Alexandre Soljenitsyne publie “Le grain tombé entre les meules - esquisses d'exil”

En 1998, à la veille de ses 80 ans et quatre ans après son retour en Russie au terme de vingt ans d'exil, publie ses premiers souvenirs et impressions d'Occident marqués par "une incompréhension mutuelle", dans “Le grain tombé entre les meules - esquisses d'exil”. La République Internationale des Lettres fait un résumé de cette période, décrit la vie actuelle de l'auteur de “L'archipel du Goulag”, informe que cet oeuvre a été publiée en Chine populaire et rapportent l'avis de quelques écrivains russes dont Viktor Pélévine: “Il a montré comment un homme seul peut résister face à un énorme appareil répressif…”.


Alexandre Soljenitsyne, Le grain tombé entre les meules

République Internationale des Lettres
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Alexandre Soljenitsyne, à la veille de ses 80 ans et quatre ans après son retour en Russie au terme de vingt ans d'exil, publie ses premiers souvenirs et impressions d'Occident marqués par "une incompréhension mutuelle", dans “Le grain tombé entre les meules - esquisses d'exil”.

Le livre, déjà paru en Russie, est publié pour la première fois en Occident par Fayard qui détient les droits mondiaux pour Soljenitsyne. Ces mémoires font suite à ses souvenirs soviétiques Le chêne et le veau où il racontait les batailles menées contre les autorités politiques, policières et "intellectuelles" dans son propre pays. Prophète trop perspicace pour être reconnu comme tel aussi bien dans son pays qu'à l'étranger, le prix Nobel de littérature en 1970 est projeté contre son gré en Occident en 1974. Soljenitsyne pense avoir déjà tout vu, tout entendu, tout subi chez lui. Erreur, il se heurtera surtout et avant tout à l'incompréhension. "Dès le début, la mésentente s'installa entre les médias occidentaux et moi. Nous ne sûmes pas nous comprendre", écrit-il. Victime d'abord d'un harcèlement de type paparazzi en Suisse, il devra ensuite lutter pour tenter de faire comprendre ses positions à une presse plus intéressée par l'anecdote que par le contenu d'une oeuvre ou d'une intervention, plus rapide à diffuser une fausse nouvelle (Soljenitsyne partisan de Pinochet) qu'à réussir une interview en profondeur. Soljenitsyne reconnaît qu'il n'a pas toujours su se conduire en occidental, qu'il lui a fallu du temps pour comprendre enfin que l'important pour lui était son travail, son oeuvre historique et littéraire. Il raconte par le menu les différentes étapes de cette "incompréhension mutuelle", notamment La lettre aux dirigeants soviétiques jugée incongrue et déplacée par nombre de journalistes se targuant de bien connaître l'URSS, le fameux discours de Harvard dans lequel il fustigeait l'Occident en général et l'Amérique en particulier. Il évoque les péripéties, les difficultés dans lesquelles se trouve plongée sa famille pour trouver un hâvre de paix où il pourra poursuivre son oeuvre. Il finira par choisir le Vermont. Soljenitsyne démonte aussi des tentatives insidieuses du KGB pour lui porter tort à l'aide d'anciens ressortissants de l'est plus ou moins bien vendus à la cause. C'est aussi l'accueil réticent que lui fait la troisième émigration russe (les intellectuels dissidents), inquiète de l'arrivée de cette star qui peut leur faire de l'ombre. Soljenitsyne parle aussi des embrouilles, les problèmes financiers et les "rapaces" qui se sont jetés sur les droits d'auteur et les contrats d'édition notamment pour “L'archipel du Goulag”, droits qu'il avait pourtant entièrement cédés au "Fonds social russe" pour les prisonniers politiques en URSS. Ce sont enfin ses impressions de voyages en Europe ou dans le Nouveau Monde, ses rencontres de toutes sortes et surtout cette assurance qu'il reviendrait en Russie (les souvenirs datent de 1978) et que le communisme s'écroulerait.

