L'Histoire du goulag de Staline en 7 volumes (Rosspen)
Ainsi les Archives dEtat de la Fédération de Russie (GARF) et la Hoover Institution on War, Revolution and Peace ont collaboré près de 10 ans pour publier une «Histoire du goulag de Staline».
Curieux comme la publication d'un ouvrage d'une telle importance a été discrète: ni Le Monde, ni Le Monde diplomatique et encore moins la presse objectivement à gauche n'ont jugé nécessaire de parler d'une preuve supplémentaire de cette grande réalisation dans le pays du communisme réel. On a abreuvé l'opinion publique avec le complexe militaro-industriel, responsable selon la propagande de gauche de tout, de la baie des cochons à la Guerre du Vietnam - en fait des Vietnam -, mais pour le complexe carcéro-productif, propre à l'URSS, quel silence. Toujours les opérations de diversion pour cacher l'horrible réalité de la «patrie des travailleurs»!
La présentation faite par Marta Craveri et Marc Elie montre, qu'en 2005, il demeure encore bien des zones d'ombre. Selon Nicolas Werth Lensemble de cette monumentale «Histoire du Goulag stalinien » préfacée par Robert Conquest et Alexandre Soljenitsyne, a fait lobjet de nombreuses recensions, très positives, tant en Russie, où elle a obtenu plusieurs distinctions scientifiques, quaux Etats-Unis, en Allemagne ou en France.
Istorija stalinskogo GULAGa : konec 1920-h - pervaja polovina 1950-h godov. Sbornik dokumentov v semi tomah.
The History of Stalins GULAG : Late 1920s - Early 1950s. Collected Documents in 7 Volumes
Redakcionnyj sovet izdanija : JU.N. Afanas´ev... et al. predsedatel´ : V.P. Kozlov Moscou : ROSSPEN, 2004-2005
http://www.cairn.info/revue-cahiers-du-monde-russe-2005-4-page-859.htm
Présentation de Marta Craveri et Marc Elie
Le projet dune Histoire du Goulag stalinien, mis en oeuvre par les Archives dÉtat de la Fédération de Russie (GARF) et la Hoover Institution on War, Revolution and Peace, a enfin vu le jour après quasiment dix ans de travaux. Lensemble des six volumes thématiques, auxquels a été adjoint postérieurement un volume dinventaire des fonds dépouillés, constitue une tentative dexposition encyclopédique du Goulag de 1930 à 1953. Par « Goulag », les auteurs nentendent pas seulement lAdministration centrale des camps (GULag), mais aussi lensemble de la politique répressive et de ses conséquences sociales et économiques sous Staline. Cette collection est unique en son genre. Par son ampleur, elle prend naturellement une place centrale dans lhistoriographie du Goulag et est appelée à devenir la référence documentaire pour toute étude à venir sur le système carcéral soviétique.
Chaque volume traite dun aspect particulier du régime pénitentiaire en URSS et est dirigé par des spécialistes différents ; il mérite donc dêtre évalué séparément. Avant de passer à lexamen de chacun des tomes, il convient de signaler deux principes que les éditeurs ont adoptés pour lensemble de la collection. Si le choix décrire lhistoire du Goulag sous Stalin semble de lui-même déterminer les bornes chronologiques de lentreprise (1930-1953), la plupart des auteurs se sont sentis à létroit dans ce cadre et ont introduit des documents qui portent sur la période qui suit la mort de Stalin, voire sur celle qui précède son accession au pouvoir. Car, après tout, sil sagit bien de découvrir le Goulag au sens large, pourquoi sen être tenu aux deux décennies les mieux connues ? Autre choix discutable : les éditeurs ont fortement limité la place des notes explicatives dans chaque volume. Ainsi, les documents administratifs restent opaques, ce qui limite limpact du projet aux seuls spécialistes. Cela correspond à la tendance générale dans lédition de documents depuis louverture des archives en Russie, mais on aurait pu espérer quune entreprise aussi ambitieuse aurait fait exception.
Tome. 1 : Massovye repressii v SSSR [Les répressions de masse en URSS], 2004, 728 p.
