Le Goulag ignoré: le monde perdu des installations spéciales de Staline
Présentation par Nathalie Moine de l'étude de Lynne Viola sur le Goulag ignoré: le monde perdu des installations spéciales de Staline. Selon l'auteur, la collectivisation a engendré près de 2 millions de déportés, les premières vagues étant abandonnées, sans moyens, dans des régions désertiques.
Lynne Viola, The Unknown Gulag. The Lost World of Stalins Special Settlements
Cahiers du monde russe 48/4
http://monderusse.revues.org/document6088.html
Présentation par Nathalie Moine
Le dernier ouvrage de Lynne Viola, consacré aux paysans dékoulakisés et déportés sous Staline, vient combler un vide dans lhistoriographie occidentale. En effet, comme le fait justement remarquer lauteur, cet aspect de la répression stalinienne a été particulièrement passé sous silence, y compris par ceux qui, en pionniers, se sont attaché à dénoncer, mais aussi à documenter, les aspects les plus noirs du stalinisme. Alors que cette population de déportés est officiellement placée sous la juridiction de ladministration du GULag à partir de lété 1931, sous le terme de « Goulag » il nest question que des prisonniers des camps, dans la littérature savante comme dans le sens commun.
Cependant, ce silence est bien moins criant si lon considère la recherche russe récente. Viktor Zemskov a offert un panorama complet dès le début des années 1990 des différents contingents. Lintérêt des travaux de Viktor Danilov et de Sergej Krasilnikov excède largement le cadre régional quils se sont initialement fixé, sans compter les apports dautres historiens russes, comme N. Ivnickij ou Tatjana Slavko [1]. Il est donc regrettable que, sans doute pour des considérations éditoriales obligeant lauteur à forcer le trait, ces ouvrages ne soient mentionnés quen ultime note de bas de page dans lintroduction et dans une note de recherche placée en annexe, tandis que le corps du texte insiste sur lépais silence entourant cet « autre archipel ». Lynne Viola émet lhypothèse dune absence de postérité dans lintelligentsia russe, aussi bien celle qui resta en URSS et commença à diffuser des textes sur les camps sous la forme de samizdat après la mort de Stalin que celle qui partit en émigration (on rappellera cependant que la nouvelle Tout passe de Vasilij Grossman, confisquée par le KGB mais publiée chez Posev au début des années 1970, et consacrée au retour dun prisonnier du Goulag, accorde plusieurs pages au récit de la déportation des koulaks ukrainiens). Les déportations frappèrent massivement la paysannerie, et ce fut elle qui paya le plus lourd tribut à la répression stalinienne, alors que cette dernière vérité ne fut reconnue que tardivement, aussi bien en ce qui concerne le sort des paysans dékoulakisés que les victimes de la « seconde dékoulakisation », selon les termes de Lynne Viola, cest-à-dire la campagne lancée à lété 1937 contre les anciens koulaks.
Fruit dun important travail darchives, tant à Moscou que dans les archives régionales, notamment dans la région dArkhangelsk (lex-Territoire du Nord), et précédé de la publication de recueils de documents dune exceptionnelle richesse [2], ce nouveau livre de lhistorienne fait pendant à son ouvrage précédent, Peasant Rebels Under Stalin. Collectivization and the Culture of Peasant Resistance [3]. On y retrouve le même talent pour dresser un cadre général traitant des différents aspects de la déportation que pour donner à entendre la voix de ces paysans si longuement étouffée, tout en inscrivant cette monographie dans une interprétation générale du stalinisme. Loin de se noyer dans les colonnes de chiffres qui constituent pourtant une bonne part des archives désormais à la disposition des chercheurs après des décennies de mise au secret, Lynne Viola en livre lessentiel afin de montrer lampleur de la mesure : près de deux millions de personnes sont ainsi déportées entre 1930 et 1933, constituant, pendant cette première moitié de la décennie, la plus grande part de la main-duvre forcée, loin devant la population des camps qui gonflera à la suite des campagnes de répression de masse de la Grande Terreur, et dont les paysans continueront à constituer la majorité.
Le livre décrit les conditions terribles dans lesquelles se déroulent les vagues successives de déportation. Tant dans les trains que dans les lieux de rassemblement des familles déportées, puis dans les lieux définitifs dinstallation, la faim, la soif, les épidémies, mais aussi les coups des gardiens constituent lordinaire. Les taux de mortalité des premiers mois sont donc astronomiques. Les pages décrivant lentassement des familles, majoritairement des femmes, des enfants, des personnes âgées, dans les églises et monastères désaffectés à Arkhangelsk ou Vologda, sont sans doute les plus emblématiques de labsurdité et du désastre de la dékoulakisation.
