « oiseaux ». Si au bout de quatorze jours, le détenu est encore, miraculeusement, en vie, on lexécute. Cest la règle. Tous les corps des sujets dexpériences sont brûlés au crématoire, sauf un, quon transporte jusquà lhôpital Sklifasovski pour autopsie. Chaque fois, le directeur du laboratoire X, comme on le désigne à la Loubianka, attend les résultats avec impatience. Va-t-il enfin trouver le poison parfait ? Et recevoir lordre de Staline ?
Dans sa cellule, le patient, un garçon jeune et solide, est mort. Avant de procéder à une autre expérience, Maïranovski décide de se restaurer. Une bonne rasade de vodka ne lui fera pas de mal non plus. Fort heureusement, le laboratoire ne manque de rien. Ni dalcool, ni de zakouski, ni de poisons, ni « doiseaux ». Les prisons sont pleines. Les caves de la Loubianka également. Elles sont situées juste au-dessous du laboratoire. Un souterrain relie tous les bâtiments occupés par la police politique.
En principe, Maïranovski ne connaît ni le nom de ses cobayes, ni leur profession, ni même le crime dont on les accuse. Il lui suffit de savoir quils ont été condamnés pour antisoviétisme. Quelle différence sils meurent dune balle dans la nuque ou empoisonnés ? Au moins, chez Maïranovski, la mort des « traîtres » sert à la science. Le docteur ne doute pas du bien-fondé de son travail. Il oeuvre pour la patrie. Il na rien à se reprocher. Dailleurs, ses supérieurs apprécient sa discipline, son égalité dhumeur, labsence de sensiblerie dont il fait montre. Tous les collaborateurs du laboratoire ne sont pas aussi flegmatiques que lui. Certains linquiètent même. Il a fallu interner lun deux. En pleine crise de delirium. Maïranovski avait bien remarqué que le chimiste buvait trop. Son adjoint a également noté que de la morphine disparaissait régulièrement de la pharmacie. Mauviettes ! Tous des mauviettes avec leurs soi-disant cauchemars ! Comme si lépoque était au sentimentalisme bourgeois.
Grigori Moïssevitch ne sest jamais laissé aller à la compassion. Né à Batoumi, en Géorgie, il a fait son chemin avec obstination. Acharnement. Ne reculant ni devant la délation, ni face à une malversation. Très tôt, il a adhéré au Parti communiste après avoir commis limprudence de saffilier au Bund (Union des travailleurs juifs). Mais il a su quitter lorganisation socialiste à temps. Juste avant quelle ne soit interdite. Après le gymnasium, Grigori a commencé ses études de médecine à Tiflis (aujourdhui Tbilissi) puis à Bakou avant de pouvoir rejoindre Moscou. Dans les divers instituts où il travaille, ses collègues se méfient toujours de lui. Il nen a cure et sefforce toujours de rendre de menus services aux tchékistes. En 1937, il en est récompensé. Le NKVD lui a offert la direction du laboratoire X. Ce nest quun début. Un jour, il en est convaincu, il sera membre de lAcadémie des sciences et ceux qui lont dénigré ou méprisé devront sen souvenir
En 1939, le laboratoire X a été intégré à la 4e section spéciale du NKVD. Il est censé fournir aux agents secrets les « moyens » de leurs missions tant à lintérieur quà létranger. Maïranovski travaille sur la digitaline, la colchicine, le thallium, la ricine, le curare. Il fait aussi des recherches pour trouver un sérum de vérité. Le médecin expérimente lui-même sur des détenus, dans les caves de la Loubianka, des balles empoisonnées et une canne à venin mortel. En évitant de toucher des organes vitaux. Il rêve à un toxique quon pourrait pulvériser. Le NKVD lui a également demandé dexpérimenter un camion à gaz. Pour éliminer plus vite les « traîtres ». Il y en a tant !
