Dernière chance pour la Russie |
On ne présente plus le Nobel de littérature Alexandre Soljenitsyne. Rappelons cependant qu'avec L'Archipel du Goulag, en 1973, il éveillait l'Occident à la conscience des bagnes et goulags soviétiques, qu'il avait lui-même connus, dès l'après-guerre. Expulsé d'Union soviétique en 1974, il a passé les vingt années suivantes exilé aux Etats-Unis. En 1994, après l'éclatement du communisme, il revient en Russie et assiste impuissant à la désintégration de son pays.
Alexandre Soljenitsyne, vous devez votre expulsion de Russie en 1974 au KGB. Quand vous y êtes revenu en 1994, pouviez-vous imaginer qu'un officier de cette police secrète, Vladimir Poutine, dirige un jour la Russie?
Je ne l'excluais pas du tout. Sous Gorbatchev et pendant toute l'ère d'Eltsine, nous n'avons connu ni réformes ni démocratie. L'Ouest vivait sur une légende fondée sur absolument rien, qui voulait que sous Eltsine on avait introduit la démocratie en Russie, et que des réformes d'économie de marché étaient réalisées. Quand Eltsine s'est retiré, le président Bill Clinton l'a même appelé père de la démocratie russe
On ne saurait prendre cela que comme de l'ironie mordante.
Gorbatchev, avec la glasnost, la liberté d'opinion et la transparence dans la vie publique, a tout de même provoqué des changements
C'est bien le seul service qu'il ait rendu à la Russie. C'est un homme politique extrêmement peu décidé, il n'a procédé qu'à demi-pas, par demi-mesures toutes expérimentales. A l'époque soviétique, nous avions un système économique qui fonctionnait plutôt mal que bien. Mais il l'a détruit, sans savoir par quoi il allait le remplacer. Il parlait d'une économie de marché socialiste - chose qui est impensable.
Et quand Eltsine est arrivé à la tête du pays, il a voulu aussi vite que possible faire quelque chose, peu importait quoi, il le disait lui-même. Il n'a jamais eu le moindre plan de réforme.
Au moment de la privatisation de l'économie d'Etat, chacun devait recevoir, sous forme de coupons, sa part de la fortune du peuple.
C'est le plus éhonté des mensonges. La propriété de l'Etat est tombée en mains privées - dans celles de coquins et d'imposteurs. Des géants de l'industrie ont été vendus à vil prix, parfois pour un pour cent ou la moitié d'un pour cent de leur valeur réelle. En l'espace de deux ans, la production a chuté de 50% et, dans le secteur de la recherche, de 70%.
Nos réformes ont été une catastrophe, nous avons perdu quinze ans, c'est une tragédie. Plus de la moitié de notre population a été jetée dans la détresse et la misère et ne reçoit plus ni salaire ni traitement quelconque, mais vit d'un petit lopin de terre qui lui appartient.
Des magnats avides et carnassiers ont fait pendant ce temps des fortunes colossales par la spéculation. Ils se sont de surcroît appropriés les médias de masse. Deux chaînes de télévision diffusent leurs programmes sur l'ensemble du pays. L'une appartient à l'Etat, l'autre, plus importante, est entre les mains d'une oligarchie de la finance.
Quand je suis revenu en Russie, j'ai pu m'adresser aux gens à la télévision. Mais quand j'ai commencé à dire la vérité sur la Tchétchénie, on m'a interdit d'antenne, et cela vaut encore aujourd'hui.
A votre retour des Etats-Unis, vous avez parcouru la Russie, parlé avec des milliers de gens. Que pense le peuple?
Aujourd'hui encore, notre population ne peut pas croire que les actes d'Eltsine ont été des erreurs ou des faux pas. Les gens sont convaincus que tout cela a été fait à dessein, qu'un seul but était poursuivi: détruire la Russie ou à tout le moins infliger au pays un maximum de dommages. Quant au mythe qui veut que nous ayons une démocratie, il vient en premier lieu de ce que ce mensonge n'a cessé d'être répété. Mais nous avons tout au plus des coulisses démocratiques
Mais il y a tout de même des votations, des partis différents, un parlement, la Douma.
