Je sais dexpérience quaucun argument, aucun témoignage ne saurait convaincre un homme qui se considère comme communiste. Seule la réalité soviétique elle-même peut lui faire changer davis. Jai compris également que le communisme, ce nest pas une somme de convictions que lon sest mise dans la tête, le communisme imaginaire dans le cadre dun régime démocratique nest quun ensemble dopinions ou une position politique qui ne fait de mal à personne. Sur cent personnes qui professent le communisme à Paris ou à Rome sans avoir la moindre idée de ce quil est en réalité, quatre-vingt-dix-neuf lauraient renié si elles avaient eu loccasion den sentir les effets sur leur propre peau; il ne resterait parmi ses adeptes que des bouchers, des hommes pour qui la violence est non seulement un moyen daction, mais aussi le fondement de la société.
Julius Margolin
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Voyage au pays des Ze-Ka De Julius Margolin. Editeur: Bruit du temps. Version complétant La condition inhumaine publiée à Paris en 1949. Traduit par Luba Jurgenson. Présentation de léditeur: Enfin publié ici dans son intégralité pour la première fois au monde (plus dun tiers du livre est inédit) et sous son titre original, Voyage au pays des Ze-Ka est lun des plus bouleversants témoignages jamais écrits sur le Goulag. Le livre était paru en France en 1949 sous le titre La Condition inhumaine, bien avant les chefs-duvre de Soljenitsyne et de Chalamov. Cet hallucinant récit de cinq années passées dans les camps soviétiques ne le cède en rien à ceux de ses célèbres successeurs, ni pour la qualité littéraire, ni pour lacuité de pensée et la hauteur de vue avec laquelle lauteur sefforce de donner un sens à son expérience, aux limites de lhumain. |
Né dans une famille juive de Pinsk (Biélorussie), Julius Margolin (1900-1971) est élevé dans la culture russe. Après avoir terminé ses études de philosophie à Berlin, il sinstalle en Palestine. En 1939, il est en séjour à Lodz lorsque la Pologne est envahie. Il se réfugie alors dans sa ville natale, à lest du pays. Arrêté le 19 juin par le NKVD, il est envoyé dans un camp de travail sur la rive nord du lac Onéga. Ayant survécu par miracle à cinq années de Goulag, libéré en 1945, il écrit le Voyage dès son retour à Tel-Aviv, et doit faire face à une opinion internationale incrédule, lURSS étant encore auréolée de sa contribution à la victoire contre le nazisme. Il vient à Paris en 1950 témoigner au procès de David Rousset contre Les Lettres françaises, et ne cessera de lutter, jusquà sa mort en 1971, pour la libération des Ze-Ka, les prisonniers des camps.
Le témoignage de Julius Margolin constitue un document unique à plusieurs titres. Margolin fut victime de la répression soviétique contre les citoyens polonais affluant massivement de la Pologne occidentale et, plus généralement, du nettoyage des confins pratiqué dès le début de loccupation soviétique sur les territoires destinés à faire partie de lURSS. Ces purges, qui visaient à la russification des populations, devaient assurer en premier lieu la destruction des élites et des institutions démocratiques, étape déjà réalisée partout ailleurs en Union soviétique.
Dans le vaste corpus des récits sur le Goulag, loriginalité du livre de Margolin consiste en ceci quil apporte un témoignage émanant dun « étranger ». Ces témoignages constituent un volet à part dans la documentation littéraire sur le Goulag : avant leur arrestation, leurs auteurs nont pas été soumis à la pression idéologique, nont pas intériorisé les contraintes de la société soviétique, ni connu la peur des répressions. En un mot, ils étaient intérieurement libres. Aussi leurs écrits possèdent-ils une dimension anthropologique et narrative dune grande richesse (prenant souvent la forme de récits de voyage).
Toutefois, Margolin nest pas un vrai « étranger ». Son récit est écrit en russe, et son ancrage multiculturel lui permet daccorder une place importante à la culture russe, par le prisme de laquelle il aborde les événements auxquels il se voit confronté. Il a ainsi toutes les clés pour interpréter le monde du Goulag, et la justesse de ses observations est un outil précieux pour lhistorien.
Luba Jurgenson, maître de conférence en littérature russe à luniversité de Paris-IV Sorbonne, écrivain et traductrice, est lauteur de Lexpérience concentrationnaire est-elle indicible ?, éditions du Rocher, 2003, et de Création et tyrannie, Sulliver, 2009. Pour cette nouvelle édition du témoignage de Julius Margolin, Luba Jurgenson a repris et complété lensemble de la traduction française à partir des documents conservés aux Archives sionistes centrales, de lédition russe de 1952 (également incomplète) et des chapitres publiés séparément dans les revues Vremia i my (Tel-Aviv) et Novoïe Rousskoïe Slovo (New York).