Mickaël Bertrand analyse l'importance de la parution de LArchipel du goulag en France
En affirmant que louvrage ne peut pas être réduit à une simple critique interne du modèle soviétique Mickaël Bertrand rappelle qu'Alexandre Soljenitsyne n'est pas seulement un témoin mais aussi un écrivain. Son analyse intérieur des conséquences de LArchipel du goulag en France pêche sur des points qui frôlent le négationnisme des crimes communistes:
1) Les dérives du système concentrationnaire: quelles dérives alors que la société civile a été assassinée par le coup d'état d'octobre 1917 présenté de manière frauduleuse comme une révolution.
2) Les failles de l'Union soviétique; lesquelles? Ce régime a été construit contre le peuple au profit d'une micro oligarchie, le politburo et sa cour.
Mickaël Bertrand publie cet article au même moment où se tient à Phnom Penh, le procès de quelques communistes khmers dont le régime identique auraient eu des dérives dans son système concentrationnaire et des failles dans son gouvernement? L'auteur devrait abandonner ses excuses de l'horreur de tout régime communiste qui est nécessaire à sa survie et dénoncer comme l'a fait Vann Nat, un des rares rescapés de S-21 le caractère intrinsèquement inhumain du communisme réel. Enfin, jusqu'à quel point l'aveuglement n'a été que de la complicité et l'absence de solidarité avec les millions de victimes?
Larchipel du goulag : cette révolution venue de lEst
Par Mickaël Bertrand, Historien, Université de Bourgogne, 5/07/2009
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Il peut paraître présomptueux de prétendre apporter un éclairage nouveau sur cette uvre magistrale. Dès sa traduction française en 1974, LArchipel du goulag dAlexandre Soljenitsyne a été lobjet de brillantes critiques de la part des plus grands intellectuels.
Il ne sagit pas ici dapporter un énième commentaire, ni même de tenter une synthèse des précédents, mais de comprendre cet ouvrage dans la perspective des relations complexes entre lEst et lOuest, des années 1970 à nos jours.
Il convient tout dabord de sinterroger sur laspect révolutionnaire de LArchipel du goulag. Lorsquil fut traduit par les éditions du Seuil en 1974, louvrage napportait a priori aucune révélation sur le système pénitentiaire soviétique. Pourtant, une analyse synchronique permet de mieux comprendre pourquoi luvre a provoqué un tel séisme dans un monde divisé par la guerre froide. Dans un second temps, il sagira de reconsidérer louvrage dans une perspective diachronique afin de savoir sil peut finalement être davantage considéré comme un élément de rupture ou de continuité entre les deux entités géographiques considérées.
Un ouvrage révolutionnaire
Lorsquil évoque le regard du monde occidental sur lURSS avant lédition de LArchipel du Goulag, lhistorien Michel Winock parle de «grand aveuglement» [1]. Dans cette perspective, luvre peut être considérée comme un soleil qui éclaircirait les obscurités du système soviétique. La métaphore est intéressante mais elle doit être précisée. Lastre na pas éclairé toutes les zones dombre de la même façon. Chaque «planète» a finalement développé sa propre lecture de louvrage.
Une révolution populaire
En seulement quelques mois, le premier tome de LArchipel du Goulag est vendu en 500'000 exemplaires. Ce succès de librairie se poursuit avec les deux tomes suivants puisque lensemble de luvre atteint un total dun million deux cent mille exemplaires. On ne peut cependant pas juger de laudience au seul regard de lédition. Les écrits de Soljenitsyne provoquent une véritable onde de choc dans les médias écrits français et suscitent débats et polémiques entre les plus grands éditorialistes. Nous pouvons donc considérer sans trop exagérer que la grande majorité de la population occidentale a été informée de lédition et du contenu de LArchipel du Goulag. Une citation du Guardian, à loccasion de lédition anglaise de louvrage, résume bien létat desprit des journalistes politiques de cette époque: «Vivre aujourdhui et ignorer cette uvre, cest être une sorte dimbécile historique, passer à côté dun aspect crucial de la conscience de lépoque» [2].
