Enfin un historien pas au service des bourreaux du peuple, Lénine et Staline

Des recherches effectuées dans les archives par plusieurs équipes permettent de saisir que les relations entre les organes répressifs, malgré l'ampleur de l'oppression allant jusqu'à la terreur, n'a jamais réussi à réduire les campagnes au silence, les paysans contestant, même au péril de leur vie, la politique du parti. Que le PCUS utilise quelques paysans pour faire croire que sa politique est soutenue par des gens des campagne n'a pas dupé des millions de campagnards qui savaient que leur sort devenait "le second servage", bien pire que celui régnant au temps des Romanov aboli en 1856.

Enfin, l'ampleur des notes ne doit pas décourager leurs consultations car elles sont riches de faits et de références: l'horreur jusque et y compris dans les moindres détails!


Campagnes soviétiques vues par la Tchéka-OGPU-NKVD

Introduction, NICOLAS WERTH, 15/04/04

Au cours de l’année 2003, deux nouveaux volumes (tome III, livres 1 et 2, 1930-1934) des Campagnes soviétiques vues par la Tchéka-OGPU-NKVD sont sortis à Moscou, aux éditions Rosspen. Nous avions largement rendu compte des deux premiers volumes, consacrés aux années 1918-1929, dont nous avions traduit et présenté de longs extraits dans le Bulletin de l’IHTP n° 78 (second semestre 2001). Rappelons que ce projet, dirigé par le Pr. Viktor.P. Danilov, spécialiste internationalement reconnu de la paysannerie soviétique, associe une quinzaine d’historiens et d’archivistes[1]. La Maison des sciences de l’homme (coordinateur : Alexis Berelowitch, co-responsable du projet) et l’Institut d’histoire du temps présent (coordinateur : Nicolas Werth) participent à cette publication, aux côtés de l’Institut d’histoire de la Russie de l’Académie des sciences de Russie, des Archives centrales du FSB de la Fédération de Russie (d’où sont extraits la majorité des documents publiés) et des Archives économiques d’État de la Russie. Depuis 2000, le Conseil suédois de la Recherche (coordinateur : Lenhardt Samuelson) s’est associé également à ce projet international.

Il nous a semblé opportun de poursuivre le travail entrepris il y a deux ans et de donner à des lecteurs non russophones la possibilité de prendre connaissance de ces sources exceptionnelles, en traduisant et commentant un certain nombre de textes significatifs. La présentation générale qui suit, rédigée spécialement pour ce dossier, est destinée à mettre en perspective cette sélection – qui s’est voulue large – de documents inédits.

Avant d’analyser les principaux apports des documents de l’OGPU à l’histoire de la paysannerie soviétique dans la première moitié des années 1930 – années décisives, au cours desquelles la paysannerie dut faire face à la collectivisation forcée de l’agriculture, à la « dékoulakisation », mais aussi aux disettes et aux famines qui résultèrent de la désorganisation totale du système de production et de l’imposition de prélèvements prédateurs au profit de l’État – présentons rapidement les sources[2]. À la fin des années 1920, le système de collecte de l’information sur ce qui se passait dans le pays, l’une des tâches prioritaires de la police politique soviétique dès les débuts du régime[3], était déjà bien rôdé. Le département Information de l’OGPU, l’un des principaux départements de la police politique, employait, pour la collecte, la transmission et la synthèse de « l’information sur l’état du pays », près d’un millier d’agents (dont une centaine de rédacteurs chargés, au département Information central, de rédiger, à partir des informations envoyées par leurs collègues des départements provinciaux, les rapports destinés à la trentaine de hauts dirigeants concernés par ces documents de la plus haute confidentialité), plusieurs milliers de « résidents » et plusieurs dizaines de milliers « d’informateurs »[4]. Plusieurs types de rapports sur « l’état des campagnes » étaient régulièrement produits : outre les rapports hebdomadaire et mensuel[5], le département Information préparait toute une série de documents thématiques de synthèse, couvrant des périodes assez longues (un, deux, voire trois ans)[6] , des « dossiers de travail » sur un thème précis, exploités notamment pour la préparation de rapports circonstanciés à l’occasion d’un plenum du Comité central ou d’une réunion du Politburo ainsi que des rapports « opérationnels » précédant une campagne politique spécifique ou en dressant le bilan[7]. Le lancement, début 1930, de la collectivisation et de la « dékoulakisation » perturba durablement la routine bureaucratique de l’OGPU, et du département Information en particulier. Chacun des départements centraux de l’OGPU en charge des opérations de « dékoulakisation » (le département secret-opérationnel, le département des transports, le département spécial, le « groupe opérationnel pour les affaires de dékoulakisation »), mais aussi toutes les Représentations plénipotentiaires régionales de l’OGPU, furent en effet instruits de transmettre quotidiennement à la direction de l’OGPU leurs propres rapports sur l’avancement des opérations d’arrestation, de déportation, voire de « liquidation des insurrections koulaks ». En outre, devaient être directement envoyées au Centre, par télégramme, toutes les informations concernant les différentes formes d’opposition manifestées par les paysans dans le cours de la collectivisation : « manifestations de masse », émeutes, « insurrections koulaks », « actes de terrorisme » dirigés contre les représentants du pouvoir soviétique, les militants du Parti et les « activistes », incendies, abattage massif de cheptel, « sabotage de machines agricoles », « proclamations et tracts hostiles », etc.

Il en résulta une masse considérable de « dépêches opérationnelles » saisies et transmises « dans le feu de l’action », qui ne passaient plus par les « rédacteurs professionnels » du Département Information. Ceux-ci continuèrent néanmoins à produire des rapports de synthèse sur un certain nombre de sujets particulièrement brûlants : le « développement des luttes de classe et la construction des kolkhozes », l’état d’avancement des diverses campagnes de collecte d’État, la situation des « déplacés spéciaux » (déportés) dans telle ou telle région d’exil, la dynamique des résistances paysannes à la collectivisation, etc.

Lors de la grande réorganisation administrative de l’OGPU de mars 1931, à l’issue de laquelle la police politique fut chargée de la gestion de millions de paysans déportés (cf. infra, p.), le département Information fusionna avec le département secret pour former le département secret-politique. Au sein de ce nouveau département, la 2e section fut spécialement chargée de suivre « l’état politique et économique des campagnes » et de préparer des rapports de synthèse pour la direction de l’OGPU et les quelques dizaines des plus hauts dirigeants politiques auxquels étaient régulièrement envoyés ces documents ultra-confidentiels. Alors que le fossé entre les succès proclamés de la « construction socialiste » dans les campagnes et la situation réelle ne cessait de s’approfondir, certains sujets, particulièrement tabous, comme la famine, firent l’objet d’une véritable censure au sein même du système d’information secret de l’OGPU : comme l’indique une correspondance (mars 1933) entre Vsevolod Balitski, le chef du GPU de la RSS d’Ukraine et Genrikh Iagoda, le chef-adjoint de l’OGPU, les rapports faisant état de « difficultés alimentaires » devaient être exclusivement adressés, sous forme de lettre personnelle, à l’attention du chef du GPU d’Ukraine. Les Premiers secrétaires régionaux du Parti ne devaient être informés qu’oralement. Aussi, fort peu de documents éclairant la famine de 1932-1933 ont-ils été conservés dans les archives du FSB. À partir de la seconde moitié de 1933, de nouveaux agents de l’OGPU dépêchés dans les campagnes au plus fort de la « crise des collectes » de 1932-1933 (cf. infra, p ) – les chefs-adjoints des départements politiques des Stations de machines (MTS*) et de tracteurs – devinrent les principaux pourvoyeurs d’informations sur le quotidien des kolkhozes qu’ils étaient chargés de surveiller et d’encadrer. Je ne reviendrai pas en détail, ici, sur les nombreux problèmes méthodologiques que posent à l’historien, les rapports de la police politique[8]. J’en mentionnerai brièvement quelques-uns. Dans l’analyse du rapport, il faut savoir faire la part de l’attente et des demandes du commanditaire, des schémas explicatifs, des catégories (« koulaks », « gardes-blancs », « bandits », « saboteurs », etc.) et des typologies apprises et répétées par les rédacteurs et les compilateurs. Jusqu’à quel point les schémas propagandistes et idéologiques assimilés par les rédacteurs influaient-ils sur le texte final ? Comment étaient sélectionnés – dans les rapports de synthèse notamment –les exemples concrets finalement retenus, qui donnent souvent au document final (qui est, ne l’oublions pas, une compilation de compilations) un aspect « coupé collé »? Comment peut-on suivre, à partir d’une information chaotique, irrégulière, alternant courtes dépêches opérationnelles, rédigées à la hâte dans le feu de l’action, et longs rapports de synthèse, résultat de laborieuses compilations, le développement d’une politique, l’évolution de comportements sociaux et, plus précisément, des rapports entre la paysannerie et de l’État soviétique? Malgré leurs évidentes limites, on ne saurait toutefois sous-estimer l’apport considérable des rapports de la police politique à notre connaissance, encore très lacunaire, de l’histoire sociale des campagnes soviétiques des années 1930.

Une première grande question éclairée par les rapports de l’OGPU est le déroulement de la « dékoulakisation », décidée au plus haut niveau, par une directive du Politburo du 30 janvier 1930. Les divers types de documents présentés – rapports quotidiens du Département secret-opérationnel de l’OGPU sur les opérations d’arrestation des « koulaks de 1re catégorie », rapports quotidiens du Département Transport de l’OGPU sur les opérations de déportation des « koulaks de 2e catégorie », instructions envoyées par la Direction centrale de l’OGPU aux Représentations plénipotentiaires régionales, rapports des Représentations plénipotentiaires sur la situation sur le terrain, lettres de responsables politiques envoyés en mission, notes de synthèse sur « l’état de la déportation et de l’installation des déplacés spéciaux », etc. – permettent de saisir les différentes étapes, jusqu’à présent mal identifiées, de la dékoulakisation, d’évaluer les contingents concernés, de prendre la mesure des problèmes posés par d’immenses opérations de déportation de millions de paysans fort mal préparées, de suivre la mise en place et le quotidien d’une catégorie spécifique d’exclus, de comprendre le passage d’une « déportation-abandon » à une gestion économique plus « rationnelle » des déportés.