Le zèle de Maïranovski lui vaut une promotion en 1943. Il est élevé au rang de colonel du NKVD et obtient une décoration, quil arbore fièrement . Comble de bonheur, grâce à lintervention du ministre de la Sécurité dtat, il devient professeur. Pendant la guerre, le laboratoire prospère. Il bénéficie désormais non seulement de cobayes russes mais également de prisonniers polonais, allemands, tchèques et même japonais. Les expériences saccélèrent. Tout est consigné dans un rapport secret partir de 1946, le MVD (ministère des Affaires intérieures), qui a remplacé le NKVD, sadresse à Grigori Moïssevitch pour des opérations ponctuelles, lexécution de nationalistes, dagents du Komintern ou despions dont le Kremlin veut se débarrasser. Discrètement. Au cours de ces missions spéciales, le professeur ne fait pas cavalier seul. Le général Pavel Soudoplatov, directeur adjoint puis responsable des services secrets ou son collaborateur, Naoum Eitingon, lassistent eux trois, ils élimineront lingénieur polonais Samet parce quil voulait émigrer en Israël, lancien agent communiste américain Isaac Oggins afin quil ne reparte pas pour lestats-Unis, le nationaliste ukrainien Alexander Choumski et larchevêque uniate Romja. Il est probable que le diplomate suédois, Raoul Wallenberg, détenu à la Loubianka, ait également été empoisonné avec un produit fabriqué par le laboratoire X.
Les deux premiers directeurs du laboratoire X sont morts, pris dans les filets des purges successives. Grigori Maïranovski le sait, mais il nest pas inquiet. Nest-il pas devenu indispensable ? Après la guerre, les répressions ont repris de plus belle, Staline réclame toujours davantage de victimes. Tout le monde est suspect. Mais le professeur reste serein. « Ma conscience communiste est pure », écrira-t-il plus tard. Pourtant, les premiers nuages samoncellent au-dessus du laboratoire X. Plusieurs collaborateurs se sont suicidés, ce qui fait mauvais effet la veille du procès de Nuremberg, le ministre de la Sécurité dtat interdit les expériences sur des détenus, condamnés ou non. La direction soviétique nignore pas que ces pratiques relèvent du crime contre lhumanité. Le secret du laboratoire X est bien gardé, mais sait-on jamais ? Maïranovski sent que quelque chose lui échappe. Indifférent aux coulisses du pouvoir, il ignore que le « grand jeu » a commencé autour de la succession programmée du Petit Père des peuples. Les clans sont déjà en guerre, les uns contre les autres. Dans ce combat pour le pouvoir, et la survie, tous les coups sont permis. Maïranovski ne voit pas venir celui qui labattra. Il est arrêté en 1951. Il ny aura jamais de procès. Ironie du sort, il sera condamné à dix ans de détention pour « possession illégale de poisons à domicile ». Tous les autres chefs dinculpation ont été abandonnés : espionnage au profit du Japon ou participation au « complot sioniste ».
Staline réclame toujours plus de victimes
Grigori Moïssevitch ne cessera plus jamais décrire aux ministres, aux responsables de la Loubianka, à Béria surtout, pour rappeler ses exploits: «Je faisais des expériences sur des humains. Javais pour mission de préparer des poisons dont certains devaient agir vite, dautres au bout dun certain temps
» Il insiste également sur son travail avec les services secrets. Ses lettres, en temps et heure, seront utilisées contre Lavrenti Béria, arrêté peu après la mort de Staline. Grigori Maïranovski témoignera à charge à son procès. Il est prêt à tout. Il a toujours été prêt à tout. Mais le médecin ne bénéficiera daucune remise de peine. Le « docteur la mort » accomplira ses dix années de condamnation. En 1961, il est libéré mais assigné à résidence au Daghestan où il travaillera dans un institut de chimie. Lhomme na plus quune obsession: obtenir sa réhabilitation. Il finit par sadresser directement au nouveau maître du Kremlin, Nikita Khrouchtchev, pour lui rappeler quils se sont rencontrés, en Ukraine, dans un train, avant le meurtre de larchevêque Romja. Cette ultime erreur lui sera fatale. Peu après avoir envoyé cette missive, Grigori Maïranovski meurt dune « insuffisance cardiaque ».