Dans Deux Siècles ensemble, Soljenitsyne analyse les rapports troubles entre la Russie et les juifs.
Critiquer Staline, démontrer l'inhumanité du régime imposé par le sang et les larmes à la Russie, passe encore, mais écrire sur les juifs, c'est signer sa condamnation à mort: pas forcément physiquement mais médiatiquement, certainement. Déjà dans Août quatorze, avoir mentionné que l'assassin du Premier ministre Stolypine, Dmitri Bogrov, avait déclenché une accusation d'antisémitisme, mais avec Deux Siècles ensemble, Soljenitsyne creuse sa tombe!
Nouvel Obs Semaine du jeudi 14 mars 2002 - n°1949 - Livres
Un essai sur les juifs: Soljenitsyne est-il antisémite?
Dans Deux Siècles ensemble, le plus grand écrivain russe, souvent taxé dantisémitisme, analyse les rapports troubles entre la Russie et les juifs. Son livre, dont le premier tome paraît aujourdhui en France, va provoquer la polémique
Antisémites, les Russes? Radicalement, viscéralement antisémites? Quiconque a un ami russe en a fait, un jour ou lautre, la pénible expérience. Les plus grands des Russes nont pas échappé à ce vice, et ce nest que par respect pour Dostoïevski quon saute ses remarques les plus blessantes. Eisenstein? Mandelstam? Chagall? Ce sont des juifs, non des Russes: cette réponse invariable, même de la part de Russes qui ne se croient pas antisémites, montre que les juifs ne sont pas reconnus comme faisant partie de la nation russe. Et voici que Soljenitsyne, dans un de ces combats gigantesques dont il a lhabitude, examine à fond le dossier et réplique à ce quil prétend être une calomnie. Lui-même, ne la-t-on pas accusé dantisémitisme, sur le seul motif quil na pas dissimulé, dans Août quatorze, que Bogrov, lassassin du Premier ministre Stolypine, dont le meurtre, en 1911, a ouvert la voie à leffondrement de lEmpire russe, était juif?
Saluons dabord lénorme travail accompli, exploration darchives, dépouillement de livres et darticles de tous les bords, analyse des innombrables lois et décrets qui ont tenté de résoudre la question juive telle quelle sest présentée sous les tsars (le premier volume sarrête à la veille de la révolution). Car une question juive, il y en avait une, inutile de le nier, dans un pays où, vers 1900, les juifs de Russie, plusieurs millions, représentaient la moitié de la population juive mondiale. Le problème était dabord religieux. Daprès nombre de penseurs juifs, vivre dans la diaspora est un châtiment historique qui pèse sur Israël pour ses anciens péchés. Il faut assumer la dispersion pour mériter de Dieu le pardon et le retour en Palestine. Pour cela, il faut vivre sans faillir selon la Loi et ne point se mêler aux peuples environnants: là est lépreuve. Doù la tendance des juifs à sisoler dans une communauté fermée aux influences de son époque et pétrifiée dans une tradition immuable.
Le problème était ensuite intellectuel. Soljenitsyne insiste sur lignorance du peuple russe jusquen 1917 et sur la supériorité spirituelle et intellectuelle des juifs, qui menaçait dengloutir la faible culture nationale sous une culture riche de plusieurs millénaires. Le problème était enfin économique. Les juifs contrôlaient la fabrica-tion et le commerce de la vodka, et les paysans, sacrifiant toute autre considération à leur passion de boire (lalcoolisme était déjà le fléau de la Russie), engageaient leurs récoltes au cabaret, se perdaient de dettes et finissaient par être acculés à la famine. Plus tard, quand la Russie sindustrialisa, les juifs se mirent à la tête des principales entreprises, notamment les chemins de fer. Laspect le plus discutable de leur domination financière restait néanmoins le monopole des spiritueux.
Que firent les gouvernements successifs pour rétablir un semblant déquilibre entre population russe et population juive et leur permettre de vivre ensemble? Fallait-il assimiler les juifs? Ou au contraire les confiner dans des ghettos? Le choix ne fut jamais clairement arrêté. Transférer les juifs dans les villes, pour les empêcher dexploiter les paysans; inversement, essayer den faire des agriculteurs, pour les détourner des activités commerciales; assigner les juifs à des zones de résidence; fixer des quotas pour ladmission dans les lycées et les universités; interdire aux juifs certaines professions et certains grades dans larmée; reculer lâge du mariage entre juifs pour stopper une natalité galopante: telles furent les principales mesures adoptées par les tsars, mesures souvent contradictoires, rarement appliquées, constamment inefficaces, néanmoins vexatoires. Selon Soljenitsyne, ces diverses restrictions furent imposées aux juifs pour des motifs économiques, jamais raciaux. Elles ne témoignent daucun antisémitisme de la part des pouvoirs, lesquels se montrèrent plutôt libéraux, soucieux de ménager les intérêts des deux communautés. Leur seule faute lauteur élève ici le ton et reprend ses allures de prophète a été leur impardonnable faiblesse et incohérence politique.