Aussitôt après la décision, prise au Plenum du Comité central de novembre 1929, de lancer la collectivisation et de « liquider les koulaks en tant que classe », deux Commissions du Politburo furent mises en place pour préparer les modalités concrètes de ces campagnes, la première (Commission pour la collectivisation) présidée par Iakovlev, le Commissaire du peuple à l’Agriculture, la seconde (Commission de dékoulakisation), présidée par V. Molotov, membre du Politburo et proche collaborateur de Staline. Cette commission[9] définit arbitrairement trois catégories de « koulaks », sujets à des « traitements » différents, ainsi que des quotas approximatifs pour chaque catégorie. Le rapport de la Commission Molotov servit de base à la résolution secrète du Politburo du 30 janvier 1930, « Sur les mesures à prendre pour la liquidation des exploitations koulaks dans les régions de collectivisation totale »[10]. Ce texte attribuait à chaque région des quotas de dékoulakisation, en « 1re » et « 2e catégorie ». Au nombre de 60 000[11], les koulaks de « 1re catégorie », définis comme « activistes engagés dans des actions contre-révolutionnaires », devaient être arrêtés et transférés en camp de concentration, après un « passage rapide devant une troïka » (juridiction d’exception de la police politique). Il était précisé « qu’à l’encontre des activistes les plus fieffés et endurcis (sic) devaient être appliquées des sanctions dures, y compris la peine de mort ». Les listes des koulaks de « 1re catégorie » étaient du ressort exclusif de la police politique. Elles étaient dressées sur la base de renseignements opérationnels recueillis, depuis des années, par les services de l’OGPU, sur les « éléments antisoviétiques »[12].

Les koulaks de « 2e catégorie » – au nombre initial évalué, par quotas régionaux, entre 129 000 et 154 000 familles – et définis comme « les paysans les plus riches, mais moins activement engagés dans des activités contre-révolutionnaires », devaient être arrêtés et déportés, avec leur famille, après confiscation de tous leurs biens, dans des régions éloignées du pays[13]. Les listes de koulaks de « 2e catégorie » devaient être établies, au niveau local, par une « commission de dékoulakisation » comprenant des fonctionnaires du Parti et des « activistes » locaux – komsomols, membres du soviet rural, paysans pauvres.. La résolution du Politburo mentionnait enfin – sans s’y attarder, et sans préciser de quotas – une « troisième catégorie » de koulaks qui, après avoir été expropriés, devaient être « réinstallés dans les limites de leur district en dehors des terres prévues pour être collectivisées ». Au total, le nombre des exploitations liquidées devait représenter « en moyenne de 3 à 5 % de l’ensemble des exploitations paysannes ». Ces dispositions ouvraient naturellement la voie à tous les abus, pillages et autres règlements de compte. Loin d’être l’opération planifiée, fondée sur des « objectifs fermes » et des « quotas maîtrisés » relevant de cette « culture du chiffre » qui était en train d’envahir tous les domaines de la vie politique, économique et sociale, la dékoulakisation se développa en un processus chaotique et largement incontrôlé.

68 rapports quasi quotidiens (31 janvier – 24 avril) du département secret-opérationnel de l’OGPU permettent de suivre, au jour le jour, la progression des opérations d’arrestation des « koulaks de 1re catégorie ». Au cours de cette première phase, environ 140 000 personnes furent arrêtées – soit deux fois plus que le nombre prévu fin janvier (un nombre équivalent – environ 143 000 personnes furent arrêtées dans une seconde phase, de fin avril à fin septembre 1930)[14]. L’augmentation de près de 400 % du nombre de personnes arrêtées, par rapport aux « quotas » initialement prévus, était en partie due à la résistance inattendue opposée par un certain nombre de paysans – et de non-paysans – à la collectivisation. Malgré l’évident arbitraire des étiquettes sociales figurant dans les rapports, ceux-ci révèlent une grande diversité parmi les individus arrêtés : outre les exploitants agricoles désignés comme « koulaks », figurent de nombreux petits commerçants, membres du clergé, anciens fonctionnaires tsaristes, ex-propriétaires fonciers, mais aussi des membres de « l’intelligentsia rurale » ayant souvent appartenu à des cercles socialistes-révolutionnaires – bref, un vaste éventail d’individus, jugés socialement et politiquement « suspects ». Les annotations portées par Genrikh Iagoda sur l’un des rapports, en date du 15 février, à un moment où tous les quotas – quinze jours après le lancement de l’opération – étaient déjà dépassés, témoignent de la crainte des plus hauts responsables politiques et policiers de voir la dékoulakisation déraper – y compris dans sa partie en principe la mieux maîtrisable, puisque dépendant directement de l’OGPU, l’arrestation des « koulaks de 1re catégorie » : « Nous ne sommes pas en train de nettoyer les régions des popes, commerçants et autres, écrit le chef-adjoint de l’OGPU en marge. Autres – cela veut dire qu’ils ne savent pas qui ils arrêtent. On aura tout notre temps pour se débarrasser des popes et des commerçants, il faut frapper précisément la cible : les koulaks et les koulaks contre-révolutionnaires »[15]. Malgré l’obsession « catégorisatrice » de Genrikh Iagoda[16], les opérations menées contre les « koulaks de 1re catégorie » se soldèrent, semble-t-il, par l’arrestation d’une majorité de « divers éléments antisoviétiques », les « koulaks » – c’est-à-dire stricto sensu les exploitants agricoles « aisés » – ne représentant que 44 % des quelque 284 000 personnes arrêtées, de janvier à octobre 1930, « au titre de la 1re catégorie »[17]. Malheureusement, l’information sur cette catégorie particulièrement mal connue, de proscrits catalogués, pour la majorité d’entre eux, comme « éléments antisoviétiques », reste très lacunaire. Les rapports de l’OGPU restent également très allusifs sur leur sort, ainsi que sur celui de leur famille. Un grand nombre de « koulaks de 1re catégorie » furent envoyés en camp. Combien furent exécutés ? Selon les statistiques centrales de l’OGPU, les juridictions spéciales de la police politique, qui traitaient en particulier les dossiers des « koulaks de 1re catégorie », condamnèrent à la peine capitale 20 200 personnes en 1930 (et 10 650 en 1931)[18]. Seuls quelques rares documents[19] – en provenance des Représentations plénipotentiaires régionales de l’OGPU – mentionnent des exécutions de « contre-révolutionnaires » ayant appartenu, selon la police politique, à des « groupes structurés », et ayant participé à des « actes terroristes » ou à des affrontements armés avec les forces de l’OGPU.

Les informations sur les « koulaks de 2e catégorie », destinés à être déportés, avec leur famille, et les « koulaks de 3e catégorie », destinés à être « déplacés à l’intérieur de leur région », sont plus complètes. Elles émanent notamment du Département Transports de l’OGPU chargé de la logistique des déportations (rapports quotidiens de début février à la mi-avril 1930) et du Département spécial de l’OGPU (rapports de synthèse mensuels et trimestriels sur l’état des opérations de dékoulakisation) et permettent de dégager les grandes étapes d’un processus qui, loin de se limiter aux premiers mois de 1930 (la période la mieux connue) s’étend jusqu’au milieu de l’année 1933 et se solde par la déportation d’environ 2 800 000 personnes[20].

Une première vague de déportation (début février – 20 mai 1930) frappe un demi-million de personnes environ (un peu plus de 100 000 familles) déportées par 280 convois[21]. Cette première vague est marquée par d’innombrables « excès » et « déviations de la ligne de classe », commis par les « commissions de dékoulakisation » locales, formées « d’activistes » du Parti et du Komsomol, de paysans pauvres et de divers militants syndicaux et ouvriers venus des villes, pour lesquels la dékoulakisation fut d’abord une possibilité de pillage illimité et l’occasion de régler des comptes[22]. Les « abus » sont légion : les instructions de l’OGPU laissant aux déportés la possibilité d’emporter avec eux quelques outils et effets personnels (notamment des vêtements chauds) sont systématiquement ignorées, l’ensemble des biens des dékoulakisés étant aussitôt pillés. De nombreux rapports notent que les déportés « parviennent souvent à destination les pieds et les mains gelées, n’ayant sur eux ni chaussures, ni vêtements chauds »[23]. Cette première vague de déportation est caractérisée également par une absence totale de coordination entre les opérations de déportations menées par l’OGPU et l’installation des déportés, du ressort d’autorités locales débordées, qui n’ont souvent été informées qu’au dernier moment de l’arrivée de contingents de déportés. Aussi, cette première vague débouche-t-elle sur une « déportation-abandon » sans précédent. Des centaines de milliers de déportés sont abandonnés à leur sort, installés dans des baraquements provisoires le long des voies de chemin de fer ; seule une proportion minime d’entre eux (en général, une partie des hommes valides) est affectée à un travail productif (coupes de bois, le plus souvent). La mortalité est particulièrement élevée, notamment parmi les enfants. Au milieu de ce chaos, une proportion importante des déportés parvient à s’enfuir[24]. Face à cette situation, qui, comme l’écrit V. P. Danilov, « reflétait parfaitement la situation générale dans les milieux politico-administratifs de l’époque, les dirigeants politiques de haut rang, comme leurs subordonnés au niveau régional et local n’ayant pas acquis la capacité de prévoir les conséquences de leurs décisions »[25], A. Rykov, le président du Conseil des Commissaires du peuple (et principal opposant, avec N. Boukharine, à la politique de collectivisation forcée prônée par Staline) met finalement en place, le 1er avril 1930 – soit deux mois après le lancement de la campagne de « dékoulakisation » – une « Commission secrète pour l’installation des koulaks déportés », chargée « d’étudier les moyens de fixer les koulaks déportés, de financer leur installation et de promouvoir leur exploitation économique »[26]. Quelques jours plus tard, le Politburo met, à son tour, en place une autre commission, chargée tout autant de « vérifier les déportations abusives et injustifiées vers la région Nord » que de court-circuiter la commission mise en place par Rykov. Membre de ces deux commissions, V. N. Tolmacev, commissaire du peuple à l’Intérieur de la RSFSR, est le premier responsable politique à se rendre sur le terrain, dans la région Nord, où se concentre, le long des voies ferrées Vologda-Arkhangelsk et Viatka-Kotlas, une proportion importante de déportés. La longue lettre qu’il écrit, le 16 avril 1930, à son collègue D. Z. Lebed, constitue un témoignage capital sur la situation tragique des déportés de la « première vague ». Parqués dans des baraquements à châlits « où le cubage par individu est parfois inférieur à celui d’un cercueil », les déportés – pour l’essentiel des femmes, des vieillards et des enfants, les hommes en état de travailler ayant été affectés à des coupes de bois et transférés sur les chantiers forestiers – souffrent de faim (aucun approvisionnement n’a été prévu), de maladies infectieuses. La morbidité et la mortalité atteignent des proportions énormes, notamment parmi les enfants. Face aux projets irréalistes de l’OGPU et des autorités locales de transférer – en quelques mois – l’ensemble des déportés jusqu’à leur « point définitif d’assignation à résidence », sur les lieux mêmes, toujours changeants, des coupes forestières, Tolmacev propose, au contraire, de fixer les familles de déportés dans les régions facilement accessibles, parmi la population locale, dans des habitations déjà existantes, de leur donner un petit lopin de terre leur permettant de survivre et de s’enraciner, et de mettre ainsi en application l’un des objectifs affichés de la « dékoulakisation » – la colonisation des régions peu peuplées de la Russie septentrionale et de la Sibérie. Les propositions de Tolmacev qui, fin 1930, fera partie, avec un certain nombre de ses collègues du Conseil des commissaires du peuple de la RSFSR (notamment S. Syrtsov) de la dernière opposition politique structurée à Staline, seront partiellement appliquées à partir du printemps 1931, lorsque se met en place une nouvelle politique à l’égard des déportés, désormais plus systématiquement affectés à des entreprises (forestières ou industrielles). En attendant, le principal effet de la lettre de Tolmacev semble avoir été la circulaire de l’OGPU du 20 avril 1930 autorisant la parentèle des familles de koulaks déportés à venir reprendre et ramener chez eux les enfants de moins de 14 ans emmenés en déportation[27].