L'Archipel du Goulag publié en Chine

Une version chinoise de L'Archipel du Goulag, oeuvre dans laquelle l'écrivain russe Alexandre Soljenitsyne dénonce le système des camps de travail staliniens soviétiques, est désormais en vente dans certaines librairies de Chine. L'ouvrage en trois tomes, d'environ 600 pages chacun, a été édité par les Editions des masses, en "diffusion restreinte", en principe réservée aux cadres du Parti communiste et de l'administration. Le livre, vendu 96 yuans (11,5 dollars), peut cependant être trouvé depuis peu de temps dans certaines librairies de Pékin et d'autres villes de l'intérieur, indique-t-on chez les commerçants. Sorti en 1996, il porte une mention expliquant que les droits sont réservés au "Fonds social russe pour les personnes persécutées et leurs familles". L'illustration de couverture montre un gardien fouillant un homme devant des barbelés, et, à l'intérieur des trois tomes, on trouve des photos de l'auteur à différents moments de sa vie, ainsi que des clichés sur des prisonniers condamnés aux travaux forcés dans l'ancienne Union soviétique. "Nous n'avons publié que quelques milliers d'exemplaires", a indiqué un responsable des Editions de masses. "Nous n'avons pas eu de difficultés avec la censure, car la décision de traduire L'Archipel a été prise en haut lieu, et nous n'avons fait que nous exécuter", a précisé Mme Dai Xiwei, chargée de la parution de l'ouvrage au sein de la maison d'édition basée à Pékin. Deux traducteurs, Tian Dawei et Chen Hanzhan, ont travaillé sur le livre pendant près de trois ans, a confié le responsable. Mme Dai a refusé de fournir d'autres précisions, soulignant que "les étrangers ne devraient pas avoir accès à l'ouvrage", que l'on trouve toutefois dans le rayon livres du Lantao, un des grands centres commerciaux de la capitale. On peut aussi se le procurer dans la principale librairie d'Urumqi, le chef-lieu du Xinjiang, une région du nord-ouest de la Chine où fonctionnent de nombreux "camps de réforme par le travail".

Les 80 ans d'Alexandre Soljenitsyne

Alexandre Soljenitsyne, qui fête en ce mois de décembre 98 ses 80 ans, poursuit inlassablement son oeuvre littéraire tout en cherchant au coeur de la Russie profonde les voies du salut de son pays "plongé dans l'abîme". Le plus célèbre des écrivains russes vivants, prix Nobel de littérature en 1970, partage aujourd'hui ses journées entre l'écriture, surtout de courts récits et des poèmes en prose, et des contacts avec les représentants les plus divers de la population russe. Son rythme de vie est à peu près immuable: lever à 8 heures pour une matinée consacrée à l'écriture, jusqu'à la pause du déjeuner mise à profit pour écouter les informations à la radio. L'aprés-midi est consacrée à l'écriture ainsi qu'à la lecture de textes arrivant de toute la Russie. "Alexandre Isaïevitch (patronyme de Soljenitsyne) lit énormément de lettres et de manuscrits envoyés par des lecteurs ou des personnes préoccupées par l'avenir du pays, qui demandent conseil ou lui soumettent des idées", indique son épouse Natalia. Le soir, repas familial, avec leur fils Ermolaï qui travaille pour une entreprise américaine à Moscou. Aprés avoir regardé les informations à la télévision, Soljenitsyne se remet à la lecture, en général des livres concernant l'histoire de la Russie. "Alexandre Isaïevitch lit aussi beaucoup de revues littéraires, dans l'espoir d'y découvrir un grand écrivain russe. Il considère que la jeune génération compte des éléments prometteurs, comme Alexeï Varlamov et Oleg Pavlov". Soljenitsyne quitte régulièrement sa maison de Troïtse-Likovo, à 30 km de la capitale, pour se rendre au Fonds Soljenitsyne à Moscou, où l'attendent des visiteurs, députés ou simples citoyens, académiciens, anciens ambassadeurs ou instituteurs de province. "Alexandre Isaïevitch rencontre des personnes très différentes. Il a consacré plusieurs heures à une lycéenne de 15 ans, passionnée d'histoire. Il a revu aussi d'anciens compagnons de camp et même un ancien gardien", raconte son épouse. Soljenitsyne se tient résolument à l'écart du monde politique et médiatique mais participe aux réunions de l'Académie des sciences où il a été élu en 1997 "pour sa contribution considérable à la littérature mondiale". Malgré quelques problèmes de santé et deux infarctus, Soljenitsyne part en tournée en province quatre ou cinq mois par an pour un contact direct avec "la masse innombrable des miséreux et des spoliés", selon l'expression utilisée dans son livre La Russie dans l'abîme. Dans L'Archipel du Goulag, Soljenitsyne écrivait au nom des victimes du régime communiste. Il se fait aujourd'hui le défenseur des oubliés de la nouvelle Russie et le porte-parole de ceux qui craignent la disparition des valeurs traditionnelles, de la grandeur de la Russie et de l'orthodoxie. "Pendant ces voyages, il parle aussi bien avec le gouverneur de la région qu'avec des chômeurs, des militaires et des paysans. Il prend la parole dans les écoles, les bibliothèques, les usines et les églises", précise son épouse. Pour Soljenitsyne, le XXe siècle a été une catastrophe pour la Russie et le seul espoir réside dans un sursaut moral du peuple russe. Un espoir apparemment ténu : "Alexandre Isaïevitch est pessimiste et ne pense pas vivre assez longtemps pour voir les dirigeants qui sauveront la Russie", reconnait Natalia.