Otv. red. : S. V.Mironenko, N. Werth ; otv. sost. : I.A. Zjuzina
Ce volume ouvre brillamment la série. Il couvre toutes les formes de répression de 1930 à 1953 et comporte également un chapitre sur la sortie du stalinisme, de la mort du dictateur au XXe Congrès du parti en 1956. Les auteurs ont découpé chronologiquement louvrage en sept sections, chacune comprenant plusieurs subdivisions qui rassemblent des documents sur une campagne répressive donnée : « passeportisation », déportations des « peuplespunis », lutte contre le vol, etc. La première section couvre les années 1930-1932, centrées sur la dékoulakisation ; la seconde aborde la terreur pendant la famine dans les années 1932-1934 ; la troisième est axée sur la période 1933-1936 qui marque une accalmie dans la répression ; la quatrième traite en détail de la Grande Terreur ; la cinquième, des répressions pendant la guerre ; la sixième, de la législation extraordinaire daprès-guerre, dont lépisode moins connu de lassaut contre les kolkhoziens « fainéants » en 1948 ; et enfin, la septième et dernière évoque en quelques documents la révision de la politique répressive, depuis la mort de Stalin jusquau milieu des années 1950.
Cette organisation des documents autour des campagnes de répression donne à voir le rythme particulier des accès de violence punitive sous Stalin, déjà mis en évidence dans lhistoriographie (par exemple par Peter Solomon [1]). Les auteurs éclairent les phases de reflux qui suivent les paroxysmes répressifs : lamnistie des victimes et la condamnation des excès commis par polices, tribunaux et pouvoirs locaux faisaient ainsi partie intégrante du processus. Le recul de la répression suite à la famine de 1932-1933 et le « retour à la légalité socialiste » après le summum de la « Grande Terreur » sont des cas bien connus. Le recueil montre un recul comparable lors de la campagne de durcissement de la discipline du travail au début de la guerre. Ainsi, aux condamnations massives des retardataires et des tire-au-flanc (2,5 millions en neuf mois pour la seule loi du 26 juin 1940), des petits vols sur le lieu de travail et des actes bénins de hooliganisme, accompagnées de mesures très coercitives à lencontre des chefs dentreprise laxistes et des magistrats libéraux, succède la libération dune partie dentre eux, immédiatement après le début de lattaque allemande. Dautres seront libérés par lamnistie de 1945.
Dans leur sélection documentaire, les auteurs ont donné la priorité aux directives ministérielles concernant lapplication des décisions répressives et aux rapports des exécutants à leurs supérieurs. Beaucoup des documents normatifs les plus célèbres nont pas été reproduits : leur contenu est cité pour mémoire en note. Cest le cas par exemple de loukase de déportation des Allemands de 1941, des lois sur le vol de 1932 et 1947 ainsi que sur la discipline du travail de 1940-1941. Dautres étaient connus et cités : ils sont néanmoins publiés ici dans leur intégralité.
Les annexes révèlent linnovation majeure du volume : les auteurs y ont rassemblé la plus importante collection de statistiques pénales sur les répressions staliniennes publiée à ce jour. Ces tableaux ont tous été produits par ladministration soviétique après 1953, au moment où, désirant fixer les nouvelles orientations, les héritiers de Stalin ont commandé aux divers départements statistiques de tirer le bilan des années de frénésie pénale. Ce matériau brut réclame un important travail de synthèse et dinterprétation. Le lecteur est en effet plongé au cur dune jungle touffue, avec des dizaines de services administratifs, judiciaires et policiers, tous dotés de services statistiques distincts et souvent concurrents : tribunaux (civils réguliers, du transport, militaires, des camps...), troïkas, conférences spéciales, Collège militaire de la Cour suprême. Les chiffres se recoupent et paraissent incompatibles. On est loin de limage naïve dun tableau unique des victimes du stalinisme, mais ce chaos administratif en lui-même est une caractéristique de la répression sous Stalin.
Nicolas Werth a précédé ce volume clair, didactique même, dune introduction qui expose les grandes divisions de louvrage. Le texte est tiré du chapitre quil avait consacré à lURSS dans louvrage collectif Le livre noir du communisme [2] sous le titre « Un Etat contre son peuple ». Le lecteur y trouvera dune part un rappel utile des campagnes répressives et dautre part une explication lumineuse des phénomènes considérés (voir le passage sur la Grande Terreur par exemple) ; cest une aide minimale, indispensable à la compréhension des textes, étant donné lavarice des notes de fin de volume. Synthèse documentaire dannées de recherches sur la violence dÉtat sous Stalin, ce volume est celui qui intéressera le public le plus large.