De nombreux rapports des Représentations plénipotentiaires de l’OGPU, pour les mois de mai-juin 1930[28], confirment la situation dramatique des déportés décrite, à la mi-avril, par Tolmacev (en particulier, la très forte morbidité et l’importante mortalité des enfants), tout en pointant un phénomène nouveau – la fuite massive des déportés et les effets déstabilisateurs du retour dans leur village des dékoulakisés, et en particulier des enfants de déportés, ramenés par des membres de leur famille ayant échappé à la dékoulakisation. Véritable défi aux autorités locales, le retour, souvent fêté par les villageois, des dékoulakisés enfuis de déportation témoigne de la solidarité villageoise envers les proscrits (de manière significative, les manifestations de solidarité envers les paysans menacés d’expropriation, de « dékoulakisation », d’arrestation et de déportation, constituent, en 1930, le second motif des troubles paysans, après le refus de la collectivisation et avant la fermeture de l’église). Ce retour, accompagné de récits sur l’expérience de la déportation, déstabilise profondément le « nouvel ordre social » que les autorités locales sont déjà bien en peine d’imposer dans les villages : les activistes et les paysans pauvres installés dans les maisons des « dékoulakisés » en sont souvent chassés ; les rumeurs vont bon train sur l’écroulement du système kolkhozien et la libération prochaine de tous les déportés. Mis « hors-la-loi » par le régime, de nombreux dékoulakisés rejoignent souvent un monde de marginaux et de « bandits sociaux »[29], qui entretiennent l’insécurité et multiplient les attaques contre les kolkhozes, à un moment où ceux-ci connaissent de graves difficultés : à l’été 1930, à peine plus de 20 % des exploitations paysannes sont collectivisées (contre 58 % au début du mois de mars, à la veille du fameux article de Staline condamnant « le vertige du succès » d’une collectivisation à outrance). La chasse aux « ex-koulaks » échappés de déportation – près d’un million de personnes, entre 1930 et 1937 – suspectés de « sabotage » et de « terrorisme », mobilisera, tout au long des années 1930, la police ordinaire et la police politique. En 1937-1938, ces marginaux constitueront le plus important contingent des victimes de la « Grande Terreur »[30].

Dans le contexte tendu de l’été 1930 – huit millions de foyers paysans ont quitté les kolkhozes depuis mars, et la priorité du moment est d’assurer la récolte, qui, compte tenu des conditions météorologiques exceptionnelles, s’annonce excellente – les grandes opérations de déportation de « dékoulakisés » sont momentanément interrompues, en partie, semble-t-il, à cause de l’extrême désorganisation qui règne sur les lieux de déportation. Un document de la direction centrale de l’OGPU (3 septembre 1930) reconnaît que « l’immense majorité des déportés n’est toujours pas pourvue du minimum économique assurant sa survie et son exploitation économique […], les organismes économiques chargés de l’exploitation économique des koulaks déportés ne prennent aucune disposition pour organiser leur installation […], la fuite massive des koulaks se poursuit »[31]. Malgré toute une série de mesures prises pour empêcher les fuites des déportés (instauration d’une responsabilité collective, annulation de tout départ d’enfants de déportés, interdiction de tout contact entre les déportés et les membres de leur famille venus leur rendre visite), la proportion des « fuyards » dépasse, selon les données officielles, 16 % à la fin de l’année[32]. Dans ce contexte, une seule opération de déportation d’envergure est engagée, fin septembre-début octobre 1930 : sont visées 16 500 familles des districts frontaliers de Biélorussie et surtout d’Ukraine occidentale, particulièrement touchés en février-mars 1930 par des révoltes paysannes de grande ampleur. Au printemps, avaient été arrêtés et déportés, dans l’urgence, de nombreux chefs de famille « koulak » ; il s’agit, cette fois, de déporter l’ensemble des familles et de « sécuriser » ces zones frontalières stratégiques et toujours agitées[33].

Au total, pour l’année 1930, environ un million de personnes furent arrêtées, déportées ou « déplacées à l’intérieur de leur région »[34]. « L’expropriation-transfert » des « koulaks de 3e catégorie » (environ 164 000 individus) semble avoir été, du point de vue des autorités, particulièrement inefficace. Le plus souvent, reconnaissait un rapport, « les koulaks expropriés ont été simplement transférés à 3-5 km de leur village. Laissés dans la steppe ou la forêt, ils se retrouvaient ainsi tout simplement à la charge de leur parentèle »[35]. Dans ces conditions, l’immense majorité des déplacés s’enfuirent de leur « lieu d’assignation » pour rejoindre les millions de paysans migrant vers les villes et les grands chantiers du Premier plan quinquennal[36].

Sur le sort des déportés (« koulaks de 2e catégorie ») à la fin de l’année 1930, une note du 1er février 1931 apporte, notamment pour la région Nord, première région de déportation en 1930 (environ 40 % des déportés y avaient été transférés), des données particulièrement intéressantes. Dans cette région, sur 230 000 déportés recensés au 1er décembre 1930, 45 % seulement avaient été envoyés sur leur lieu définitif d’assignation à résidence ; 9 % de l’ensemble des déportés étaient morts. 15 % avaient pris la fuite. Il était officiellement reconnu que 12% des déportés avaient été « injustement dékoulakisés » ; néanmoins, l’immense majorité d’entre eux n’avaient pas été autorisés à rentrer chez eux. De la mi-avril (visite de Tolmacev) à la mi-juillet (date à laquelle sont stoppés les retours des enfants de déportés), plus de 35 000 enfants de déportés avaient été renvoyés chez eux, à condition qu’un membre de leur famille (non dékoulakisé) soit venu les chercher. Malgré les accords passés avec un certain nombre de grands combinats forestiers (Severoles, Komiles, TLO Severnoï, etc.), qui s’étaient engagés à construire des logements pour les déportés et à les embaucher, à peine 3 % du plan de construction de logements avait été réalisé et à peine 13 % des déportés travaillaient : 80 % d’entre eux s’affairaient à la construction de baraquements, 20% seulement étaient affectés à des coupes de bois. Ainsi, sur plus de 230 000 déportés dans la région Nord, seuls 6 000 (2,5 %) effectuaient un travail productif répondant un tant soit peu aux objectifs affichés de la « dékoulakisation-colonisation » ![37]

Au début de 1931, les autorités centrales décident de lancer une nouvelle vague de déportation, dans une conjoncture considérée comme favorable. La récolte de 1930 a été excellente, la campagne de collecte a permis à l’État d’engranger plus de 21 millions de tonnes de céréales[38], plusieurs millions de foyers paysans ont rejoint, sous la contrainte, les kolkhozes au cours des derniers mois de l’année 1930. Réuni en décembre 1930, le Plénum du Comité central entérina un nouveau « bond en avant », fixant des objectifs très ambitieux de collectivisation (jusqu’à 80 % d’exploitations collectivisées dans les principales régions productrices de céréales) et appelant à « l’achèvement de la liquidation des koulaks en tant que classe ». Les autorités locales furent appelées à intensifier la recherche de koulaks et à définir « de nouveaux critères, en fonction des conditions locales », l’accent étant mis sur les dangers de « l’entrisme des koulaks dans les kolkhozes »[39]. Présentant les grandes orientations de la nouvelle campagne de « dékoulakisation », un « document préparatoire sur la question de la contre-révolution koulak » rédigé, en février 1931 par un haut responsable de l’OGPU (sans doute Genrikh Iagoda), proposait de déporter, au cours de l’année 1931, 100 000 familles (soit un nombre légèrement inférieur aux quelque 115 000 familles déportées en 1930). Afin d’éviter les « défauts organisationnels » constatés lors des déportations de 1930 (fuites massives, non-exploitation de la main-d’œuvre déportée), il était suggéré de « concentrer les quelque 100 000 familles à déporter dans deux-trois régions principales, en les regroupant près des camps de concentration, dans des lieux où existent des possibilités de les exploiter économiquement »[40]. Pour cette nouvelle vague de déportation, le Kazakhstan était désigné comme la principale région d’accueil des déportés, appelés à travailler dans les mines de charbon de Karaganda et les mines de cuivre – et non plus exclusivement sur les chantiers, difficilement contrôlables, de coupes de bois.

