Goulag et Littérature
Une pièce de théâtre tirée du la vie de Jacques Rossi, pas victime, mais collaborateur du système totalitaire soviétique.
Ce que jai vu et appris au goulag. Exercice de mémoire, daprès des entretiens de Jacques Rossi
Céline BAYOU, 01/12/2005, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=552
Présenté comme un spectacle de théâtre didactique, pensé comme un exercice de mémoire conçu à partir dentretiens de Jacques Rossi, Ce que jai vu et appris au goulag transcende pourtant la seule ambition pédagogique pour interroger sur le propre positionnement du spectateur, en tant que tel mais aussi, plus généralement, en tant que citoyen, acteur de sa propre vie.
Poursuivant sa recherche sur le thème du goulag (1) et le devoir de mémoire, la metteur en scène Judith Depaule fait jouer actuellement à Paris une pièce courte et atypique, dont lambition éducative affichée ne doit pas réduire la réelle portée. Ce travail va bien au-delà puisquil sagit, en réveillant nos mémoires sur le témoignage sans doute trop méconnu de Jacques Rossi, dinterroger les spectateurs sur leur propre mémoire, leurs utopies et aussi, peut-être, leur posture de citoyens dans une société qui feint de ne pas connaître et craindre lenfermement.
Jacques le Français
Né en 1909, Jacques Rossi a, par les hasards de lhistoire, passé son enfance en Pologne. Cest là quil adhère, en 1928, au Parti communiste alors clandestin. Polyglotte, il est rapidement repéré par le Komintern qui le recrute comme agent de liaison, avant de le «prêter», à son insu, à lArmée rouge (le GRU). Il parcourt alors lEurope, «petit agent secret pas trop introduit dans les grandes affaires», comme il se décrit lui-même. Jacques Rossi est un pur, profondément dévoué à la cause communiste quil veut de justice sociale. Rappelé dEspagne en 1937, il est arrêté à Moscou, comme la plupart de ses collègues en cette période trouble de purges.
Condamné à huit ans de camps pour espionnage au service de la France et de la Pologne, il est envoyé au goulag (toute personne condamnée à plus de trois ans létait systématiquement) puis, en 1949, à vingt-cinq ans. «Jacques le Français» est libéré après le XXe Congrès, en 1956. Tenu pour citoyen soviétique, il passe encore cinq ans en relégation administrative à Samarcande, avant de quitter lURSS pour la Pologne, le Japon, les Etats-Unis et, enfin, la France, où il arrive en 1985. Il sy éteint, le 30 juin 2004, à lâge de 95 ans, non sans avoir, avant, témoigné.
Sa biographie est ici évoquée en six étapes distinctes qui retracent lhistoire de cette utopi : lentrée en communisme, les années de mission au service de linternationale communiste, les circonstances de larrestation (dans le désordre terrifiant de 1937, J. Rossi évoque même son «soulagement» à être arrêté, comme si linéluctabilité dun événement, aussi effrayant soit-il, renforçait son urgence), le choc de la prison (et légalitarisme reconnu du système, les étrangers ne bénéficiant finalement daucun traitement particulier, ni moins ni plus torturés que les autres pour avouer une faute que personne ne soupçonne réellement quils aient commise), lépreuve révélatrice du goulag et les conclusions de lancien prisonnier une fois libéré.
«Quelle était belle cette utopie»
Lun des rares Français à avoir connu le goulag, Jacques Rossi a procédé à une lecture inattendue de son expérience: il na pas fait lobjet dune erreur administrative, puisque cest lui qui a commis lerreur de croire à une idéologie destructrice. Dès lors, il nest pas victime, mais collaborateur dun système totalitaire, puni à juste titre pour son crime («Le Parti na pas reconnu son «erreur». Lerreur, cest moi qui lavais commise. Cela, je ne le comprendrais que petit à petit, en découvrant ce que les communistes ont fait subir à une multitude de peuples»).