Tome 2 : Karatel´naja sistema : struktura i kadry [Le système punitif : structure et cadres], 2004, 695 p. Otv. red. : N.V. Petrov ; otv. sost. : N.I. Vladimircev
Ce volume est destiné aux spécialistes du Goulag au sens institutionnel du mot. Les documents rassemblés concernent deux domaines bien distincts : 1 - la structure réglementaire des camps(textes relatifs à louverture, la modification ou la fermeture des camps, aux zones de déportation, chantiers, etc.) ; 2 - tout ce qui se rapporte au personnel des camps (nombre, situation matérielle, recrutement, formation et carrière, promotions et sanctions). Il sagit essentiellement de textes normatifs (ordres, instructions, circulaires).
On peut regretter que les auteurs aient opté pour un découpage chronologique très général et trop rigide du volume. Ils mélangent les deux thèmes -- structure et cadres du Goulag -- sans les distinguer, même par des sous-chapitres. Ce choix se fait au profit du premier et au détriment du second. Le plan du volume correspond ainsi aux évolutions de la structure du Goulag et néglige les cadres (gardiens, chefs de camps, bureaucrates de ladministration centrale). Certains documents exceptionnels mériteraient pourtant dêtre mis en valeur, comme cette note du procureur général à Staline (mai 1934) qui fait le point sur les crimes commis par les gardiens aux Solovki et dans les camps du Nord (document n° 29).
Les auteurs ont repris lordonnancement chronologique classique proposé par M.B. Smirnov, S.P. Sigaãev et D.V. Kapov dans leur introduction à louvrage consacré au système des camps de redressement par le travail en URSS [3]. Une première partie est consacrée aux années 1930. Les documents y évoquent le processus qui a marqué lévolution des lieux de détention soviétiques vers le Goulag stalinien. Soit comment lOGPU - police politique, qui fusionne en 1934 avec le commissariat du peuple aux Affaires intérieures (NKVD) - en est venue à dominer tout le système carcéral soviétique. Cest à lOGPU que le Bureau politique fixe en 1929 la tâche de mettre en uvre des projets de colonisation en faisant un large usage du travail des détenus et en développant ses propres lieux de détention, qui finiront par avaler ceux du commissariat du peuple à la Justice. Cest lOGPU qui est chargée de centraliser toutes les administrations pénitentiaires sous un ministère unique. Enfin, cest à lOGPU-NKVD que la direction politique confie les projets dindustrialisation les plus ambitieux.
La période suivante -- qui va du début de la guerre à la mort de Staline -- est celle de lépanouissement du système pénitentiaire stalinien, véritable « complexe carcéro-productif ». La guerre voit la multiplication des formes de détention (camps spéciaux pour prisonniers de guerre ou speclagerja, camps de filtration, sections de bagne). Les documents sur laprès-guerre montrent lextension du réseau des campsqui annexe des secteurs toujours plus larges de léconomie. On se félicite ici de lattention que les auteurs portent aux camps spéciaux (osobye lagerja), jetant les bases dune histoire de cette forme pénitentiaire, souvent évoquée mais mal connue. Une trentaine de documents, presque tous inédits, racontent comment ces camps ont pris une place centrale dans le système carcéral dès leur création en février 1948. Dans une dernière partie, qui couvre les années 1953 et 1954, les auteurs publient une vingtaine de documents qui témoignent du début de décomposition qui atteint le système du Goulag immédiatement après la mort de son créateur. Pour compléter cette fresque historique, les auteurs ont pu faire une exception au cadre chronologique fixé pour lensemble de la collection en ajoutant en fin de volume une centaine de pages consacrées aux dix premières années du régime. Lintérêt historique dun tel ajout est évident.