Les diverses instructions et « plans de déportation » proposés et discutés au sein des différents départements de l’OGPU en février 1931[41] révèlent à la fois une volonté réelle de ne plus renouveler l’expérience, meurtrière et économiquement inefficace, de la déportation-abandon de 1930 et une grande méconnaissance de la situation dans les « zones d’installation » programmées. Aussi, les estimations des « capacités d’accueil » et l’ampleur des opérations proposées varient-elles considérablement (de 5 000 à 55 000 familles pour le Kazakhstan, par exemple). Le 20 février 1931, la « question koulak » est discutée au plus haut niveau, au Politburo. Les plans de déportation adoptés lors de cette réunion à laquelle assistent Staline, Menjinski (le chef de l’OGPU) et Iagoda (son premier adjoint) sont particulièrement ambitieux, puisque les chiffres retenus sont de 200 à 300 000 familles, à déporter principalement au Kazakhstan méridional[42]. Le 11 mars 1931, le Politburo met en place une commission spéciale, dirigée par A. Andreiev, vice-président du Conseil des commissaires du peuple, chargée de superviser l’ensemble des opérations de déportation et d’organiser une « gestion rationnelle et efficace des déplacés spéciaux ». En quelques mois, la commission Andreiev, étroitement contrôlée par Staline et Molotov (Président du Conseil des commissaires du peuple, celui-ci est le supérieur hiérarchique direct d’Andreiev), réorganise la gestion des déportés (désignés sous le terme de « déplacés spéciaux »). « Considérant l’effroyable gâchis de main-d’œuvre et le désordre dans l’exploitation des déplacés spéciaux de la part des organismes économiques », la commission Andreiev décide, le 15 mai 1931, de transférer à l’OGPU l’ensemble de la direction économique, administrative et organisationnelle des « déplacés spéciaux ». L’OGPU n’est plus seulement chargé des opérations de déportations, il organise désormais l’installation et l’exploitation économique des déportés, réglementée par des contrats spéciaux passés entre l’OGPU et un certain nombre de grands combinats chargés de la mise en valeur des ressources naturelles et de la construction d’infrastructures dans les régions septentrionales et orientales du pays. L’OGPU reçoit en outre le monopole de la gestion administrative des « villages de peuplement spéciaux », qui dépendaient jusqu’alors des autorités locales. Tout un réseau de komandatures est progressivement mis en place, véritablement administration parallèle qui permet à l’OGPU de bénéficier d’une sorte d’exterritorialité et de contrôler entièrement d’immenses territoires où les déportés constituent désormais l’essentiel de la population locale[43]. Les protocoles de la Commission Andreiev permettent de suivre cette réorganisation, mais aussi l’élaboration, laborieuse, des divers plans de déportation, en liaison avec les informations fournies par les Représentations plénipotentiaires régionales de l’OGPU. Les objectifs, particulièrement ambitieux, de déportation, affichés au cours des premières réunions de la Commission[44] (40 000 familles à déporter en Sibérie occidentale en mai-juillet 1931, 150 000 familles à déporter au Kazakhstan, soit trente fois plus que le nombre de 5 000 familles considéré comme « réaliste » dans une note du 3 février 1931 rédigée par l’un des départements de l’OGPU) sont finalement revus à la baisse au cours de la première quinzaine du mois de mai : le plan de déportation est abaissé à 110 000 familles (60 000 à déporter au Kazakhstan, 50 000 dans l’Oural)[45]. Le croisement des documents de la Commission Andreiev et des rapports en provenance des Représentations plénipotentiaires régionales de l’OGPU met en évidence le caractère illusoire du contrôle et de la « planification » des déportations par le centre. Avant même le lancement « officiel » de la nouvelle campagne de « dékoulakisation » en mai 1931 (campagne qui devait durer jusqu’à la fin septembre), plus de 35 000 familles avaient été déportées entre janvier et mai 1931[46], contribuant encore à aggraver le sort des « déplacés spéciaux » et à entretenir les « phénomènes négatifs » et les « grossières erreurs dans le processus de déportation » dénoncées par les autorités centrales : arrestations de paysans « socialement proches du pouvoir soviétique », fuites massives des déportés, très forte mortalité, absence d’exploitation économique, etc. Les nombreux rapports sur « l’état de la déportation des koulaks » produits par les organisations régionales de l’OGPU et le Département secret-politique durant l’été 1931[47] décrivent une situation qui n’a guère évolué par rapport aux descriptions faites, en avril 1930, par Tolmacev. À cet égard, la note du Département secret-politique de l’OGPU du 9 août 1931 sur la situation des quelque 600 000 déportés dans l’Oural est particulièrement éloquente. Les conditions de logement des « déplacés spéciaux », installés dans des baraquements de fortune, des tentes, sont toujours aussi précaires, les organismes économiques exploitant les déportés n’ayant pas entrepris la construction de logements. Faute d’approvisionnement, les déportés « meurent littéralement de faim, se nourrissent d’herbe sèche, de racines, de feuilles, de tubercules des bois et d’autres ersatz ». Faute d’assistance médicale, épidémies et maladies sévissent. L’exploitation économique de la main-d’œuvre déportée, censée être régie, selon les innombrables instructions édictées depuis la « réforme » mise en place par la Commission Andreiev, par un « contrat de travail », s’apparente en réalité à du travail forcé : journée de travail de 12 heures, aucun salaire, mise au travail des adolescents et des femmes enceintes, brimades, abus de toute sorte envers une main-d’œuvre corvéable, privée de tous droits. Parmi les points les plus intéressants de ce rapport, figurent des informations – malheureusement ponctuelles – sur des actions de protestation, des refus de travail opposés par les « déplacés spéciaux », les revendications mises en avant – journée de travail de huit heures, transfert dans « des maisons d’habitation et non dans des baraquements », distribution de chaussures et de vêtements chauds, octroi d’un lopin « puisqu’aucun approvisionnement décent n’est assuré par les autorités », envoi « à l’usine, afin de bénéficier d’une carte de rationnement »[48]. Un rapport de la Représentation plénipotentiaire de l’OGPU pour la Sibérie occidentale, d’août 1931, évoque d’autres formes, plus radicales et violentes, d’actions entreprises par les déportés enfuis de leur lieu d’assignation et souvent regroupés en bandes de « hors-la-loi », très actives dans cette vaste région mal contrôlée par les autorités (en 1931, 40 % des kolkhozes de Sibérie occidentale essuyèrent une « attaque de bandits » ou un « acte terroriste »[49]). Ce document décrit, en particulier, l’une des rares révoltes d’envergure, impliquant plusieurs centaines de « déplacés spéciaux », qui éclata, fin juillet 1931, dans la komendature de Parguib[50].

Tout comme en 1930, les fuites de déportés, malgré un renforcement des contrôles, restèrent, en 1931, un phénomène massivement attesté par un grand nombre de rapports internes de l’OGPU.[51] Ce n’est toutefois qu’à partir de 1932, lorsque l’administration, enfin structurée, du Département des peuplements spéciaux du Goulag, commença à tenir des statistiques centralisées des déportés, que l’on dispose de données globales sur le nombre de « déplacés spéciaux » enfuis de leur lieu d’assignation à résidence (et éventuellement rattrapés). Ces chiffres montrent qu’en 1932-1933, environ 15 % du contingent (un pourcentage proche de celui attesté, pour certaines régions, en 1930-1931) avait pris la fuite (à peine un cinquième des évadés furent rattrapés)[52].

Le bilan dressé, début octobre 1931, par la direction centrale de l’OGPU, révèle que la seconde vague de déportation frappa deux fois plus de personnes (1 244 000) que la première (560 000), considérée jusque récemment comme la plus importante. Avec quelque 265 000 familles déportées, les objectifs globaux fixés, le 20 février 1931, par le Politburo (200 à 300 000 familles) furent remplis, voire dépassés si l’on prend en compte les 103 000 familles (469 000 personnes) « déplacées à l’intérieur de leur région »[53].

Les déportations se prolongèrent en 1932 et 1933, mais à une moindre échelle. En 1932, environ 71 000 « nouveaux déportés » furent enregistrés par le Département des peuplements spéciaux du GOULAG, et 268 000 en 1933[54]. Selon le recensement des « exploitations koulaks restant à déporter » (sic) entrepris par l’OGPU à la fin de 1931, il subsistait, en mars 1932, plus de 208 000 « exploitations koulaks ». Néanmoins, comme le reconnaissait ce document[55], l’immense majorité des « exploitations koulaks » recensées (sur la base de documents fiscaux datant de plusieurs années) avaient été désertées, les exploitants ayant pris la fuite et s’étant, selon la terminologie en vigueur, « auto-dékoulakisés ». Le phénomène n’était pas nouveau – dès 1929, avant même le lancement de la collectivisation forcée et de la « dékoulakisation », le patrimoine d’une grande partie des paysans les plus aisés avait été considérablement réduit à la suite des impositions exceptionnelles instituées en 1928-1929 et des centaines de milliers de « koulaks » s’étaient enfuis en ville. Après la première phase de « dékoulakisation », au cours de laquelle les règlements de compte avaient largement primé sur les critères économiques « objectifs » dans la désignation des victimes, les autorités locales avaient été invitées à définir de nouveaux critères permettant d’identifier les « koulaks » rescapés de cette première frappe – ce qu’elles firent généralement en traînant les pieds, un grand nombre de responsables locaux affirmant « qu’il n’y avait plus de koulaks » dans leur circonscription[56]. Comme le suggèrent, malheureusement de façon trop allusive, la plupart des documents relatifs aux déportations, l’étiquette « koulak » recouvrait des profils sociaux fort divers, mais difficiles à cerner dans les sources de l’OGPU. En réalité, à partir de l’été 1932, dans la définition et la recherche de « l’ennemi », le critère de classe, dominant jusqu’alors, tend à passer au second plan. La perception de « l’ennemi » a évolué. Alors que les difficultés économiques et sociales s’aggravent, tant sur le « front des collectes agricoles » que dans les villes, de plus en plus mal ravitaillées, c’est l’ensemble de la société – notamment paysanne – qui apparaît désormais au régime comme ingouvernable, insaisissable, hostile. La lutte ne se déroule plus sur un « front de classe » comme en 1929-1930, mais entre la gosoudarstvennost (le principe de l’État) et la stikhiinost (le chaos social), entre l’ordre socialiste et, comme l’écrit Staline en juillet 1932, « les habitudes de rapacité individuelle, les pratiques, les traditions (servant de fondement au vol) qui ébranlent les bases de la nouvelle société socialiste»[57]. Cette vision sous-tend la « loi scélérate » du 7 août 1932, qui permet de condamner à dix ans de camp – voire à la peine de mort – tout vol de la « propriété sociale »[58]. À partir de l’été 1932, cette loi devient l’arme principale dans le dispositif répressif mis en place dans les campagnes.

Dans le contexte particulièrement tendu de la « lutte sur le front des collectes » engagée, notamment dans les grandes régions productrices de céréales (Ukraine, Kouban, Basse et Moyenne Volga) à l’automne 1932, les déportations frappent désormais non plus des individus – ou des familles – stigmatisées comme « koulaks », mais des communautés entières. Ainsi, en novembre-décembre 1932, plusieurs stanitsy (gros bourgs) cosaques du Kouban, qui n’avaient pas rempli le plan de collecte de céréales, sont entièrement vidées de leurs habitants, tous déportés vers la Sibérie (45 600 personnes). Peu après, le gouvernement y installe des soldats démobilisés de l’Armée rouge[59]. Cette déportation collective (qui n’avait de précédent que la déportation des Cosaques du Terek en 1920-1921), marque un tournant majeur entre les opérations de dékoulakisation des années 1930-1931 et les déportations ethniques qui se développent à partir de 1935[60].

Les tensions extrêmes sur le « front des collectes » (qui vont jouer un rôle capital dans la famine de 1932-1933, cf. infra) et la résistance opposée par la paysannerie des grandes régions productrices aux prélèvements prédateurs des organismes d’État chargés de « prendre les céréales »[61] expliquent sans doute la décision prise, début février 1933, au plus haut niveau politique, de mettre en place un nouveau grand plan de déportation d’un million de personnes au Kazakhstan et d’un million en Sibérie occidentale[62]. Au cours des premiers mois de 1933, le rythme des déportations s’accélère, notamment au Caucase du nord (Kouban), en Ukraine, dans la Basse et la Moyenne Volga[63]. Les déportations, reconnaissent les rapports de l’OGPU, frappent non seulement les « koulaks », mais un vaste ensemble de « paysans individuels » et de kolkhoziens, voire l’ensemble de la population d’un bourg ou d’un village « inscrit au tableau noir »[64]. Devant l’ampleur des problèmes logistiques et les réticences des responsables politiques et policiers régionaux à prendre en charge un nouveau contingent de déportés[65], les plans de déportation sont, début mai 1933, très fortement réduits : l’Instruction-directive secrète du 8 mai 1933 signée de Staline (au nom du Comité central) et de Molotov (au nom du Conseil des commissaires du peuple) marque un coup d’arrêt : rejetant (selon une méthode déjà maintes fois expérimentée) les « excès » de la répression des derniers mois sur les responsables locaux « qui n’ont rien compris à la nouvelle situation dans le pays […], laquelle ne nécessite plus de répressions massives », la direction du Parti ordonnait de diminuer, dans un délai de deux mois, le nombre de personnes emprisonnées de 800 000 à 400 000[66] et de « cesser immédiatement les déportations massives de paysans », à l’exception d’un quota de 12 000 familles (48 000 individus)[67].