Les écrivains russes, interrogés à l'occasion de son 80e anniversaire:

Vassili Axionov (né en 1932, vit aux Etats-Unis, Une saga moscovite): "Mes sentiments à l'égard de Soljenitsyne ont changé avec le temps. J'ai admiré le style des premiers livres. C'était une voix nouvelle dans la littérature russe pas seulement par le sujet abordé, jusque là totalement interdit, mais aussi par le mouvement de la phrase. Cette originalité a été détruite par la lutte politique qu'il a menée contre le système. Il a dû sacrifier son style inimitable. L'écrivain est devenu un journaliste politique. Je me souviens lui avoir envoyé un télégramme pour ses 50 ans. A la poste on m'a pris pour un fou, à l'époque c'était un acte suicidaire. Aujourd'hui je lui enverrai encore mes félications mais je regrette qu'il se soit fourvoyé dans le nationalisme".

Andreï Makine (né le 10 sept 1957, vit en France, “Le Testament français”): "J'ai découvert Soljenitsyne à 14/15 ans avec une petite édition d'Une journée d'Ivan Dénissovitch qui avait été lue par des centaines de personnes. Cela se passait en Sibérie, j'ai gardé le manuscrit une nuit. J'ai été impressionné par l'humanité qui émanait de ce proscrit, un être qui n'avait jamais auparavant été décrit dans la littérature officielle. On savait ce qui se passait mais ce qui était frappant c'était de voir un texte anti-soviétique imprimé. Soljenitsyne porte une attention très grande aux détails, je me souviens 20 ans après de la description d'une soupe de poissons mangée par les prisonniers. Ceux qui le critiquent sont des nains".

Alexandre Zinoviev (né en 1922, vit en Allemagne, “L'Avenir radieux”): "Je considère Soljenitsyne comme un écrivain médiocre, dont le rôle a été volontairement gonflé pendant la période de la guerre froide parce que ses oeuvres et son destin convenaient très bien à la propagande anti-soviétique et anti-communiste. Son apport à la littérature russe est proche de zéro, s'il n'est pas négatif. Ses nouveautés de langage ont abouti à une dégradation de la langue russe. Aujourd'hui, Soljenitsyne est un monument vivant sur le tombeau de la Russie et de son peuple à l'agonie".

Vladimir Voïnovitch (né en 1932, vit en Allemagne, “Les aventures singulières du soldat Ivan Tchonkine”): "J'ai lu Une journée d'Ivan Dénissovitch un an avant sa publication dans la revue Novy Mir, c'était en 1961, j'ai eu une impression très forte. C'était un évènement littéraire et politique d'importance mondiale. Au début, Soljenitsyne a suscité une passion unanime. Après, l'intérêt a diminué, car il s'est mis à écrire des livres épais et tristes. Son assurance extrême, son intolérance, ses idées nationalistes se sont manifestées de plus en plus. Le rôle qu'il joue aujourd'hui dans la société russe est égale à zéro car elle n'a pas besoin d'idole spirituelle".

Viktor Pélévine (né en 1962, vit à Moscou, “La mitrailleuse d'argile”): "Il a montré comment un homme seul peut résister face à un énorme appareil répressif mais j'ai l'impression que son exemple a été relégué au musée. A l'époque on pouvait s'opposer au KGB mais allez donc aujourd'hui mener une lutte héroïque contre des arriérés de salaire ou des coupures d'électricité".

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