Une révolution intellectuelle
On oublie trop souvent que Bernard-Henry Levy et André Glucksmann ont fait leurs premières armes en sexprimant sur LArchipel du Goulag [3]. Le succès de cet ouvrage ne tient pas seulement à sa valeur intrinsèque; il est aussi le produit de lhistoire et du charisme personnel dAlexandre Soljenitsyne qui représente un nouvel archétype de lintellectuel. Depuis lapparition du rideau de fer, les clercs occidentaux avaient quelque peu oublié le devenir de leurs homologues à lEst. Les risques bravés par lhomme et son manuscrit pour rejoindre lOuest nont pas laissé indifférent. Les intellectuels ont probablement ressenti un mélange de culpabilité et de fascination face à cet homme qui a risqué sa vie et celle de ses proches au nom de lart de la vérité. Pierre Daix est lun de ceux-là. Ancien déporté de Mauthausen, il refuse longtemps daccepter la réalité des camps de concentration soviétiques malgré une vive polémique qui le mène des colonnes de lhebdomadaire communiste Les Lettres françaises jusquau prétoire dans le cadre dun procès qui loppose à Kravchenko. Pierre Daix nhésite alors pas à expliquer que les camps soviétiques étaient des camps de rééducation modèles [4]. Il change pourtant davis quelques années plus tard en découvrant, grâce à Elsa Triolet, lun des premiers ouvrages de Soljenitsyne, Une journée dans la vie dIvan Denissovitch. Il simplique alors personnellement dans lédition de ce livre en 1963 et devient le plus fervent défenseur de son auteur [5]. Dans une lettre au Magazine littéraire en 1974, il décrit lauteur comme «la voix de ceux qui nont pas voix au chapitre [
] surtout les millions de victimes de Staline, simples prisonniers de guerre rejetés et persécutés, déportés politiques, torturés avec ou sans procès» [6]. Devant laudience et lautorité rapidement acquise de Soljenitsyne, les intellectuels occidentaux ont donc été amenés à relativiser leurs certitudes historiques mais aussi leur rapport au pouvoir politique et à la liberté dexpression. Une forme didentification est à luvre à la lecture de LArchipel du Goulag. Elle entraîne une mutation progressive du comportement des intellectuels français qui se réunissent autour de la figure du «dissident» [7]. Cest pourquoi, dans une optique assumée de contestation du pouvoir, Jean-Paul Sartre, Roland Barthes et François Jacob invitent des dissidents des pays de lEst à Paris le 21 juin 1977, tandis quà quelques kilomètres, Valéry Giscard dEstaing reçoit à lElysée son homologue Leonid Brejnev. De même, il est indéniable que louvrage de François Furet Penser la Révolution française [8] naurait pas été possible sans la lecture préalable de LArchipel du Goulag. Lhistorien concède lui-même que louvrage a participé à la démolition du «catéchisme révolutionnaire». Dès lors, nous pouvons considérer que cet ouvrage dépasse largement son message intrinsèque. Il invite à relire le passé à la lumière dune nouvelle vision du monde: cest une véritable révolution scientifique.