Linitié, toujours satisfait de disposer de documents nouveaux, saluera cet ensemble touffu. Le novice, lui, sera rebuté, car il est difficile de se repérer dans ce volume. Il faut dire que le lecteur est abandonné face à des textes administratifs souvent ardus. Lintroduction napporte aucune clarté. La trame événementielle de lhistoire de lAdministration centrale des camps est développée de manière trop dense, alors que la question des personnels est là encore assez délaissée. Pas de grands espoirs à placer dans lappareil de notes, qui nest abondant dans aucun des tomes de la collection, comme on la dit, mais qui est réduit ici à 25 pages seulement. On notera que la liste des abréviations est incomplète. En revanche, les notices biographiques sont utiles car, même très brèves, elles fournissent des informations sur la carrière des principaux responsables des camps.
Tome 3 : Ekonomika Gulaga [Léconomie du Goulag], 2004, 624 p. Otv. red. i sost. : O. V. Hlevnjuk
Ce volume, dirigé par Oleg Khlevniuk, est divisé en deux grands chapitres thématiques. Dans le premier, on trouve, par ordre chronologique, des documents (ordres, directives, comptes rendus, bilans) qui montrent les différentes phases de lorganisation et du développement du travail forcé, ainsi que les nombreux problèmes qui émergent au fur et à mesure de lutilisation de plus en plus massive dune main-duvre forcée dans différents secteurs de léconomie soviétique. Le second est consacré aux objectifs et aux branches principales de cette économie forcée. On y découvre des documents relatifs à la construction de grands chantiers et de bassins industriels : le canal Belomor reliant la mer Blanche à la mer Baltique, le trust Uhto-Peãorskij, le Dalstroj, la ligne de chemin de fer Baïkal-Amour (BAM), le canal Moscou-Volga, le complexe industriel de nickel de Norilsk, les chantiers et entreprises militaires chargés du projet nucléaire soviétique (Glavpromstroj et Première direction principale), le canal Volga-Don, les centrales hydroélectriques de Kuibyshev et de Stalingrad, les exploitations forestières et les industries du bois, les camps agricoles et de produits de consommation. Ces textes apportent des informations sur la genèse des projets dexploitation de certaines régions, sur les principaux obstacles rencontrés et sur la façon de les surmonter.
La plus grande partie des documents publiés ici sont conservés dans différents fonds des Archives dÉtat de la Fédération de Russie (GARF) : le fonds du NKVD-MVD, le fonds du Sovnarkom et du Conseil des ministres et le fonds « Goulag ». On trouve aussi de nombreux matériaux issus des différentes administrations économiques des camps créés en 1941 ainsi que des dossiers spéciaux (osobaja papka) que la direction du NKVD/MVD envoyait régulièrement à Stalin, Molotov, Hruãev, Voznesenskij et à dautres dirigeants. Enfin neuf documents très intéressants sur lactivité économique de lOGPU dans les années 1930 viennent des Archives du FSB. Lensemble permet de mieux comprendre les mécanismes décisionnels relatifs aux questions économiques du Goulag.
De nombreux documents datent des années 1930, période où se forme la structure économique du Goulag, tel quil va fonctionner et se développer jusque dans la première moitié des années 1950. Ces sources montrent que, dans les débuts, les perspectives de développement du Goulag napparaissaient pas clairement aux yeux des dirigeants ; cest la construction du canal Belomor qui savère déterminante pour la future organisation économique de lOGPU et de lAdministration centrale des camps. Tout un ensemble de matériaux témoignent de la crise que connurent les camps à partir de 1938 aussi bien au niveau de la production que de lorganisation, en tant que conséquence directe de la Grande Terreur : plans inachevés, qualité du travail catastrophique, chute de la production économique. Dautres montrent comment Berija va reprendre la situation en main, et créer, en janvier 1939, le Bureau technique du NKVD pour être à même dexploiter au mieux les prisonniers sur la base de connaissances technologiques.
Les documents des années 1941-1945 permettent de suivre lévolution du rôle du Goulag dans léconomie de guerre et la place importante quil occupera grâce à sa réserve de main-duvre, à un moment où tous les autres ministères économiques en sont déficitaires. Très intéressants enfin sont ceux qui couvrent la période de laprès-guerre : on y retrouve toutes les tentatives pour relancer production et productivité, notamment par le biais de lintroduction de salaires et la décision de libérer de manière anticipée certains prisonniers pour les garder comme salariés sur place.