Notre Douma n'est en rien une assemblée représentative du peuple.
A l'époque communiste, nous n'avions qu'un seul parti et on n'aimait pas ça. Mais les deux législatures que nous venons de vivre faisaient penser à un théâtre de foire.
Les lois vraiment importantes et nécessaires qui devraient être réformées ne l'ont pas été. On pratique le jeu des oppositions irréconciliables. Et à chaque fois qu'Eltsine faisait valoir son point de vue contre elle, la Douma s'exclamait d'une seule voix: Sauvons la Douma! Mais la Douma ne place jamais ni le peuple ni le pays au premier plan de ses préoccupations, uniquement sa propre survie...
Quelles sont les lois importantes qui devraient voir le jour?
Une loi sur l'administration des communes et des circonscriptions, ce serait le plus important. C'est là que peut s'ébaucher la démocratie.
Avant qu'Eltsine ne désigne Poutine, on a assisté à un ballet de premiers ministres
Eltsine a mis à l'épreuve plusieurs premiers ministres comme successeur possible - et cela d'un seul point de vue: qui protégerait le mieux son clan? Finalement, il s'est décidé pour Poutine.
Celui-ci pourra-t-il redonner la priorité au pays?
Je distingue entre le projet Poutine et la personnalité Poutine. Le projet Poutine représente avant tout Eltsine et son proche entourage, une bureaucratie corrompue et les magnats de la finance. Tous n'ont qu'une seule crainte: qu'on leur reprenne ce dont ils se sont emparés, qu'on investigue sur leurs crimes et qu'on les juge.
Qu'est-ce qui leur a fait se décider pour Poutine?
Ils partent de l'idée qu'il garantit l'inviolabilité de leur butin. Et la première chose que Poutine a faite lorsqu'il est devenu président par interim a été de promulguer un décret par lequel Eltsine et sa famille ne seraient jamais convoqués devant une cour incroyable! Voilà pour le projet Poutine. Une vision d'horreur.
Et la personne Poutine?
Pour beaucoup d'entre nous, à bien des égards, il reste une énigme. Nous ne savons pas comment il se comportera quand il sera devenu président. Il est à la croisée des chemins: soit accomplir les volontés de ses sponsors, et ainsi pousser le pays vers une ruine absolue, et lui-même avec. Soit briser la loyauté envers le clan et élaborer sa propre politique.
Quels sont les premiers pas que Poutine devrait accomplir?
Ça dépend du poids qui le lie à la famille Eltsine. J'espère qu'un homme qui a son dynamisme ne se contentera pas de jouer le rôle d'une marionnette. Il aura de la peine à servir d'exécuteur à une volonté étrangère. Ses premiers pas, s'il est élu le 26 mars, montreront de quelle façon il juge son héritage, et s'il reconnaît que, dans tous les domaines, la Russie est à terre.
Ce serait un signal important pour la société, si les criminels et les fonctionnaires corrompus recevaient un juste châtiment. Plutôt que d'assurer que l'ex-président soit à jamais à l'abri de toute sanction
la justice doit régner. C'est cela surtout qu'attend le peuple.
Et un renforcement de l'Etat, comme l'a annoncé Poutine?
Cela semble aujourd'hui inévitable. Des millions de Russes sont bloqués devant un mur d'arbitraire bureaucratique et administratif, qui les empêche d'avancer. Et ils ne peuvent pas se plaindre, aucun tribunal ne défend leurs droits. Toutes les voies pour sauver la Russie sont bouchées. Et le pays se désagrège lentement en régions. Cela exige donc un pouvoir central fort, qui ne permette pas que l'Etat parte en pièces.