Une révolution politique
Certes, lédition de LArchipel du Goulag nest pas directement à lorigine dun renversement du pouvoir institué, mais nous pouvons considérer quelle contribue à des bouleversements importants dans léchiquier politique. En France par exemple, depuis 1972, le Parti Communiste français sest allié à dautres forces au sein de lUnion de la gauche conduite par François Mitterrand. Une telle alliance nécessite dadopter une position commune sur plusieurs sujets sensibles qui pourraient faire lobjet dun débat électoral. Or, ce qui devient en France, dès janvier 1974 (soit seulement quelques semaines avant lélection présidentielle), «laffaire Soljenitsyne», exacerbe les tensions. Avant même la sortie de louvrage en français, lorgane de presse du PCF, LHumanité, critique vertement louvrage et son auteur, relayant ainsi la campagne de délation soviétique. Le 1er février 1974, le bureau du PCF sexprime même directement en dénonçant les «professionnels de lantisoviétisme». En face, lopposition ne se fait pas attendre pour dénoncer non seulement les crimes commis au nom du communisme, mais aussi leur négation par le PCF et la collaboration de toute la gauche française au sein de lUnion. Philippe Malaud, ministre de la Fonction publique en 1974, nhésite pas, par exemple, à utiliser la polémique pour décrédibiliser les communistes français dans La Croix. Il ironise ainsi: «Le communisme à la française, ce sera bien de chez nous, rigolard, petit-bourgeois et arrangeant. Eh bien! Non. Tout permet au contraire de croire que le communisme en France ce serait probablement pire quailleurs»[9]. Face à ces critiques, François Mitterrand répond à la polémique le 11 février dans LUnité, en sétonnant «du coup de sang qui a donné la fièvre au Parti communiste au point de ranimer un vocabulaire que lon imaginait jeté aux oubliettes». La même semaine, il précise dans le Nouvel Observateur que «la liberté ne se négocie pas» et que «si lanticommunisme est incompatible avec lunion de la gauche [
] cela ne peut interdire la critique des positions théoriques et pratiques du Parti communiste». En somme, le chef de lUnion de la gauche adopte une position consensuelle afin de ménager les susceptibilités. Le 13 février, lensemble du bureau exécutif du Parti Socialiste déclare: «Le Parti socialiste, fermement attaché en France à la politique dunion de la gauche et en Europe à la politique de détente, tient à rappeler que pour lui la liberté de création, dexpression, de publication est inséparable de la démocratie socialiste». La dimension internationale est ici importante. Si luvre de Soljenitsyne pose question aux communistes français dans le contexte particulier de lUnion de la gauche, la situation est similaire partout dans le monde. Dans son ouvrage sur Lhistoire de lEurope depuis 1945, lhistorien anglo-saxon Tony Judt considère que lédition du manuscrit de LArchipel du Goulag constitue un moment symbolique dans lhistoire politique et sociale de lEurope. Il identifie cette période comme un désenchantement du monde préparé de longue date mais qui, à ce moment précis, bénéficie dune audience jamais égalée. Il convient dès lors de comprendre pourquoi.
Une lecture historico-mémorielle de luvre
Dès le début de lannée 1974, le journal LHumanité dénonce la thèse dAlexandre Soljenitsyne dune façon originale. Il ne réfute pas la véracité de ses propos mais lui reproche dutiliser ces informations à des fins antisoviétiques. Langle dattaque est intéressant car, au-delà de la polémique, il détient une part de vérité. Au moment de sa sortie, le contenu de louvrage nest guère original. En revanche, cest la forme et le contexte qui font le succès immédiat de lauteur.
Le grand éblouissement
Le célèbre rapport Khrouchtchev de 1956 consacrait déjà quelques lignes aux dérives du système pénitentiaire soviétique mais, comme dans lensemble du dossier, le nouveau Premier secrétaire tendait à attribuer la responsabilité de ces excès à son prédécesseur. Dans un développement sur lincompétence militaire de Staline, il rappelle par exemple que de «nombreux commandants périrent dans les camps et les prisons, et l'armée ne les revit jamais plus». Louvrage de Soljenitsyne porte la critique bien plus loin puisquil se dégage des considérations individuelles pour sintéresser au système en lui-même. Cest pourquoi le sous-titre du livre porte les dates de 1918-1956. Sa thèse consiste à démontrer que le système concentrationnaire soviétique nest pas le fruit de la seule volonté stalinienne, mais quelle germait déjà dans les prémices léninistes.