Ce volume contient les documents les moins connus de lhistoire du Goulag -- une histoire exclusivement économique, mais où la suprématie du politique, sur laquelle Khlevniuk insiste depuis des années, émerge dans toutes les discussions, préoccupations et décisions du leadership sur le développement économique du travail forcé.
Tome 4 : Naselenie Gulaga : âislennost´ i uslovija soderÏanija [La population du Goulag : effectifs et conditions de détention], 2004, 624 p. Otv. red. : A. B. Bezborodov, sost. : V. M. Hrustalev et I.V. Bezborodova
Ce volume est lun des plus riches et des plus originaux de la série. Pour la première fois, un recueil darchives donne toute sa place à la vie quotidienne des détenus et de leurs gardiens. Tout le monde des camps avec ses horreurs est révélé aux yeux du lecteur et vient confirmer ce qui était déjà connu grâce aux mémoires danciens détenus.
Les auteurs ont divisé ce tome en quatre chapitres correspondant chacun grosso modo à un service de lAdministration centrale des camps. Le premier rassemble les documents statistiques sur les détenus (nombre, origine sociale, etc.) qui proviennent pour lessentiel du Département de statistique et de répartition des détenus (OURZ). Cest là un ensemble considérable, qui complète et permet daffiner ce qui avait déjà été publié, en particulier dans le recueil GULAG, 1918-1960 [4]. En égard au souci encyclopédique de la collection, on regrette que les auteurs naient pas prolongé ces statistiques par régions et par républiques pour laprès-guerre. Il est dommage aussi quils naient pas expliqué et commenté en note le formulaire statistique standard de lAdministration des camps, que lon retrouve dans une demi-douzaine de documents sur toute la période (n° 18, 33 et 51-54) et qui est incompréhensible [5].
Le second chapitre couvre le régime de détention, sur la base surtout des documents du Département des opérations (Operativnyj otdel). Il éclaire des phénomènes mal connus comme le droit accordé à certains prisonniers de se déplacer sans convoi entre zones dhabitation et de travail, et même en dehors de ces zones pour les besoins de la production (raskonvojrovanie). Certaines sources traitent entre autres de la censure exercée sur le courrier des prisonniers, des procédures dexamen des plaintes, du droit de visite, de lintroduction progressive dun système de salaires. Lutilisation de détenus pour les besoins personnels des chefs de camp, en particulier comme domestiques, fait lobjet dun document très informatif (n° 159).
Lalimentation et lapprovisionnement des détenus -- dont était chargé le Département du ravitaillement du Goulag -- fait lobjet dun troisième chapitre. Les auteurs publient ici les instructions concernant les normes alimentaires des détenus pour toute la période. Celles-ci étaient considérées par ladministration comme le stimulus le plus important de la productivité du travail. Des documents mettent au jour les combines de ladministration pour déposséder les prisonniers de ce quelle leur devait selon les normes, pourtant très faibles pour toute la période considérée. Le lecteur se souvient des descriptions des grands mémorialistes du Goulag : le pain, qui était la nourriture de base, et souvent la seule, était ainsi manipulé de différentes manières pour en augmenter le poids sans utiliser de farine (cuisson trop courte, addition de clous, de savon etc., cf. document n° 232). Certains textes décrivent la mise en place après la guerre de sous-sections sanitaires chargées du rétablissement des détenus les plus affaiblis, dun système de vente au détail et dune organisation de fournitures vestimentaires. Enfin, le chapitre qui clôt le volume décrit comment le Département sanitaire suivait de près la morbidité et la mortalité des prisonniers.
Lintroduction de Bezborodova ne donne pas un tableau historique cohérent des conditions de détention des détenus ni de leur vie quotidienne, mais elle met en lumière quelques tendances essentielles, comme la dépendance hiérarchique des services médicaux des camps par rapport au NKVD dans les années 1930 (et non par rapport au ministère de la Santé). Lauteur énonce néanmoins des jugements de valeur, ou des points de vue, qui mériteraient des éclaircissements : quest-ce que « le faible niveau moral » des employés du Goulag ? Le rétablissement de léconomie après la guerre, qui aurait fait sentir ses effets positifs dans les années 1950, explique-t-il vraiment lamélioration des conditions dexistence dans les camps après la mort de Stalin ? En quoi précisément le Goulag a-t-il influencé la langue, la culture et les murs ?
