Lenfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique, 1917-1937
En deux phrases, l'étude de Dorena Caroli détruit la propagande poudre aux yeux sur les bienfaits du progrès social selon la méthode bolchévique.
Les ravages de la Première Guerre mondiale, de la révolution et de la guerre civile, et les masses denfants quelles ont privés de parents et de foyer ne sont sans doute pas imputables uniquement à la politique des bolcheviks. Mais ceux-ci furent incapables de faire face aux problèmes que posait lenfance abandonnée et dy apporter des solutions. [ ] La catastrophe de la collectivisation et les centaines de milliers denfants quelle ajouta à ceux qui avaient été laissés à labandon eurent pour cause lobsession des bolcheviks de réaliser leur projet coûte que coûte. Lexode continu des enfants vers les villes, les jeunes citadins qui erraient dans les rues tout au long des années 1930 furent les conséquences prévisibles de lappauvrissement dramatique des campagnes, du parti pris dignorer les laissés-pour-compte de lindustrialisation, et du manque dempressement du régime à développer une protection sociale.
Lenfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique, 1917-1937
Dorena Caroli
Présentation de Gábor T. Rittersporn
http://www.cairn.info/revue-cahiers-du-monde-russe-2005-4-page-859.htm
Louvrage de Dorena Caroli convainc le lecteur que le soin apporté aux enfants abandonnés et aux jeunes délinquants est un indicateur caractéristique du fonctionnement de la société soviétique et postsoviétique. Car il nest sans doute pas exagéré de dire que la besprizornost´ est lune des constantes de celle-ci. Lanalyse se limite à lépoque postrévolutionnaire et aux années 1930 ; cependant, il est évident que lauteur connaît bien ses prolongements dans laprès-guerre ainsi que les questions qui perdurent aujourdhui et que les enjeux de ses recherches sinscrivent dans la longue durée.
Les ravages de la Première Guerre mondiale, de la révolution et de la guerre civile, et les masses denfants quelles ont privés de parents et de foyer ne sont sans doute pas imputables uniquement à la politique des bolcheviks. Mais ceux-ci furent incapables de faire face aux problèmes que posait lenfance abandonnée et dy apporter des solutions. Ils ont surtout été responsables des difficultés croissantes du pays, qui faisaient de jeunes de plus en plus nombreux des réfugiés dans leur propre patrie.
La catastrophe de la collectivisation et les centaines de milliers denfants quelle ajouta à ceux qui avaient été laissés à labandon eurent pour cause lobsession des bolcheviks de réaliser leur projet coûte que coûte. Lexode continu des enfants vers les villes, les jeunes citadins qui erraient dans les rues tout au long des années 1930 furent les conséquences prévisibles de lappauvrissement dramatique des campagnes, du parti pris dignorer les laissés-pour-compte de lindustrialisation, et du manque dempressement du régime à développer une protection sociale.
D. Caroli décrit les efforts postrévolutionnaires pour créer des institutions viables afin de soccuper des orphelins. Lauteur ne néglige pas les difficultés à mobiliser des ressources, mais elle noublie pas que lÉtat soviétique se chargea de moins en moins du budget des établissements daccueil. Les autorités locales devaient assumer le gros de la charge, tout en nen ayant pas les moyens. Le financement alloué par lÉtat pour protéger les enfants de la rue fut insuffisant tout au long des années 1920 et la situation ne saméliora guère dans la décennie suivante.
Pourtant, les débuts avaient été plutôt prometteurs. Au cours des premières années du nouveau régime, les institutions chargées des mineurs ne manquèrent pas dinitiatives. Il est intéressant de constater quelles reprirent certains éléments du traitement de la délinquance juvénile par lAncien Régime. Il sagissait de mettre sur pied une juridiction spécifique pour les mineurs, mais la législation était tâtonnante et son application laissa à désirer. Il faut dire que les tribunaux nétaient pas les seuls organes désignés pour prendre en charge le sort de ces jeunes. Des commissions locales devaient examiner les cas denfants malfaiteurs et décider sils devaient, ou non, être déférés à la justice.
Les responsables de ces commissions et des orphelinats ne furent pas insensibles aux théories quune multitude déducateurs, médecins et psychologues élaboraient sur lenfance et la délinquance juvénile. Certains travaux reprirent des études médico-pédagogiques russes du début du siècle, alors que dautres sinspirèrent de lhypothèse de la déviance morale, dont les origines remontent à la même période. La curiosité à légard des études occidentales motiva également les chercheurs soviétiques. Léventail de ces recherches allait des tentatives pour explorer les causes biologiques de la criminalité de lenfant et de la prise en charge médicale des mineurs et des orphelins à létude des racines sociales des troubles juvéniles. LÉtat souhaitait cependant que les experts mettent laccent sur la responsabilité individuelle des jeunes quant à tous leurs actes, y compris ceux commis en situation de détresse.
Léducation par le travail occupa une large place parmi les méthodes que les experts préconisaient, mais il ne fut pas facile de la mettre en uvre dans des orphelinats mal équipés. Quelques colonies modèles parvinrent à organiser une forme de travail utile pour les jeunes délinquants. Il est dailleurs révélateur que les expériences les plus réussies aient été patronnées par la police. Les autres aboutirent pour la plupart à une sorte de formation professionnelle qui ne méritait guère ce nom.
Plus lenfance abandonnée posa de problèmes, plus le régime fut tenté de renoncer à lexpérimentation -- et plus il opta pour des solutions expéditives. Les discussions théoriques cessèrent dans les années 1930 et les commissions chargées des affaires des mineurs finirent par être démantelées. LÉtat institua la responsabilité criminelle des enfants [la peine de mort à partir de 12 ans décidée par Staline en 1932] et se contenta de prendre des demi-mesures, que les autorités locales nétaient pas à même de financer.
Le travail de Dorena Caroli est le seul à établir un bilan des tentatives soviétiques, dans les années 1920 et 1930, pour créer des administrations et des organismes de protection des mineurs en danger. Il sagit, dans une large mesure, dune histoire des institutions. Elle restait à écrire et nétait pas facile à élaborer. Lauteur a dû compulser une littérature abondante sur divers aspects de la problématique et surtout retrouver un nombre impressionnant de publications soviétiques qui navaient pas été explorées par le passé ; de même il lui a fallu prospecter dans les archives et passer en revue une vaste documentation. Espérons que cet ouvrage néchappera pas à lattention des chercheurs qui travaillent sur lenfance en Russie, sur la politique soviétique dans le domaine de la délinquance juvénile et de la justice pénale en général, sur la criminalité des jeunes, sur lhistoire sociale de lURSS et sur les cataclysmes du XXe siècle.