Il est également possible de citer plusieurs dizaines douvrages qui, avant 1974, avaient déjà dénoncé les camps du goulag. Si certains ont été édités avant la Seconde Guerre mondiale [10], la plupart paraissent au début des années 1950. En France, cest le livre de Victor Kravchenko, Jai choisi la liberté, qui connut le plus grand succès. Il provoque en 1949 lun des plus retentissants procès de l'après-guerre. Attaqué dans plusieurs articles de la revue communiste Les Lettres françaises sur la véracité de ses propos, lauteur décide dattaquer le journal en justice pour diffamation. Il appelle alors à témoigner à la barre des anciens déportés, dont Margaret Buber-Neumann, dabord incarcérée par Staline dans un camp au Kazakhstan avant d'être livrée aux SS en 1940 puis envoyée à Ravensbrück. La justice donne alors raison à Kravchenko, validant ainsi en quelque sorte une «vérité juridique» bien avant la première loi dite «mémorielle».
La force du récit de Soljenitsyne repose en fait énormément sur le talent littéraire de son auteur, mais aussi sur la forme originale choisie au préalable. LArchipel du Goulag nest pas lénième récit dun rescapé tels quils se multiplient dans le paysage éditorial; Cest une véritable investigation littéraire, qui rassemble 227 témoignages mis en perspectives, lesquels offrent un tableau plus complet de la réalité concentrationnaire soviétique. De plus, le contexte est particulièrement favorable. Si, dans son article sur «Le grand aveuglement», Michel Winock identifie bien les causes de cette cécité générale de loccident, il convient désormais de comprendre pourquoi les yeux se sont soudain ouverts.
Dune part, il faut évoquer le contexte politique français au sein duquel le communisme perd de son influence. Le capital de sympathie du «parti des fusillés [ndlr: 75'000 fusillés selon la propagande du PCF]» sérode progressivement. Cest dailleurs une force politique tellement vacillante quà loccasion des polémiques sur louvrage de Soljenitsyne, Michel Rocard sinterroge publiquement sur lintérêt pour le Parti socialiste de maintenir avec elle une alliance: «La nature du régime soviétique, les liens que le Parti communiste français conserve avec lui et le projet de société dont sont porteurs les communistes qui restent liés à Moscou posent aux forces socialistes de redoutables problèmes» [11].
Dautre part, il faut évoquer le contexte international. Malgré quelques signes de réchauffement, la guerre froide est omniprésente dans les relations entre lEst et lOuest. Tony Judt montre bien à quel point lanticommunisme pouvait paraître décalé jusquau milieu des années 1970 tant cette idéologie semblait répondre à un idéal de progrès plus ou moins imité par les démocraties sociales occidentales. Or, lorsque paraît le premier tome de LArchipel du Goulag, les pays industrialisés commencent à ressentir les effets du premier choc pétrolier. Les démocraties occidentales nont plus les moyens de financer leurs modèles sociaux et, au-delà des divergences idéologiques, ce sont désormais deux modèles de sociétés qui saffrontent. Le PCF utilise dailleurs cet argument contre un livre quil considère comme un instrument de lOuest pour «détourner lattention de la crise qui sévit dans les pays capitalistes». LArchipel du Goulag est donc un objet original qui sinscrit progressivement dans lhistoire dont il propose une nouvelle lecture. Du statut de témoignage, il évolue vers un objet de dissension, voire de rupture entre lEst et lOuest.
Les zones d'ombre de Soljenitsyne
Alors que louvrage fascine les intellectuels occidentaux, dès février 1974, Soljenitsyne est déchu de sa nationalité et expulsé dURSS. Il est alors contraint de sinstaller à lOuest. Cest à partir de ce moment quil faut reconsidérer une uvre que lauteur prend parfois le temps de venir présenter dans des émissions de télévisions telles quApostrophes ou encore Bouillon de Culture [12]. Les lecteurs français découvrent alors un nouveau Soljenitsyne, à partir duquel a été façonné le modèle du dissident mais qui savère être en fait profondément attaché à la Russie. En 1970 déjà, il a refusé de se rendre en Suède pour recevoir son prix Nobel de littérature, de peur que les autorités soviétiques ne le laissent pas revenir dans son pays. Lincompréhension des commentateurs occidentaux sexprime par exemple dans la voix dun journaliste qui sétonne quà loccasion de son passage en France en 1975, Soljenitsyne «a visité tout ce quil y a de russe dans Paris, réveillonnant même dans un restaurant
russe» [13]. Lécrivain lui-même entretient cette image puisquil justifie son déplacement par une volonté de rencontrer dautres Russes qui sinstallent, selon lui, «en France, comme nulle part en Europe».