Mais cet Etat renforcé doit, parallèlement, laisser émerger un pouvoir non moins fort à partir d'en bas - à commencer au niveau des communes. Ces deux structures doivent pouvoir se contrôler mutuellement.
Il incombe à l'Etat central de veiller à l'application des lois. Les différents échelons administratifs autonomes veillent quant à eux à ce que toutes les décisions étatiques, à tous les échelons, soient prises dans la transparence et répondent aux attentes des citoyens. Sans cela, notre pays, avec son immense territoire, sa population considérable et ses diverses confessions ne peut pas survivre.
Pour vous, où sont les frontières de la Russie?
J'ai dit depuis 1990 déjà que je tenais l'Asie centrale pour une région qui doit se développer indépendamment de la Russie. C'est une possibilité qu'il faut également accorder à l'espace transcaucasien. Je considère comme une faute de la Russie impériale que l'appel de la Géorgie et de l'Arménie à les protéger des Turcs ait correspondu à l'incorporation de ces pays au sein de la Russie. Les Etats baltes doivent eux aussi suivre leur propre chemin. En revanche, j'ai ressenti la séparation d'avec la Biélorussie comme un coup douloureux.
L'indépendance de l'Ukraine m'a aussi fait mal. Je lui reconnais pleinement le droit à développer sa propre culture et sa propre langue. Mais des millions de destins personnels nous ont liés ensemble. 63% des gens là-bas ont le russe pour langue maternelle. Le principe de la parenté des cultures et des nations devrait ici prévaloir.
Que devrait-il advenir de la Tchétchénie?
Début 1992 déjà, j'ai fait part, en détail, à Boris Eltsine de mon avis sur cette question. Je lui avais dit: laissez les Tchétchènes devenir indépendants. S'ils le veulent, qu'ils essaient. Ils reviendront d'eux-mêmes.
En 1994, première guerre de Tchétchénie
Cette guerre honteuse s'est terminée par une honteuse capitulation. Là-dessus, les Tchétchènes auraient pu bâtir leur Etat. Mais au lieu de cela, la Tchétchénie s'est transformée en un réseau de camps de formation de combattants musulmans venus de l'extérieur avec des armes étrangères supérieures à celles de l'armée russe. Le problème tchétchène s'est internationalisé. Or, entre les Islamistes fondamentalistes et ce qu'il est convenu d'appeler le monde développé, on assiste depuis des décennies à la confrontation qu'on sait
Suite à la politique démentielle du gouvernement Eltsine, ce conflit s'est étendu bien au-delà de nos portes. Et pour le moment, je ne vois pas de solution en vue. Une Tchétchénie indépendante ne serait actuellement pas viable. Il faudra injecter de l'argent, stationner des régiments qui seront sans cesse à la merci des attaques des rebelles.
Vous avez une fois écrit qu'au Goulag les prisonniers tchétchènes étaient les plus déterminés et les plus implacables.
Ce sont de remarquables guerriers, un peuple fier et inflexible, avec lequel le régime soviétique, pourtant dur, a rencontré de gros problèmes, qu'il a tenté de résoudre en déportant l'intégralité de la population
Malgré la fin du communisme, aucun problème n'est donc résolu...
Ce qu'il restait de morale s'est réduit à rien ou presque rien. Beaucoup d'écrivains de la nouvelle génération ont jeté par-dessus bord toute valeur spirituelle, et ne se sentent plus responsables ni du pays ni même de leur uvre
Le chemin vers la démocratie demande bien du temps et de la patience - c'est vrai pour les intellectuels comme pour les politiciens.
On a voulu, en Russie, la démocratie en une nuit, sans passer par une période de transition, d'apprentissage, d'habitudes nouvelles à acquérir. Aux Etats-Unis aussi, on disait: nous voulons la démocratie encore aujourd'hui! et au diable ce vieux Soljenitsyne circonspect!
Propos recueillis par Fritjof Meyer, Jörg R. Meltke, Martin Doerry
Traduction J.-F. Duval © Der Spiegel / NYTSS