Malgré leurs indéniables apports à l’histoire de la « dékoulakisation » et de la mise en place d’une nouvelle catégorie de proscrits, les « déplacés spéciaux », les documents de l’OGPU ici présentés restent très allusifs sur deux questions importantes : le « profil social » des déportés et le problème des pertes humaines liées à « l’élimination des koulaks en tant que classe ». À l’exception de quelques rapports détaillant, même sommairement, l’origine sociale ou la profession des déportés, la plupart des documents ne permettent pas d’aller plus loin dans une analyse détaillée de la sociologie des « déplacés spéciaux »[68]. Quant aux pertes humaines, pour 1930-1931, on ne dispose toujours que de données partielles, qui font état d’un taux de mortalité annuel d’environ 10 à 15 %, selon les régions de déportation, avec une très forte prédominance de la mortalité infantile et de jeunes enfants [69]. Au 1er janvier 1932, lorsque l’OGPU effectua un premier pointage général des « déplacés spéciaux », on ne recensa que 1 317 000 personnes sur les 1 803 000 déportés en 1930-1931, soit une perte de près d’un demi-million d’individus. Combien s’étaient enfuis ? Combien étaient morts ? Une extrapolation du chiffre global des fuites en 1930 et des données partielles connues pour 1931 laisse supposer qu’environ 250 000 déportés s’enfuirent en 1930-1931 ; par conséquent, un nombre à peu près équivalent mourut. Pour les années suivantes, les statistiques centralisées de l’OGPU font état des pertes suivantes parmi les « déplacés spéciaux » : en 1932, 207 000 évadés (38 000 d’entre eux furent rattrapés), 90 000 morts ; en 1933, 216 000 évadés (54 000 rattrapés), 151 600 morts – soit un taux de mortalité de 14 % ! En 1934, 87 600 évasions, 40 000 morts[70].

À eux seuls, ces quelques chiffres donnent la mesure de ce que représenta la « dékoulakisation » pour la société paysanne.

La question des résistances paysannes à la collectivisation – sous toutes leurs formes, des plus actives aux plus passives – est le second grand thème éclairé par les rapports de l’OGPU, institution chargée tout particulièrement de combattre les émeutes paysannes, de liquider toutes les organisations et les groupes « antisoviétiques », de surveiller, par son réseau d’informateurs, « l’état d’esprit des campagnes ». Une extrême diversité de documents – « comptes rendus opérationnels » d’unités engagées dans la lutte contre les insurgés paysans, télégrammes des responsables des Représentations plénipotentiaires régionales de l’OGPU, rapports hebdomadaires du Département Information, synthèses thématiques et rapports-bilans semestriels du Département secret-opérationnel, puis, à partir de 1933, rapports des chefs-adjoints des Départements politiques des Stations de machines et de tracteurs – permet de saisir à des échelles différentes (mais toujours à travers un prisme bureaucratique et policier) la gamme infinie des formes de résistance, d’opposition, de protestation, de dissension, d’imperméabilité des cultures paysannes aux nouvelles valeurs officielles, les stratégies de contournement ou de survie adoptées par un grand nombre de paysans face à l’offensive du pouvoir. Les réactions paysannes à la collectivisation furent à la mesure des enjeux. La collectivisation – c’est-à-dire l’expropriation des paysans et leur intégration dans des exploitations collectives – devait permettre à l’État de disposer d’un approvisionnement régulier et quasiment gratuit en céréales, productions agricoles et produits de l’élevage pour nourrir les villes et financer, par des exportations massives, l’industrialisation du pays. Elle devait aussi faciliter l’imposition d’un contrôle administratif et politique sur la paysannerie, afin de la contraindre d’adopter, douze ans après l’installation du régime issu d’octobre 1917, les « nouvelles valeurs du socialisme ». Comme l’a montré Lynne Viola[71], la collectivisation forcée des campagnes fut bien plus que l’expropriation des paysans et leur embrigadement dans des kolkhozes. Elle fut ressentie, dans un pays où la fracture restait très forte entre le monde dominant des villes et le monde dominé des campagnes[72], comme une véritable guerre déclarée par l’État communiste, (incarné par les rares fonctionnaires et membres du Parti présents dans les campagnes, assistés, pour l’occasion, par des brigades « d’activistes » venus des villes et des unités de la police politique) contre toute une culture paysanne traditionnelle. Dans cet affrontement, la paysannerie, souligne fort justement Teodor Shanin, « se comporta en entité sociale ayant des intérêts économiques en commun et une identité propre qui s’exprimaient dans des savoirs, des modes d’action et des formes de conscience politique spécifiques débouchant sur une action collective »[73].

Les rapports-bilans, fort détaillés, du Département Information et du Département secret-politique permettent, à l’échelle du pays et pour une période donnée (trimestrielle, semestrielle, annuelle) de suivre la dynamique et la géographie des résistances paysannes[74]. Avec 13 754 tumultes, désordres, manifestations de masse, émeutes et révoltes enregistrés par les services de l’OGPU, et près de 14 000 « actes terroristes » dirigés contre les « représentants du pouvoir soviétique » et les « activistes » dans les campagnes, l’année 1930 reste exceptionnelle (on compta cependant encore près de 2 000 « manifestations de masse » et environ 7 500 « actes terroristes » en 1931 et autant en 1932)[75]. La résistance massive et inattendue de la paysannerie contraignit le groupe dirigeant au pouvoir à reculer et à proclamer, début mars 1930, une pause dans le rythme effréné de la collectivisation décrété à la fin de 1929. Rejetant sur les dirigeants communistes locaux la responsabilité des « excès » commis au cours des mois précédents, Staline s’éleva, dans un long article publié le 2 mars 1930 dans tous les journaux soviétiques, contre « le vertige du succès ». Il critiqua les « abus » de la dékoulakisation, reconnaissant qu’elle avait touché un grand nombre de « paysans moyens » et condamna « les nombreuses entorses au principe du volontariat dans l’adhésion des paysans aux kolkhozes ». Mais il ne fit aucune auto-critique et ne remit aucunement en question le principe même de la collectivisation. La correspondance entre les responsables régionaux et la direction du Parti montre clairement que ce recul tactique fut directement motivé par la crainte de voir les émeutes paysannes, qui pour les seuls mois de janvier-février 1930 avaient déjà été plus nombreuses qu’au cours des trois années précédentes, prendre une extension incontrôlable. Comme le reconnaissait, début avril 1930, un mémorandum secret du Comité central, « si nous n’avions pas immédiatement pris des mesures contre les excès et les violations de la ligne du Parti, nous aurions eu une vague immense d’insurrections paysannes, comme en 1920-1921, la plus grande partie de nos fonctionnaires de base auraient été massacrés par les paysans et la campagne de semailles aurait été compromise »[76]. Certes, le recul tactique amorcé par la publication de l’article de Staline ne mit pas immédiatement fin aux émeutes paysannes. Celles-ci atteignirent leur apogée précisément au cours du mois de mars 1930, durant lequel l’OGPU enregistra plus de 6 500 désordres et manifestations de masse, auxquels prirent part près d’un million et demi de paysans. Aussi nombreuses fussent-elles, la plupart de ces manifestations avaient néanmoins changé de cible et de nature : en condamnant les « excès » de la collectivisation et en autorisant temporairement les paysans à quitter les kolkhozes (ce qu’ils firent massivement, par millions de foyers), Staline parvint à détourner la colère paysanne contre les responsables locaux et à limiter les formes les plus radicales de contestation politique.

À la différence de ce qui s’était passé durant la guerre civile (et de ce que craignaient les dirigeants), les révoltes et les émeutes paysannes de janvier-avril 1930 ne débouchèrent pas sur des mouvements insurrectionnels de grande ampleur comme ceux qui avaient fait de provinces entières en 1920-1921 (Tambov, Tioumen, Tobolsk, etc.) des bastions paysans d’où tout pouvoir soviétique avait été banni[77]. À la différence des paysans insurgés du début des années 1920, presque tous armés (la majorité d’entre eux étaient des déserteurs de l’Armée rouge ou d’une formation militaire « blanche ») et encadrés par des dirigeants politisés, socialistes-révolutionnaires, anarchistes, voire bolcheviks ayant rompu avec le Parti, les émeutiers paysans de 1930 manquaient d’armes, de réseaux, de leaders[78]. Les armes en circulation dans les campagnes avaient été progressivement récupérées par les autorités durant les années 1920. Au cours des mois précédant la collectivisation, l’OGPU avait lancé une vaste offensive policière destinée à neutraliser « préventivement » le plus grand nombre possible de « meneurs » potentiels, désignés dans le jargon policier sous le terme « d’activistes contre-révolutionnaires koulaks » : près de 100 000 d’entre eux avaient été arrêtés au cours de la deuxième moitié de 1929[79]. De janvier à la mi-avril 1930, encore 140 000 individus, catalogués comme « koulaks de 1re catégorie » furent arrêtés, et un nombre à peu près équivalent au cours de la seconde moitié de l’année.