La première période dinstallation où tout manque alors quil sagit de défricher des forêts épaisses et de nourrir une population en attendant les premières récoltes nest pas moins mortifère et trouve son apogée dans la famine de 1932-1933. À la mort sajoutent les séparations, plus ou moins définitives, entre ceux qui sont en état de travailler, donc envoyés aux avant-postes, et ceux qui ne sont que des « bouches à nourrir » ; ou entre les parents et leur progéniture, lorsque ladministration décide de laisser rentrer au village les jeunes enfants. Malgré tout, Lynne Viola insiste à plusieurs reprises sur limportante cohésion des familles paysannes qui tentent de résister au broyage un très grand nombre de lettres sont envoyées pour demander du secours à ceux qui sont restés, certains parents font des milliers de kilomètres pour tenter dapporter des vivres aux déportés ou récupérer de jeunes enfants et les sauver dune mort quasi certaine.
De fait, dans la lignée de son précédent ouvrage, Lynne Viola sattache à montrer les formes de résistance opposées par la paysannerie : voisins dans les villages tentant dempêcher le départ des koulaks ou protégeant les fugitifs, ou encore révoltes sur les lieux mêmes de déportation. Des bandes entières de déportés, comptant plusieurs centaines dhommes, auraient ainsi réussi à prendre le contrôle, pendant quelques heures, des lieux de commandement, avant dêtre écrasés par les troupes de lOGPU.
Lun des apports majeurs de louvrage de Lynne Viola concerne les formes de pouvoir du régime stalinien. Dun côté, une force surpuissante, qui se définit par sa brutalité, de lautre, un manque deffectif chronique pour mettre véritablement en uvre les visions grandioses des officines moscovites en matière de gestion du territoire et de la population. Alors que lidée dutiliser massivement la population pénale comme main-duvre forcée se fait jour au lancement du premier plan quinquennal, les premiers temps de la dékoulakisation se font apparemment sans vision précise de linstallation des déportés, aboutissant, dans le pire des cas, à la « déportation-abandon » décrite par Nicolas Werth [4]. Ce nest que plusieurs semaines après le début des opérations de déportation que les premières commissions, au niveau central, puis les premières études, au niveau local, en viennent à dresser, sur le papier, la localisation précise des futurs lieux de peuplement. De fait, labsence criante des structures les plus élémentaires pour prendre en charge les déportés contraste avec les efforts déployés par la bureaucratie stalinienne pour rendre compte de ce qui se passe. Le constat du chaos donne lieu à des prises de positions divergentes au sommet du pouvoir, lourdes de conséquences pour ceux qui contestent la ligne stalinienne, mais sans effet sur le sort des déportés. Lopération a des finalités économiques : coloniser des territoires, dans la foulée des ambitions tsaristes, mettre en valeur des ressources en matières premières, au premier chef le bois, même si une petite partie des déportés particulièrement malchanceux se retrouve employée dans les mines dor et de platine. Une proportion croissante dentre eux est également utilisée sur les grands chantiers industriels du premier plan quinquennal, aux côtés dune main-duvre de volontaires, comme la décrit avec précision Kotkin pour Magnitogorsk [5].