Si Bezborodova montre bien la confusion des statistiques, la difficulté de les comparer dans le temps et le flou des catégories, et si elle engage une discussion intéressante avec A.I. Kokurin et Ju.N. Morukov, elle napprofondit cependant pas suffisamment cette question ; celle-ci reste donc un point important de dissension historiographique qui attend toujours une étude exhaustive. Elle reprend même des fables anciennes à lencontre des chiffres quelle cite : il convient de rappeler que ce nest pas le XXe Congrès du parti qui a libéré 580'000 détenus politiques ; lécrasante majorité dentre eux sont sortis des camps entre 1953 et fin 1955, avant le « Rapport secret » et les Commissions de libération davril 1956, en tirant leur peine jusquau bout, ou encore de manière anticipée, grâce aux crédits des journées travaillées (tableau n° 1, p. 39).
Tome 5 : Specpereselency v SSSR [Les déplacés spéciaux en URSS], 2004, 823p.
Otv. red. i sost. : T. V. Carevskaja-Djakina
Les documents de ce volume sont divisés en cinq chapitres chronologiques et thématiques : liquidation des koulaks en tant que classe, 1930-1935; déportations ethniques et politiques pendant la Grande Terreur et au début de la Deuxième Guerre mondiale, 1935-1941; fonctionnement du système des déplacés spéciaux pendant la guerre, 1941-1943 ; changements juridiques et administratifs en rapport avec les déportations ethniques et politiques, 1943-1947 ; crise du système des déplacés spéciaux, 1948-1953.
Lensemble du recueil est composé de textes juridiques, circulaires et ordres des différents organes du pouvoir concernés par la répression des déplacés spéciaux (Sovnarkom, OGPU, NKVD/MVD, Goulag et Parquet), ainsi que de rapports et comptes rendus de la Section des déplacés spéciaux du Goulag pour les différentes régions de déportation. Les statistiques ont une place très limitée car elles ont déjà été amplement publiées dans le passé par Viktor Zemskov. Le choix des documents permet dobserver la constitution progressive de la gigantesque structure administrative chargée des différentes catégories de déplacés spéciaux, déportés spéciaux et colons de travail qui, entre 1930 et 1950, ont été déportés dans lOural, en Sibérie et dans les républiques dAsie centrale (surtout au Kazakhstan).
Le volume retrace toute la politique de répression stalinienne, nettement ciblée sur un ensemble large, mais très ponctuel, de catégories de population jugées indésirables, « socialement étrangères », suspectes, nuisibles, ou qui auraient pu constituer une « cinquième colonne » dennemis susceptible de frapper en cas de conflit. Ces répressions seffectuent par vagues successives. Les premières victimes sont les paysans qui sopposent prétendument à la collectivisation : 1'800'000 sont déportés entre 1930 et 1931 et constituent jusquen 1940 la majorité des déplacés spéciaux. Vient ensuite le tour des catégories dites du « désordre social », cest-à-dire tous ceux qui, pour des raisons non politiques, ne sadaptent pas au nouvel ordre soviétique: délinquants, « hooligans », mendiants, vagabonds (tziganes inclus) et prostituées, qui sont déportés lors des épurations des grandes villes. Puis les nationalités potentiellement ennemies font lobjet de toute une série de mesures répressives : diasporas, habitants des régions frontalières, émigrés politiques réfugiés en Union soviétique. Finlandais, Polonais, Lettons, Estoniens, Grecs, Roumains, Bulgares, Kurdes, Iraniens, Chinois, Coréens sont ainsi les victimes de ces opérations répressives, mais la déportation la plus importante dans cette catégorie touche la population dorigine allemande: près dun million dAllemands sont déportés à partir de 1941 en Sibérie et au Kazakhstan. Linvasion allemande marque un tournant dans la déportation des nationalités, qui constituèrent, avec les centaines de milliers de déplacés en provenance de lUkraine occidentale et des pays Baltes, la majorité des victimes pendant et après la guerre : Grecs, Finlandais, Arméniens, Kurdes, Polonais, peuples du Nord Caucase, Tatars de Crimée, etc.