Une analyse détaillée des rapports de l’OGPU montre que les révoltes proprement dites, c’est-à-dire des manifestations armées, dirigées par un « collectif insurrectionnel » appelant à renverser par la force le pouvoir soviétique local et visant à élargir le territoire gagné par les insurgés, restèrent relativement peu nombreuses (176 au cours de l’année 1930, dont 37 en février, 80 en mars et 24 en avril, sur les 13 754 manifestations paysannes recensées), circonscrites dans le temps (quelques semaines) et dans l’espace (à l’échelle d’arrondissements ou de districts plutôt qu’à celui de provinces entières). Parmi ces révoltes, qui culminèrent en février-mars 1930, les plus importantes éclatèrent en Ukraine occidentale, dans les territoires cosaques du Don et du Kouban, et dans certains districts du Kazakhstan, du Daghestan, de Tchetchénie, de l’Ouzbekistan et de l’Azerbaïdjan qui n’avaient jamais été entièrement pacifiés au cours des années 1920[80]. En Ukraine occidentale, un mois durant (mi-février-mi mars 1930), 110 arrondissements (une zone de quelque 50 000 km2, stratégiquement importante, aux frontières de la Pologne et de la Roumanie) échappèrent au contrôle du pouvoir soviétique[81]. Dans ces régions qui, en 1921-1922, avaient été le dernier bastion de la résistance nationaliste ukrainienne à la soviétisation, les révoltes paysannes prirent souvent une orientation résolution antisoviétique, anti-Moscovite et nationaliste. Les paysans insurgés, organisés en conseils élus, exigeaient non seulement la dissolution des kolkhozes, l’arrêt immédiat de la dékoulakisation, la réouverture des églises, la liberté des échanges et du commerce, ils appelaient de leurs vœux une « Ukraine indépendante », scandant le mot d’ordre populaire « Vse ne vmerla Ukraïana ! » (« L’Ukraine n’est pas encore morte ! »). Parmi les autres régions gagnées par de véritables mouvements insurrectionnels figuraient les territoires cosaques du Don et du Kouban, qui avaient eux aussi opposé une vive résistance à la politique de « décosaquisation » dix ans plus tôt. En janvier-février 1930, des dizaines de stanitsy cosaques furent le théâtre de révoltes armées. L’une des plus importantes éclata, début février, dans le district de Salsk. Des foules de paysans armés de faux, de fourches et de haches mirent à sac les soviets ruraux où avaient été enfermés, dans l’attente de leur déportation, les koulaks arrêtés. En quelques jours, des dizaines de soviets ruraux furent incendiés, et des fonctionnaires soviétiques massacrés. Les insurgés élirent des « commissions paysannes » chargées d’assurer la coordination entre les stanitsy, de restituer les biens confisqués aux koulaks, de rédiger un programme de revendications. Parmi celles-ci figuraient notamment l’exigence d’un « authentique pouvoir des soviets, sans communistes ni fermes collectives, ni persécution de la Foi »[82]. D’importantes révoltes, impliquant chacune plusieurs milliers de participants, éclatèrent enfin dans un certain nombre de régions périphériques sur lesquelles l’emprise du pouvoir soviétique restait fragile : au Kazakhstan (districts de Kzyl-Orda, d’Irgiz, de Kustanaï et d’Aktiubinsk), au Daghestan (district de Kurakh), en Azerbaïdjan (districts de Nukha et de Zakatalsk) les affrontements entre des bandes fortes de plusieurs milliers d’insurgés et les unités de l’OGPU se transformèrent en véritables opérations militaires, avec des centaines de victimes de part et d’autre[83]. Comme du temps de la guerre civile, plusieurs petites villes (Mikoian Shakhar, dans la R. A. des Karatchaïs, Nukha, Belokany en Azerbaïdjan, Irgiz au Kazakhstan) furent momentanément investies par des bandes de cavaliers armés, qui y massacrèrent tous les « représentants du pouvoir soviétique »[84]. Si les conditions n’étaient plus réunies pour le développement de grandes insurrections paysannes à l’échelle de provinces entières, le phénomène du banditisme rural connut, à nouveau, un essor remarquable. Dès le mois de mars 1930, les rapports de l’OGPU faisaient état de la résurgence, sur une grande échelle, du banditisme rural, alimenté par des milliers de « koulaks » ayant pris la fuite pour échapper aux déportations, dans les régions de la Basse-Volga, du Caucase du nord, en Sibérie occidentale, au Kazakhstan, en Kirghizie, en Tchetchénie, en Ouzbekistan[85]. De manière remarquable, les mots d’ordre de ces bandits sociaux, qui se présentaient souvent comme des « vengeurs » luttant contre le « pouvoir des voleurs » (« Pour un authentique pouvoir soviétique sans communistes ! », « Vive le Vrai pouvoir des soviets ! ») faisaient, à nouveau, comme lors de certaines grandes révoltes de la guerre civile[86], référence à « l’imposture du pouvoir », ainsi qu’aux valeurs de la « communauté paysanne solidaire et unie » face à l’agression du pouvoir étranger de la ville (« Vive l’égalité et la fraternité des travailleurs de la terre ! », « Pas de division des paysans en classes ! »). Ce phénomène du banditisme rural allait perdurer tout au cours de la première moitié des années 1930. Comme du temps de la guerre civile, deux types principaux de bandes se développèrent. Les bandes « sédentaires », opérant dans un périmètre limité, se recrutaient pour l’essentiel, selon les sources policières, parmi les « koulaks » expropriés, mais non déportés. Si la majorité de ces « koulaks de 3e catégorie » partit se fondre dans l’anonymat des villes et des grands chantiers du Premier plan quinquennal, une minorité demeura aux marges du village collectivisé, perpétuant, en bandes ne dépassant généralement pas une dizaine d’individus, un banditisme social qui bénéficiait assurément de la sympathie, voire de la complicité d’un certain nombre de kolkhoziens, surtout lorsque les « bandits », comme c’était parfois le cas, redistribuaient aux paysans les céréales volées dans les silos d’État[87]. L’un des facteurs stimulant le banditisme, jamais en manque de recrues, était la croyance, très largement attestée non seulement au moment du choc frontal de la collectivisation forcée, au début de 1930, mais tout au cours de la première moitié des années 1930, que le système kolkhozien était éphémère : en témoignaient les innombrables rumeurs sur la dissolution prochaine des kolkhozes, l’imminence d’une guerre (invasion polonaise en Ukraine occidentale, invasion japonaise en Sibérie), l’écroulement inévitable du régime[88]. Les attentes millénaristes ont toujours accompagné l’éclosion et le développement du banditisme rural. Plus imposantes que les bandes « sédentaires », les « bandes volantes » sévissaient tout particulièrement dans les vastes espaces mal contrôlés de l’Oural, de la Sibérie occidentale et du Kazakhstan[89]. C’est, semble-t-il, au Kazakhstan, frappé dès 1931 par une famine, conséquence directe de la politique de collectivisation forcée du cheptel et de sédentarisation des éleveurs nomades mise en œuvre par les autorités, que le phénomène du banditisme rural prit, en 1931-1932, sa plus grande extension, les rapports de l’OGPU signalant plus d’une centaine d’attaques de bandes (fortes de quelques centaines à quelques milliers d’assaillants) contre des entrepôts de viande et des silos le long de la ligne de chemin de fer stratégique du Turksib reliant le Kazakhstan à la Sibérie occidentale[90].

Mis à part ces épisodes spectaculaires, mais néanmoins toujours localisés dans l’espace et le temps, l’essentiel de la résistance paysanne se traduisit par des milliers de manifestations, marches de protestation, tumultes, meetings improvisés, attroupements de courte durée devant les bâtiments publics, qui mobilisaient chaque fois de quelques centaines à quelques milliers de personnes. Contrairement à l’image complaisamment propagée, bien avant la période soviétique, de la « révolte paysanne insensée et cruelle » (A. Pouchkine), ces actions ne débouchaient qu’assez rarement sur des actes de violence (ainsi, pour l’année 1930, particulièrement agitée, les sources policières font état, sur les 13 754 incidents recensés, de 1 616 manifestations marquées par des « violences physiques exercées par les manifestants »[91]). L’aspect apparemment limité de ces actions, où les paysannes jouaient souvent les premiers rôles (cf. infra) ne saurait masquer l’ampleur du traumatisme social que représentait, pour la masse de la population rurale, l’attaque frontale menée par le régime et ses représentants contre toute une culture, un mode de vie, des comportements et des traditions séculaires. Une attaque ressentie, très souvent, comme le reconnaissent ouvertement les rapports de l’OGPU, comme la réimposition d’un « second servage ». Dans cette perspective, la « dékoulakisation », dont il a été longuement question plus haut, ne fut-elle pas l’aspect le plus violent d’une vaste « dé-paysannisation » ?

Les synthèses thématiques du Département Information (puis, à partir de la seconde moitié de 1931, du Département secret-politique), complétées par les télégrammes et les rapports opérationnels des responsables policiers sur tel ou tel incident, tumulte, manifestation, émeute, « acte de terrorisme », permettent d’appréhender, à diverses échelles, les résistances paysannes, à la fois collectives et individuelles, ainsi que leur évolution dans le temps. Examinons d’abord les grandes tendances, telles qu’elles se dégagent des documents de synthèse.

En 1930, après la « fièvre de mars »[92] (plus de 6 500 émeutes, manifestations et autres incidents recensés, 2 000 « actes de terrorisme »), l’agitation paysanne se maintint à un haut niveau en avril et mai (avec près de 2000 manifestations et 2 000 « actes de terrorisme » en avril ; 1 400 manifestations et 1 200 « actes de terrorisme » en mai), avant de diminuer très fortement au cours des mois d’été, saison des travaux des champs (250 manifestations en août, à peine plus de 150 en septembre, le nombre d’actes de terrorisme se stabilisant, au cours du second semestre 1930, autour de 800 à 1 000 cas mensuels). Le refus d’entrer au kolkhoze fut, cette année-là la première cause des troubles paysans (plus de la moitié des incidents – près de 7 400 sur 13 700) ; la solidarité des villageois avec les « koulaks » et autres « éléments antisoviétiques » persécutés constitua la seconde cause des troubles paysans en 1930 (plus de 2 300 incidents) ; près de 1 500 tumultes paysans furent provoqués par l’acharnement de l’administration à fermer les églises et à confisquer les cloches et par le vandalisme antireligieux « d’activistes » du komsomol[93]. Les problèmes de ravitaillement causés, malgré une excellente récolte, par l’obligation faite aussi bien à ceux qui avaient rejoint les kolkhozes qu’à ceux qui en étaient restés à l’écart, de livrer aux organismes de collecte d’État des quantités considérables de céréales et de viande, furent à l’origine de plus de 1 200 incidents. Enfin, les collectes elles-mêmes, menées manu militari, suscitèrent un millier de désordres et autres tumultes. Outre ces actes de protestation collectifs, les documents de l’OGPU recensent des actes de « terrorisme koulak », commis individuellement ou en petits groupes. Il s’agit principalement d’incendies de bâtiments collectifs ou de maisons appartenant à des « activistes » ou à des fonctionnaires soviétiques (on sait que l’incendie de l’habitation d’un voisin avec lequel existait un différend avait été, de tout temps, une forme de règlement de comptes particulièrement fréquente dans les villages russes), de tentatives de meurtre, de passages à tabac, d’assassinats. Selon les statistiques de l’OGPU, quelque 10 000 « représentants du pouvoir soviétique », « activistes » et paysans acquis au système kolkhozien furent victimes, en 1930, d’un « acte terroriste » ; environ 1 200 furent tués[94]. En 1931 (chiffres pour les trois premiers trimestres), l’OGPU comptabilisa environ 6 000 « actes de terrorisme koulak » (dont près de 3 000 incendies), qui coûtèrent la vie à quelques centaines de fonctionnaires et « d’activistes »[95]. Ces violences, somme toute limitées à l’échelle du pays (et en comparaison avec les grandes insurrections paysannes de 1919-1921 au cours desquelles plusieurs dizaines de milliers de « représentants du pouvoir soviétique » avaient été tués, souvent dans des conditions particulièrement atroces[96]) furent systématiquement exploitées et instrumentalisées par les autorités pour justifier de la nécessité permanente de « nouvelles frappes » contre les « koulaks et autres éléments contre-révolutionnaires ».

Des rapports de synthèse se dégage clairement une géographie des plus fortes zones de résistance paysanne : l’Ukraine (plus de 4 000 manifestations en 1930, soit 30 % de l’ensemble des troubles paysans recensés pour l’URSS), la région centrale des Terres noires, avec la province de Tambov (près de 1 400 manifestations), les régions de la Moyenne et de la Basse Volga (1 800 manifestations), le Caucase du nord (près de 1 500 manifestations). L’étude des zones les plus agitées montre une remarquable continuité, à la fois sur le long terme (XVIII-XIXe siècles) et sur le court terme (révolution et guerre civile). Les rapports détaillés de terrain soulignent également cette continuité (du moins entre les années de la guerre civile et le début des années 1930) à l’échelle des villages touchés par les troubles ainsi que la permanence d’un certain nombre de pratiques et de savoir-faire insurrectionnels : mise en place de « groupes de barrage », de « courriers de liaison » entre les villages, désignation de « mouchards », organisation de milices inter-villageoises, occupation d’emplacements stratégiques[97].