Dans un pays encore frappé damnésie sur la question du goulag (2), la France continuant de feindre de croire que condamnation du système soviétique rime avec remise en cause de la victoire de lURSS sur le nazisme, le précieux témoignage de Jacques Rossi mérite dêtre entendu (rappelons quil fallut attendre 1973 pour que la France, sous la force du témoignage de Soljenitsyne, cesse de nier les camps de travail correctifs soviétiques).
Pourtant, Jacques le Français, qui, à la rubrique «Formation» de son CV aimait à indiquer «Etudes de survie, Archipel du Goulag, 1937-1957», na vu ses témoignages édités quà partir de 1995. Cest la parole si particulière, brute et pleine dun humour qui se garde de lironie, de celui qui a sans doute survécu en partie grâce à son désir de témoigner, qui est donnée ici à entendre.
Entre proximité et distanciation, toujours lenfermement
Le parti pris de la mise en scène déroute le spectateur, dans un savant mélange de proximité et de mise à distance. En cela, la pièce est également fidèle au témoignage de J. Rossi, dont le fameux humour peut être vu lui aussi comme une mise à distance (le spectateur ne peut quêtre saisi par son analyse de la question du «pire»).
Le comédien Samuel Carneiro en joue à la perfection, simultanément professeur-conférencier, témoin et incarnation de la voix de J. Rossi (son explication savoureuse quant à la nature dun «faux passeport» et celle dun «vrai faux passeport», entre deux séquences vidéo sur fond sonore à la James Bond, achève dembrouiller le spectateur : est-il faux témoin ou vrai dépositaire de la parole ? Et qui suis-je, moi, spectateur si proche et impliqué, témoin et dépositaire dune mémoire ?). Son assistante au regard mutin, Emilie Rousset, joue aussi de lambiguïté, tantôt didactique aide interrompant le récit pour une explication de texte (rappels historiques en dates et en chiffres, terminologie, manipulation des séquences vidéo et éclairages), parfois hôtesse de lair rappelant lemplacement des sorties de secours, mais aussi potache ponctuant chaque nouvelle séquence dun lancer de boule de papier sur le conférencier-témoin.
Présentée comme lincarnation dune salle de classe, symbolisant à sa façon lenfermement, la salle sapparente également à lunivers médical, sentiment renforcé par laccoutrement des spectateurs, invités à passer dès lentrée les blouses de mauvais augure quon leur fournit à lhôpital. La salle est immaculée, et le restera, pas même souillée par les chaussures crottées des spectateurs. Et ceux-là de sinterroger : allusion au fait quaprès 1960, qui marque le démantèlement officiel de la Direction principale des camps (le goulag), le système aura recours à linternement psychiatrique (le goulag na pas disparu, il sest alors dissous dans la société) ? Ou mise en garde au spectateur, invité par là à déposer à lentrée ses jugements, a priori et idées (préconçues ou pas), pour ne pas polluer et brouiller la parole du témoin ?
Installé sur des bancs eux aussi immaculés (tout est blanc, du sol au plafond, en passant par les tenues du public donc, et la séquence vidéo qui figure si joliment la déportation par ce petit train cahotant sur une neige qui fait songer aux nuages), le spectateur trouve posé devant lui des casques dont il est prié de se munir afin dêtre relié aux acteurs et à la composition sonore. Subtil mélange, là encore, entre proximité (le lien auditif privilégié) et mise à distance (lappareillage).
(1) Durant lhiver 2004/2005, J. Depaule a monté une revue de théâtre au goulag, Qui ne travaille pas ne mange pas. Voir Céline Bayou, «Qui ne travaille pas ne mange pas. Le théâtre dans les camps staliniens»,
Regard sur lEst, 1er décembre 2004, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=498
(2) La pièce le rappelle : au plus fort de son développement, en 1950, le goulag enregistrera 2.500.000 détenus. On estime que plus de 20 millions de personnes y ont été internées, avec un taux de mortalité variant de 7 à 25 %.
Ce que jai vu et appris au goulag
www.mabeloctobre.net
Le Grand Parquet, 20 bis, rue du Département, 75018 Paris (M° Max Dormoy ou La Chapelle)Jusquau 11 décembre 2005