Parallèlement aux documents sur lorganisation des différentes vagues répressives et sur leur gestion administrative, on trouve un important choix de textes en provenance des Directions du NKVD/MVD des régions de destination sur la situation des déplacés spéciaux : conditions de vie et de travail, situation sanitaire, taux de mortalité, problèmes liés aux évasions massives des lieux de déportation. Ces dernières prendront de telles proportions après la guerre quelles pousseront le Conseil des ministres à retirer la gestion des déplacés spéciaux au MVD pour la confier au MGB, plus performant dans le contrôle et la répression des infractions.
Cela donne un ensemble vivant : aux données juridiques et administratives sajoutent les aspects de la vie quotidienne des déplacés spéciaux, les mille problèmes auxquels ils sont confrontés et les différentes solutions envisagées par ladministration pour les résoudre.
Les années qui suivent la mort de Stalin sont négligées, comme dans lensemble des six volumes où les documents explicitant les différents enjeux liés à la sortie du système concentrationnaire sont rares. Lauteur a laissé de côté ici lensemble de la documentation, en partie déjà publiée, qui montre comment les différentes catégories de déplacés spéciaux ont été libérées et autorisées à rentrer dans leur territoire dorigine.
T.6 : Vosstanija, bunty i zabastovki zakljuãennyh [Révoltes, émeutes et grèves de prisonniers], 2004, 736 p. Otv. red. i sost. : V. A. Kozlov, O. V. Lavinskaja
Le volume est divisé en quatre chapitres chronologiques : émeutes et grèves de la faim entre 1930 et 1940, rébellions pendant la guerre, désordres (1945-1953), enfin révoltes (surtout celles de Norilsk, Vorkuta et Kengir) après la mort de Staline. Le choix de lordre chronologique permet dobserver une lente, mais constante augmentation de toutes les manifestations de résistance auxquelles vont être confrontées les administrations des camps.
Les documents concernant la première période donnent davantage dinformations sur les efforts de lOGPU pour créer un réseau dinformateurs à lintérieur des camps que sur de réelles menaces de la part des prisonniers, car les épisodes de résistance sont très rares. Pendant les années de guerre, en revanche, les organes de sécurité signalent une augmentation alarmante des tentatives de rébellion dans tous les camps. Parmi les causes principales, on trouve lévolution de la population concentrationnaire pendant le conflit : départ dune grande partie des prisonniers avec des peines allégées pour le front, concentration de prisonniers plus « dangereux » et déterminés, entrée dans les camps des élites militaires des pays Baltes et des territoires occidentaux de la Pologne occupés par lArmée rouge à partir de 1939. Les organisations clandestines et la résistance des prisonniers ne font que croître, pour sétendre dans tout lArchipel, avec la politique répressive menée par le NKVD dans laprès-guerre. Larrivée massive de nationalistes baltes et ukrainiens et de partisans polonais et biélorusses confronte en effet les administrations à des prisonniers déterminés à utiliser dans les camps leur expérience de la guerre et de la lutte souterraine.
Les documents les moins connus, qui auraient sans doute pu faire lobjet dun chapitre séparé et que lon aurait souhaités plus nombreux, concernent les désordres organisés par les criminels et leurs conflits internes au sein du camp. On pensait jusque-là que cétaient surtout les prisonniers politiques qui sétaient organisés contre ladministration, mais on découvre ici un monde criminel très actif et menaçant, même sil est très divisé. Un document extraordinaire de décembre 1949, dans lequel la Direction du Goulag ordonne aux administrations locales des camps de cesser immédiatement dutiliser les « chiennes » pour des tâches administratives, montre dans le détail comment ces administrations exploitaient les tensions entre « chiennes » et « vory v zakone », ainsi que les répercussions néfastes qui sensuivaient. Auparavant, on avait un écho de ces faits uniquement grâce aux mémoires ou aux témoignages oraux, mais on ignorait comment cela avait été perçu de lintérieur.