Si l’on revient aux données synthétiques des rapports-bilans de l’OGPU sur les troubles paysans pour 1931 et 1932, on remarque, par rapport à l’année 1930, à la fois des constantes et des inflexions. Les régions agitées restent, pour l’essentiel, les mêmes : l’Ukraine et le Caucase du nord, régions de grande production céréalière (ces deux régions assuraient plus de la moitié de la récolte de céréales soviétique) et, à ce titre, particulièrement stratégiques pour le régime concentrent une proportion croissante des troubles (plus des deux tiers au cours du premier semestre 1932)[98]. Les causes recensées de ces troubles connaissent, à mesure que le système kolkhozien s’implante, une évolution notable : les campagnes de collecte de céréales et de viande, les difficultés alimentaires constituent, en 1931-1932, les principaux éléments déclencheurs des manifestations paysannes. Le « front de lutte » s’est déplacé : on se révolte moins souvent contre l’entrée forcée au kolkhoze, la fermeture de l’église (sur ce terrain, les autorités, après la « grande offensive » du début de 1930, ont battu en retraite[99]) ou pour défendre son voisin « dékoulakisé » ; on se bat contre la confiscation, par les organismes de collecte d’État, d’une part croissante de la récolte ou de la dernière vache, on manifeste pour exiger du pain, on tente de s’emparer des blés stockés dans les entrepôts des kolkhozes et les silos d’État, on se livre, souvent avec la complicité de l’encadrement (brigadiers, voire membres de la direction du kolkhoze), à des détournements et à des vols systématiques de la « récolte collective » dans une conjoncture économique de plus en plus dégradée, marquée par des disettes, annonciatrices de famine[100]. Pour le pouvoir, l’affrontement direct, où « l’ennemi » – le « koulak » – s’expose, se transforme progressivement en une « guerre de sape » menée par des pans entiers de la société paysanne[101].

Si les synthèses-bilans apportent des éléments globaux indispensables, seuls les « rapports de terrain », télégrammes, notes, comptes rendus détaillés sur tel ou tel incident, permettent à l’historien – malgré leurs évidentes limites, celles du prisme bureaucratique – d’aller plus loin dans l’étude des évolutions des résistances paysannes, dans le repérage et l’analyse des formes les plus variées de protestation, les stratagèmes de survie ou de contournement, ces « armes des faibles » admirablement décrites, pour un tout autre contexte, par James Scott[102].

Ces documents éclairent, surtout lorsqu’ils reproduisent, en annexe, des tracts trouvés sur les lieux (leur comptabilité était minutieusement tenue[103]), ou des pétitions[104], les revendications paysannes le plus fréquemment mises en avant : dissolution des kolkhozes, restitution de tout ce qui avait été confisqué par « le pouvoir des voleurs », retour de déportation des « dékoulakisés », refus de « diviser les paysans en classes, les koulaks n’existant plus depuis longtemps », mais aussi (surtout dans la phase la plus active des résistances, au début de 1930), élections libres aux soviets ruraux, légalisation des « unions paysannes »[105], liberté du culte et du commerce, châtiment des « komsomols impies », réouverture des églises[106]. Avec le temps, on constate, comme nous l’avons déjà souligné à propos des manifestations paysannes, une inflexion dans les revendications, de plus en plus tournées vers des préoccupations d’ordre économique, qui mettent souvent en jeu la survie même des foyers paysans (refus de remplir les plans de collecte qui condamnent les paysans à la disette, voire à la famine). Quant aux propos tenus à l’égard des représentants du pouvoir, ils n’ont rien perdu de leur violence, une violence verbale exacerbée par un sentiment grandissant d’impuissance [107].

Un autre point largement souligné dans les rapports de l’OGPU est la place exceptionnelle des femmes dans les manifestations et les troubles paysans[108]. Les autorités expliquaient ce phénomène par le fait que les paysannes, une masse particulièrement « sombre » et « attardée », étaient aisément manipulées par les « koulaks ». Une lecture attentive des incidents rapportés par les agents de l’OGPU montre en réalité que les paysannes tiraient souvent profit de cette interprétation officielle, selon laquelle elles n’étaient que des jouets irresponsables aux mains des koulaks, pour manifester – souvent avec leurs enfants – avec l’assurance d’une relative impunité, due à leur prétendue « inconscience politique ». D’autres raisons, que l’on retrouve dans nombre d’émeutes paysannes et autres « troubles frumentaires » dans les pays et les régimes les plus divers, expliquent sans doute aussi la forte participation féminine aux manifestations[109]. À partir de 1932, lorsque le vol de la récolte « kolkhozienne » devint l’une des formes majeures d’insubordination sociale dans les campagnes – mais aussi une stratégie de survie (les kolkhoziens ne recevant qu’une rémunération dérisoire – voire rien – pour leur travail dans les champs collectifs), les femmes, les enfants (et les personnes âgées) figurèrent au premier rang des « coiffeurs » (ainsi appelait-on, non sans dérision, ces « voleurs » d’un genre particulier, qui coupaient les épis et les cachaient dans leurs poches et leurs vêtements). Comme le montrent les statistiques sur les personnes condamnées pour « vol de la propriété sociale », au titre de la fameuse loi du 7 août 1932 (surnommée, par le petit peuple, la « loi des cinq épis »), les femmes ne bénéficièrent d’aucune indulgence particulière de la part des tribunaux et des juridictions spéciales de l’OGPU[110].

Autre forme de résistance éclairée par un certain nombre de rapports – les refus de coopérer opposés par une partie de l’encadrement administratif des kolkhozes, des fonctionnaires ruraux, des membres du Parti dans les campagnes. Proches de leurs administrés, issus souvent du même milieu rural, les cadres des kolkhozes furent le corps le plus rétif d’une bureaucratie largement incompétente et peu efficace. Lorsque la pression du centre sur les kolkhozes dépassait un certain seuil, les refus de coopérer se multipliaient. Largement attestés, ces refus ne sont pas, en général, faciles à interpréter : quelle était la part de l’indiscipline, de l’incompétence, de l’ignorance de ce que la hiérarchie attendait précisément de la « base », de la solidarité effective avec le « petit peuple », de l’opposition déterminée aux injonctions venues « d’en-haut » ? La situation des fonctionnaires ruraux était d’autant plus inconfortable qu’ils étaient tantôt stigmatisés comme fauteurs « d’excès » et de « déviations » (cf. le fameux texte de Staline du 2 mars 1930, « Le vertige du succès »), tantôt accusés de « rester à la traîne » et d’être « contaminés par l’opportunisme, le suivisme et les états d’esprit koulak »[111]. Chargés, après la première grande étape de la « dékoulakisation » (février-mai 1930) de rechercher les « koulaks » non encore démasqués, les soviets ruraux et les cellules du Parti dans les campagnes adoptèrent le discours qui prévalait dans les villages : « Le koulak a été liquidé en tant que classe. Il n’existe plus, nous n’avons plus de koulaks chez nous ! » La campagne « d’imposition individuelle », qui devait frapper lourdement les paysans « individuels » qui n’avaient pas rejoint les kolkhozes, se heurta à la passivité, voire à l’opposition des autorités locales. Pour faire rentrer l’impôt, on dut faire appel à des « plénipotentiaires » venus des villes. La situation continua de se dégrader en 1931, et plus encore en 1932, lorsqu’un grand nombre de comités de district du Parti (sans parler des organisations communistes de base et des soviets ruraux), notamment en Ukraine et dans le Caucase du nord, refusèrent d’entériner les plans, de plus en plus lourds, de livraison à l’État de céréales et d’autres produits agricoles, qui acculaient des dizaines de millions de paysans à la disette, voire à la famine[112]. Cette année-là, plus d’un tiers des directeurs de kolkhoze furent révoqués (et souvent condamnés), la plupart pour s’être « livrés à des activités antiétatiques de sabotage des collectes »[113]. La crise de l’été 1932 sur le « front des collectes » et la manière dont elle fut gérée par le pouvoir central fait déjà partie intégrante de l’histoire de la famine de 1932-1933, qui constitue le troisième grand thème du recueil de documents de l’OGPU sur les campagnes soviétiques dans la première moitié des années 1930.

La famine de 1932-1933 a fait l’objet, ces dernières années, d’un grand nombre de publications en Russie et en Ukraine notamment[114]. Le recueil de documents publié en 2001, sous la direction de V. P. Danilov[115], permet de reconstituer, à partir de sources très diverses (protocoles et résolutions du Politburo, correspondances entre les principaux dirigeants soviétiques, Staline, Kaganovitch, Molotov et les dirigeants du parti communiste ukrainien, Kossior, Tchoubar, comptes rendus sténographiques de plénums et de conférences du Parti, etc.) l’engrenage et les processus politiques qui aboutirent à cette dernière grande famine européenne, qui fit environ six millions de victimes. Ces documents montrent clairement les responsabilités écrasantes des plus hauts dirigeants soviétiques, et de Staline en particulier, prévenus dès le début de 1932, à maintes reprises, par des rapports concordants, à divers niveaux et de diverses sources, du risque, puis de la réalité de la famine si les plans de collecte de céréales, tout à fait irréalistes, imposés notamment à l’Ukraine, au Caucase du nord et aux régions de la Volga, principaux greniers à blé de l’URSS, n’étaient pas diminués. Les documents des divers services de l’OGPU relatifs aux « difficultés alimentaires » (le terme de famine n’apparaît qu’exceptionnellement dans l’intitulé des rapports) ici présentés n’apportent aucun correctif majeur au tableau d’ensemble ; ils confirment que pour les autorités politiques et policières, les responsables de la famine n’étaient autres que les paysans eux-mêmes, qui « menant une guerre de sape contre le pouvoir soviétique »[116], ne méritaient pas d’être secourus ; ils soulignent la permanence et la priorité des préoccupations répressives au moment même où la famine faisait rage. Comme l’écrivait un médecin de campagne dans une lettre d’une remarquable perspicacité et d’un courage sans faille, interceptée par l’OGPU, « on considère les affamés non pas comme des gens dans le malheur, mais comme une force de travail qu’il s’agit d’exploiter »[117]. Parmi les documents les plus forts gardés dans les archives de la police politique, figurent les compilations de lettres écrites par les paysans affamés et saisies par la censure, particulièrement vigilante pour éviter que les informations sur ce qui se passait dans les régions frappées par la famine ne soient largement diffusées[118]. L’obsession du secret explique le nombre somme toute limité de documents produits sur la famine par l’OGPU. À cet égard, les instructions données par Vsevolod Balitski, le chef du GPU d’Ukraine à ses subordonnés, sont particulièrement éclairantes : « J’ai demandé, écrit Balitski à Genrikh Iagoda le 22 mars 1933, aux chefs des départements régionaux du GPU de n’informer sur les questions relatives aux difficultés alimentaires que les Premiers secrétaires des comités régionaux du Parti et ceci uniquement par voie orale, après vérification scrupuleuse des faits rapportés. Ceci afin d’éviter que des notes manuscrites sur le sujet « ne se promènent » dans les appareils, devenant ainsi source à divers bruits et rumeurs. J’ai demandé également que sur le sujet des difficultés alimentaires, on n’écrive pas de rapports spécifiques pour le GPU d’Ukraine. Il suffit que je sois personnellement informé par des lettres personnelles de dirigeants adressées à moi directement »[119].