Alexandre Soljenitsyne se détache alors peu à peu du message que son uvre semblait avoir porté en le précédant à lOuest. Sil condamne fermement les dérives du communisme, il refuse dabandonner définitivement son pays. Lors de son passage à Paris, il affirme: «Je vis ici avec lidée permanente que je ne fais que passer provisoirement; je suis persuadé quun jour je retournerai en Union soviétique, dans ma patrie, mais je ne peux pas dire quand et personne ne peut le dire à ma place». Il refuse par ailleurs dêtre instrumentalisé par les pouvoirs politiques qui voudraient voir dans son exil une apologie des démocraties libérales. Ainsi, lorsque Jean dOrmesson linterroge sur son sentiment face à lOccident au cours de lémission Apostrophes du 11 avril 1975, lauteur russe répond par une pirouette. Il explique que les menaces qui pèsent sur le travail de lécrivain sont de natures différentes mais de valeur égale à lEst et à lOuest: en URSS, il sagit de la censure; en occident, ce sont les médias. Au micro de Bernard Pivot en 1998, Soljenitsyne justifie dailleurs son départ de lEurope pour le Vermont aux Etats-Unis par une volonté de fuir les sollicitations trop nombreuses et pour travailler plus sereinement. Dans dautres interventions, comme dans lémission Les dossiers de lécran en mars 1976, il nhésite dailleurs pas à se faire beaucoup plus critique en identifiant une «crise spirituelle» dun Occident dévoué au matérialisme depuis le haut Moyen-âge.
Une oeuvre devenue universelle
Dès lors, il est plus aisé de comprendre le retour tant attendu de cet intellectuel qui, sil a fasciné ses homologues occidentaux, na jamais perdu lattachement spirituel pour sa patrie. Même en exil, Alexandre Soljenitsyne est resté un écrivain russe, défendant des valeurs russes. Lauteur de LArchipel du Goulag peut finalement être considéré comme un formidable «passeur» culturel. Dans lURSS soviétique, il était considéré comme un dissident car il osait dénoncer les failles du système soviétique. En Occident, il reconquiert progressivement sa citoyenneté, en devenant le meilleur défenseur de la Russie. Lorsquil revient sur le sol russe en 1994, il est finalement accueilli en héros.
Il est dailleurs surprenant de constater à quel point Soljenitsyne est toujours resté un acteur de premier ordre dans lhistoire de la Russie, malgré son éloignement géographique. En 1988, son uvre peut encore être considérée comme un révélateur des évolutions en cours à lEst. Lintelligentsia russe se réunit en effet au mois de décembre 1988 afin de célébrer le 70e anniversaire de lécrivain; deux mois plus tard, elle se réunit à nouveau afin de commémorer le 15e anniversaire de son expulsion, mais aussi pour demander aux autorités de lever linterdit sur lédition de son uvre. En juin, Mikhaïl Gorbatchev annonce personnellement au cours dune visite à Paris quil autorise la publication de LArchipel du Goulag en URSS. Encore une fois, luvre est placée au centre des évolutions politiques du pays: sa mise en vente dans les librairies russe devient un symbole de la «glasnost».