Labsurdité et limpréparation des projets conduisent à la fois à des pertes humaines, par décès et par fuite, mais aussi à la relocalisation, à plusieurs reprises, des lieux de peuplement les moins viables. Cest ce fiasco économique, nous dit Lynne Viola, qui explique la nouvelle orientation prise en matière de main-duvre forcée au cours de la Grande Terreur, lorsque les victimes qui échappent à lexécution viennent grossir un réseau de camps en expansion, dans lesquels il ne sagit plus de prendre en charge (ou de laisser mourir) des familles entières en échange du travail des adultes valides. Cette interprétation de la politique de main-duvre forcée est partiellement valide, mais elle laisse inexpliquée la seconde grande phase de gonflement des colonies spéciales, avec lafflux des peuples déportés à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Lessentiel de louvrage est concentré sur les trois premières années de la déportation, même si les derniers chapitres évoquent le semblant de normalisation qui suit, avant la nouvelle saignée de la Grande Terreur. La guerre, puis les dernières années du stalinisme qui voient la réhabilitation de la plupart des koulaks survivants avant même le décret de 1954 levant les dernières restrictions, ne constitue quun épilogue et lhistorienne reste donc très évasive sur le sort de ces « derniers Mohicans ». La permanence de la stigmatisation des déportés pendant tout le reste de la période soviétique est évoquée, mais on napprend rien, par exemple, sur la transformation des lieux de peuplement construits par les déportés. Cest là quun dialogue plus franc avec lhistoriographie russe aurait été fructueux, notamment grâce aux travaux de Krasilnikov sur les déplacés spéciaux dans la région de Tomsk qui concluent à un relatif bien-être pour les koulaks qui ont pu dépasser le cap de linstallation. De la même façon, on pourrait se demander comment sont reliées les vagues suivantes de déportations, effectuées sur des critères nationaux6. Notons dailleurs que si Lynne Viola se place délibérément dans une thématique qui ignore la question nationale, certains de ses développements montrent combien cette dernière a son importance, ainsi lorsquelle signale que Sergej Bergavinov, le chef du parti du Territoire du Nord, a passé la guerre civile en Ukraine et que sa perception du koulak comme ennemi est exacerbée lorsquil sagit dUkrainiens. Outre le choix chronologique, le cadre géographique de létude atténue limportance de la question nationale, puisque lauteur délaisse le Kazakhstan, où furent envoyés bon nombre de paysans polonais et allemands dès les années 1930. La marque laissée dans le paysage, le maillage de population, la vie économique des régions où furent installés de force les paysans dékoulakisés sont également des questions qui restent à explorer pour véritablement faire le tour de cet archipel enfin dévoilé.
* V. Zemskov, Specposelency v SSSR, 1930-1960, M. : Nauka, 2003 ; V. Danilov, S. Krasil´nikov, éds., Specpereselency v Zapadnoj Sibiri, 4 vol., Novosibirsk : EKOR, 1992-1996 ; S. Krasil´nikov, Serp i moloh. Krest´janskaja ssylka v Zapadnoj Sibiri v 1930-e gody, M. : ROSSPEN, 2003 ; N.A. Ivnickij, V. Makurov, éds., Iz istorii raskulaãivanija v Karelii, 1930-1931 gg., Petrozavodsk, 1991 ; T. Slavko, éd., Kulackaja ssylka na Urale, 1930-1936, M. : MOSGORARHIV, 1995. Parmi les récentes synthèses en russe sur le sujet : N.A. Ivnickij, Sud´ba raskulaãënnyh v SSSR, M. : Sobranie, 2004.
* Viktor Danilov, Roberta Manning, Lynne Viola, éds., Tragedija sovetskoj derevni: kollektivizacija i raskulaãivanie. Dokumenty i materialy, 1927-1937, 5 vol., M. : ROSSPEN, 1999-2006 ; Lynne Viola, Sergej Îuravlev, Tracy McDonald, Andrej Mel´nik, éds., Rjazanskaja derevnja v 1929-1930 gg.: hronika golovokruÏenija. Dokumenty i materialy, M. : ROSSPEN, 1998 ; cf. aussi Alexis Berelowitch, Viktor Danilov, éds., Sovetskaja derevnja glazami VâK-OGPU-NKVD, 1918-1939. Dokumenty i materialy, 3 vol., M. : ROSSPEN, 2000-2003.
* New York : Oxford University Press, 1996.
* N. Werth, Lîle aux cannibales : 1933, une déportation-abandon en Sibérie, P. : Perrin, 2006, 205 p.
* Stephen Kotkin, Magnetic Mountain : Stalinism as a Civilization, Berkeley : University of California Press, 1995, 730 p.
Cette question nest dailleurs pas traitée dans des ouvrages consacrés à lensemble des populations déportées sous le stalinisme, des « koulaks » aux nationalistes baltes en passant par les ex-prisonniers de guerre soviétiques soupçonnés davoir collaboré. Cf. Viktor Berdinskih, Specposelency. Politiãeskaja ssylka narodov Sovetskoj Rossii, M. : NLO, 2005.
Pour citer cette recension
Nathalie Moine, Lynne Viola, The Unknown Gulag. The Lost World of Stalins Special Settlements, Cahiers du monde russe, 48/4
http://monderusse.revues.org/document6088.html