1881: assassinat dAlexandre II, le tsar le plus ouvert aux réformes, celui qui avait supprimé le servage. Ce meurtre a mis fin à la coexistence pacifique. Mises à sac des boutiques et des maisons dhabitation juives, les sinistres pogroms ont éclaté alors. Le bruit se répandit très vite que le gouvernement les avait lui-même suscités, pour fixer le désarroi populaire sur une cible aisément identifiable. Faux, archifaux! sécrie notre grand juge. Dabord, il ny eut ni morts ni femmes violées: une presse calomnieuse, relayée par des historiens peu scrupuleux, a exagéré à dessein latrocité des événements. Ensuite, sil sest trouvé des agitateurs pour attiser ces pogroms, il faudrait les chercher du côté des organisations décidées à créer des troubles coûte que coûte: les anarchistes, les populistes, les socialistes, qui se sont servis de lantisémitisme comme levier révolutionnaire.
Pour obscurcir encore les choses, voilà que les juifs, à la fin du XIXe siècle, commencèrent à sinfiltrer dans ces mêmes mouvements qui étaient résolus à abattre lautocratie. Nous entrons ici dans la partie la plus brûlante de Deux Siècles ensemble, où Soljenitsyne livre ses propres contradictions. Si, dune part, il rend hommage à la splendeur spirituelle et intellectuelle atteinte par le judaïsme russe, il dénonce dautre part la faute des juifs, qui a été de choisir le camp des destructeurs du trône. Oui, assurément, il était parfaitement déraisonnable, de la part des juifs, de se joindre au mouvement révolutionnaire, lui qui a ruiné le cours de la vie normale en Russie, et, par voie de conséquence, celle des juifs de Russie. Pourtant, et dans la destruction de la monarchie, et dans la destruction de lordre bourgeois, les juifs se sont trouvés à lavant-garde.
Après les émeutes de 1905 et la première tentative de renverser Nicolas II, nouveaux pogroms. Mais pourquoi, se demande Soljenitsyne, tant de juifs avaient-ils pris part au saccage de la douma, déchirant les portraits du tsar, brisant les emblèmes du pouvoir impérial, insultant un souverain encore cher au peuple? Jose dire que quelque chose de bête et de méchant sest révélé dans cette liesse effrénée: lincapacité de rester dans certaines limites. Quest-ce donc qui poussait ces juifs, au milieu de la plèbe en délire, à bafouer si brutalement ce que le peuple vénérait encore? Conséquence: Les petits-bourgeois, les petits commerçants et même les ouvriers, ceux des chemins de fer, des usines, ceux-là mêmes qui avaient organisé la grève générale, se sont révoltés, se sont dressés dans un élan spontané pour défendre les valeurs les plus sacrées, blessés par les contorsions de ceux qui les dénigraient. Incontrôlable, abandonnée, désespérée, cette masse de gens donna libre cours à sa rage dans la violence barbare des pogroms.
Entre le jose dire et laveu de la violence barbare, se révèlent lembarras, langoisse de lauteur, qui se sent sommé de désigner le coupable mais ne peut se décider. Leur supériorité, pourquoi les juifs lont-ils mise au service dune cause perverse et criminelle? Cette interrogation court à travers le livre comme une plainte passionnée, qui se fond dans un grand lamento sur lhistoire russe en général, sur cette fatalité de léchec qui pèse sur le peuple de Riourik. Ah! sexclame celui qui de strict historien sest peu à peu transformé en Jérémie clamant dans le désert, si nous avions conservé la pureté et la force qui nous furent insufflées jadis par saint Serge de Radonège
DOMINIQUE FERNANDEZ
Deux Siècles ensemble (1795-1995), par Alexandre Soljenitsyne, tome I, traduit du russe par Anne Kichilov, Georges Philippenko et Nikita Struve, Fayard, 562 p., 27 €.
Né à Kislovodsk en 1918, Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne grandit à Rostov-sur-le-Don, entreprend de brillantes études en sciences et en philosophie, puis entre en 1941 dans larmée soviétique. Arrêté en 1945 pour avoir critiqué Staline, il est envoyé huit ans au bagne. Il en tire Une journée dIvan Denissovitch. Interdites en Union soviétique à partir de 1964, ses uvres connaissent un grand retentissement dans le monde entier. Arrêté en 1974, il est expulsé dURSS, sinstalle aux Etats-Unis puis retourne en Russie en 1994. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1970.