A son retour, il fait lunanimité dans les médias. Pour les libéraux, Soljenitsyne incarne louverture sur lOccident, celui qui a su très tôt identifier les failles du système soviétique en se tournant vers lOuest; pour les conservateurs, il est léternel promoteur des valeurs slaves à létranger. Lannée 1990 est proclamée «année Soljenitsyne» par le rédacteur en chef de la revue russe Novy Mir: des colloques sont organisés sur son travail et lensemble de ses écrits est progressivement édité. Son rôle de passeur sinverse alors de lOuest vers lEst. Beaucoup de commentateurs ont tenté dinterpréter son choix de revenir en Russie par lEst pour ensuite parcourir le pays en train jusquà Moscou: était-ce une volonté de revenir par un autre chemin que celui de lexpulsion? Voulait-il simuler symboliquement un tour du monde? Est-ce la métaphore dune transition de lEst vers lOuest? Tant de questions auxquelles Alexandre Soljenitsyne na jamais vraiment répondu sauf pour rendre hommage aux victimes des camps du Goulag, essentiellement situés à lEst du pays.
Limage de lécrivain devient dailleurs ambigüe. Alors quil avait toujours habilement repoussé les questions politiques en Occident, il nhésite plus désormais à prendre la parole dans ce domaine. Il se rend dailleurs à la Douma au mois de novembre 1994 afin dy prononcer un discours où il affirme que «la Russie nest pas démocratique. Elle est actuellement gouvernée par une oligarchie, un petit nombre de personnes corrompues et inefficaces». Cest à cette même occasion quil explique regretter également la dissolution du vieil empire russe. Cette phrase malheureuse lui vaut de nombreuses critiques, tant à lEst quà lOuest, où certains laccusent de nourrir des sentiments nationalistes et dêtre nostalgique du pouvoir tsariste. Dautres sinquiètent de ses ferventes convictions religieuses orthodoxes. Les commentateurs saperçoivent en fait quaprès avoir vécu deux décennies au sein des démocraties occidentales, le champion de lanticommunisme à lOuest nest pas pour autant devenu le porte-parole de la démocratie à lEst.
LArchipel du Goulag est donc une uvre monumentale. Si lon retient souvent le choc quelle a suscité en Occident lors de sa parution, on oublie trop souvent que son apport ne se résume pas seulement à son intérêt informatif et quil dépasse largement ce cadre géographique. Lhistoriographie occidentale lui a quasiment donné la valeur dun document patrimonial, regroupant ainsi des finalités culturelles et pédagogiques. Des extraits de louvrage sont dailleurs largement utilisés dans les manuels scolaires car ils permettent dillustrer lURSS à lépoque de Staline. Nous avons vu cependant que louvrage ne peut pas être réduit à une simple critique interne du modèle soviétique. Cest une uvre à vocation universelle qui interroge tout autant lEst et lOuest, voire les relations dynamiques entre ces deux entités.
[1] Michel WINOCK, «Le grand aveuglement», in LHistoire, n°247, octobre 2000, p.46.
[2] Cité par Tony JUDT, Après-guerre, une histoire de lEurope depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2007.
[3] André GLUCKSMANN, La Cuisinière et le Mangeur d'homme, Paris, Le Seuil, 1975; puis Les Maîtres penseurs, Paris, Grasset, 1977. Bernard-Henry LEVY, La Barbarie à visage humain, Paris, Grasset, 1977.
[4] Pierre DAIX, «Pierre Daix, matricule 59.807 à Mauthausen», in Les Lettres françaises, 1949.
[5] Pierre DAIX, Ce que je sais de Soljenitsyne, Paris, Le Seuil, 1974.
[6] «Soljenitsyne à lordre du jour», in Magazine Littéraire, n°86, mars 1974, p. 22.
[7] Sur ce point, lanalyse de François HOURMANT est probablement la plus complète: «Autour de la dissidence. Lintelligentsia française entre célébration et identification ennoblissante», in Revue Historique, n°297, 1997, p. 223-250.
[8] François Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978.
[9] Propos recueillis et rassemblés dans LAnnée politique, économique, sociale et diplomatique de la France, Paris, PUF, 1975.
[10] Cest le cas de lécrivain communiste yougoslave Ante CILIGA, Au pays du grand mensonge, Paris, Gallimard, 1938.
[11] Op. Cit. note 9.
[12] Les archives audiovisuelles de ces apparitions télévisées sont disponibles sur le site de lINA.
[13] Commentaires du présentateur du journal télévisé de 20h le 3 janvier 1975.