Certains documents ajoutent des éléments nouveaux à la connaissance du phénomène de la résistance dans les camps. Ils montrent que, déjà en 1945, les nationalistes baltes et ukrainiens étaient identifiés comme des éléments dangereux à lintérieur des camps et faisaient lobjet dune surveillance spéciale et dactions« prophylactiques ». Le lecteur apprend aussi que lamnistie de 1945 a été à lorigine de toute une série de problèmes car si, dune part, les libérations anticipées désorganisent le réseau dinformateurs, dautre part, la déception des prisonniers qui en sont exclus va se traduire, comme pour lamnistie de 1953, par des évasions, des grèves et des émeutes. Dans une lettre du procureur général à Malenkov, on découvre que, face à lampleur des évasions, il est proposé dutiliser larmée pour maintenir lordre dans certains camps. Enfin deux documents attestent que même les colonies pour enfants ont été le théâtre de désordres.
Si un nombre incalculable démeutes, de grèves, de révoltes, dévasions et de désordres de toutes sortes sont répertoriés, une place moins importante est accordée aux répercussions de ces événements sur le fonctionnement même des camps et sur les difficultés rencontrées par les autres administrations dépendant en partie de la production des prisonniers. On dispose désormais, grâce à ce volume, dun tableau exhaustif du phénomène de la résistance au Goulag, mais de nombreuses questions sur la crise que ces événements ont déclenchée restent en suspens.
Tome 7 :Sovetskaja repressivno-karatel´naja politika i penitenciarnaja sistema v materialah Gosudarstvennogo arhiva Rossijskoj Federacii : Annotirovannyj ukazatel´ del = Soviet Repressive-Penal Policy and Penal System in the Holdings of the State Archives of the Russian Federation : Annotated Guide to the Files, 2005, 712 p. Otv. red. : V.A. Kozlov, S.B. Mironenko ; sost. A. B. Dobrovskaja
La vraie surprise de la série se trouve dans le septième volume, qui fournit la liste des dossiers les plus importants du GARF concernant la politique répressive de lÉtat soviétique de 1918 à 1960. Inouï ! Le chercheur peut tranquillement compulser chez lui les fonds du GARF, sans avoir à se déplacer à Moscou pour commander des inventaires gras et blafards. Les en-têtes des dossiers ont été habilement retravaillés pour révéler leur contenu précis et sortir de lapproximation des interminables « correspondances sur questions générales et organisationnelles ». Cest loutil indispensable à tout historien intéressé par les circonvolutions de la politique répressive de la majeure partie de lère soviétique. Bien au-delà de la seule administration du GULag, il englobe le Goulag au sens large où lentend lintroduction de la collection, à savoir toute la politique répressive des débuts de lère soviétique jusquà la fin des années 1950. Ce Goulag-ci inclut par exemple le sort des enfants abandonnés. Notons, sur un plan pratique, que le retard dans la parution de ce dernier volume offre un avantage de taille : il est vendu séparément des six autres.
Certains fonds sont entièrement décryptés pour la période : ceux du GULAG (1930-1960) au sens élargi (cest-à-dire incluant les déportés spéciaux, les colonies pour enfants, etc.) ; et ceux de son prédécesseur, lAdministration principale des lieux de détention du NKVD de lURSS (1922-1930). On trouve également des ensembles archivistiques essentiels pour comprendre la politique pénale en général, comme ceux du ministère de la Justice et de la Cour suprême de lURSS, dont les inventaires anciennement secrets sont entièrement décryptés ici jusquau milieu des années 1950. En revanche, les auteurs ont dû faire un tri parmi les dossiers des fonds les plus vastes, comme ceux du Conseil des ministres et du Parquet de lURSS. La part du lion revient au fonds du NKVD de la RSFSR (1917-1930), intégralement reproduit. Ainsi, les années qui vont de la fondation du régime au tournant stalinien sont très bien couvertes, avec même les fonds moins connus de la Croix-Rouge politique à Moscou (1918-1922) et du Tribunal suprême du Comité central exécutif de la RSFSR (pour les années 1917-1924).
Les auteurs ont aussi ajouté la liste exacte des dossiers microfilmés pour le projet Hoover : voilà qui est utile pour savoir ce quil faut aller chercher au GARF, ou bien ce à quoi on a accès plus facilement et plus confortablement aux Etats-Unis ou ailleurs, dans les bibliothèques qui ont fait lacquisition des précieuses bobines. En revanche, le lecteur ne prêtera aucune attention à la bibliographie, qui nest pas à la hauteur du projet: elle est bien trop courte, périmée et incomplète.