Tentons de resituer les documents ici présentés sur la famine, ses origines et ses suites (été 1932- automne 1934) dans le contexte plus général, à la lumière des recherches récentes. Toute une série de rapports de la direction du GPU d’Ukraine pour les mois de juin-septembre 1932[120] pointent la montée des tensions dans les campagnes d’Ukraine, du Caucase du nord et de la région centrale des Terres noires au cours de l’été 1932. En 1931, en raison des mauvaises récoltes en Sibérie occidentale et au Kazakhstan, l’Ukraine, le Caucase du nord et la région centrale des Terres noires avaient été tout particulièrement mises à contribution. Des milliers de kolkhozes avaient dû livrer, sous de fortes pressions, toutes leurs réserves. À ce prix, les organismes de collecte d’État parvinrent à tirer d’une récolte très médiocre (69 millions de tonnes) un chiffre record de près de 23 millions de tonnes (soit un tiers de la récolte), dont plus de 5 millions furent exportées. L’Ukraine fut ponctionnée à hauteur de 42 % de sa récolte globale, un prélèvement exceptionnel qui acheva de désorganiser le cycle productif déjà perturbé par la collectivisation forcée et la « dékoulakisation »[121]. Fort des progrès continus des collectes, le gouvernement fixa à 29,5 millions de tonnes les objectifs pour 1932, dont 7 millions de tonnes devaient être livrées par l’Ukraine, alors même qu’apparaissaient, dès le printemps 1932, les premiers « foyers isolés de difficultés alimentaires » dans les provinces de Kharkov, Kiev, Dniepropetrovsk, Odessa[122]. Entre les paysans, décidés à user de tous les stratagèmes pour conserver une partie de leur récolte, et les autorités locales, contraintes de remplir, à tout prix, le plan de collecte[123], le conflit était inévitable. La campagne de collecte de 1932 prit un départ très lent, tandis que les « manifestations de masse » – pour l’essentiel des émeutes de la faim – se multipliaient (près d’un millier d’incidents furent recensés en Ukraine au cours du premier semestre 1932). Les rapports de l’OGPU signalaient en outre un nombre croissant de paysans quittant les kolkhozes, « avec une forte tendance à la reprise sauvage et non autorisée du cheptel collectivisé et des outils agricoles, ainsi que d’une partie de la production collective sur pied, la récolte étant ensuite faite par la famille sortie du kolkhoze »[124]. Par ailleurs, les vols de la récolte « collective » prenaient une ampleur inégalée, favorisés souvent par la complicité de l’encadrement. L’opposition des fonctionnaires locaux du Parti et des soviets aux plans de collecte (non seulement au niveau des kolkhozes et des villages, mais à celui des districts) suscita une vive inquiétude chez Staline : « Si nous n’entreprenons pas immédiatement le redressement de l’Ukraine, nous pouvons perdre l’Ukraine », écrit-il à Kaganovitch le 11 août 1932[125]. Quelques semaines plus tôt, Staline avait envoyé, de Sotchi, trois lettres à L. Kaganovitch et à V. Molotov, dans lesquelles il développait l’argumentaire qui allait servir de base à la loi, rédigée par lui et promulguée le 7 août 1932, sur le « vol et la dilapidation de la propriété sociale »[126]. Malgré une répression très dure (plus de 100 000 personnes furent condamnées au cours des premiers mois d’application de cette loi[127]), et une légère diminution des objectifs du plan de collecte[128], le blé ne « rentrait pas ». À la mi-octobre 1932, le plan de collecte pour les principales régions céréalières du pays, même révisé à la baisse, n’était rempli qu’à 15-20 %. Le 22 octobre, le Politburo décida d’envoyer en Ukraine et dans le Caucase du nord deux « commissions extraordinaires », l’une dirigée par Viatcheslav Molotov, l’autre par Lazar Kaganovitch, chargées « d’accélérer les collectes ». Les plus hauts responsables de l’OGPU (dont Genrikh Iagoda) faisaient partie de ces « commissions extraordinaires ». Plusieurs milliers d’agents de l’OGPU et de « plénipotentiaires » du Parti furent dépêchés sur place, afin de suppléer aux défaillances des appareils communistes locaux[129]. Les « rapports spéciaux » du Département secret-politique de l’OGPU « sur l’état des collectes de céréales en Ukraine et dans le Caucase du nord », pour novembre et décembre 1932[130] témoignent de l’ampleur de la répression dirigée contre les « saboteurs du plan de collectes », au nombre desquels figuraient une proportion importante (environ 30 %) de responsables de kolkhozes et de petits fonctionnaires ruraux : plus de 11 000 personnes furent arrêtées en novembre dans la région du Caucase du nord, 9 000 en Ukraine (au 15 décembre, plus de 16 000 personnes avaient été arrêtées en Ukraine pour le seul chef d’accusation de « sabotage des collectes »[131]). Les « rapports spéciaux » du Département secret-politique éclairent également les multiples stratagèmes mis en place par les paysans, souvent avec la complicité de l’encadrement kolkhozien, pour tenter de soustraire une part de la récolte aux collectes d’État : les blés étaient enfouis dans des « fosses à grain », cachés dans des « greniers noirs »[132], moulus dans des « moulins à bras » de fabrication artisanale, détournés lors du transport vers les silos, ou au moment de la pesée. Toutefois, les « tableaux de chasse » figurant dans les rapports de l’OGPU montrent aussi que les « stocks cachés » restaient dérisoires – quelques milliers de tonnes de céréales à peine, soit 0,1 à 0,2 % du « plan de collecte ». C’est dans ce contexte que les commissions Molotov et Kaganovitch mirent au point le système des « tableaux noirs » (cf. supra, p. ), qui instituaient une responsabilité collective, annonçaient des déportations massives de communautés entières, condamnaient des dizaines de districts « récalcitrants » à la famine. Les commissions Molotov et Kaganovitch s’employèrent aussi à briser les dernières résistances opposées par les organisations régionales du Parti, voire par un certain nombre de dirigeants du parti communiste ukrainien[133]. Le 29 décembre 1932, la direction du parti communiste ukrainien céda sur un point capital : les kolkhozes qui n’avaient pas encore rempli le « plan de collecte » devaient rendre, dans un délai de 10 jours, leurs « fonds de semences », dernières réserves permettant d’assurer la prochaine récolte ou d’apporter une aide ultime aux kolkhoziens affamés[134]. En janvier 1933, l’exode des kolkhoziens des régions affamées s’accéléra. Le 22 janvier, Staline rédigea, au nom du Comité central du Parti et du gouvernement, une directive ordonnant de mettre fin à l’exode massif des paysans qui fuyaient d’Ukraine et du Kouban « sous prétexte d’aller chercher du pain ». « Le Comité central et le Conseil des commissaires du peuple, poursuivait Staline, ont les preuves que cet exode en provenance d’Ukraine, de même que l’exode de l’an passé, est organisé par les ennemis du pouvoir soviétique, les socialistes-révolutionnaires et les agents polonais dans un but de propagande, afin de discréditer, par l’intermédiaire des paysans fuyant vers les régions de l’URSS au nord de l’Ukraine, le système kolkhozien en particulier et le système soviétique en général ».[135] Le même jour, Genrikh Iagoda envoya aux Représentations plénipotentiaires de l’OGPU la circulaire n° 50 031, qui ordonnait l’interception de tous les « fuyards » en provenance d’Ukraine et du Caucase du nord. Après « filtration » des individus interceptés, les « éléments koulaks et contre-révolutionnaires démasqués » devaient être arrêtés et envoyés en camp ou en déportation, après passage devant une troïka de l’OGPU, les autres étant « renvoyés chez eux[136]. Le lendemain, une directive du Bureau politique du parti communiste ukrainien suspendit la vente des billets de chemin de fer aux paysans[137]. L’OGPU mit en place des patrouilles spéciales, notamment autour des gares et sur les routes pour intercepter les fuyards, et organisa une dizaine de « centres de filtration ». Dès la première semaine, 25 000 fuyards furent arrêtés[138]. Deux mois après le début de l’opération, plus de 225 000 personnes avaient été appréhendées, dont 85 % avaient été renvoyées chez elles[139]. Les rapports hebdomadaires de l’OGPU « sur les mesures prises pour mettre fin à l’exode massif des paysans » adressés directement à Staline et à Molotov restent muets sur l’état physique des personnes appréhendées.

C’est entre les mois de mars et de juin 1933, période qui marque l’apogée de la famine en Ukraine, dans le Caucase du nord et dans les régions de la Volga, que sont rédigés, par de hauts responsables régionaux de l’OGPU, les quelques rares rapports sur la famine exhumés des archives du FSB[140]. Ces textes, qu’il est intéressant de comparer à d’autres rapports internes, écrits par des fonctionnaires d’administrations différentes,[141] reflètent une vision policière, très distanciée, de la famine, attribuée, sans états d’âme, au « sabotage occasionné dans l’agriculture de l’Ukraine par les éléments koulaks et contre-révolutionnaires infiltrés dans les kolkhozes » (Vsevolod Balitski). Particulièrement révélatrices de cet état d’esprit sont, par exemple, les précisions données par S. Kraouklis, le chef du département régional du GPU de Dniepropetrovsk, concernant les autopsies pratiquées par les services du GPU pour déterminer les « causes exactes de la mort » des affamés (ces individus étaient-ils vraiment morts de faim ? N’avait-on pas eu affaire à une « provocation de l’ennemi » ?) ou les cas de cannibalisme et de nécrophagie (relatés avec la distance de l’ethnologue décrivant les « mœurs sauvages » d’une « peuplade primitive »)[142]. La hantise d’un soulèvement des masses paysannes affamées, dont les « propos antisoviétiques » étaient systématiquement rapportés, transparaît aussi très clairement dans les rapports des responsables de l’OGPU. Au plus fort de la famine, les déportations de dizaines de milliers de paysans continuèrent de plus belle[143], des plans grandioses de déportation de millions de personnes furent élaborés, tandis que les pouvoirs des troïki de l’OGPU étaient encore renforcés par crainte d’insurrections paysannes[144]. Les rapports de l’OGPU montrent également à quel point toute comptabilité du nombre de victimes de la famine est hasardeuse, dans la mesure où les fonctionnaires des soviets ruraux, parfois eux aussi décimés (quand un véritable blocus s’installait autour de districts entiers « punis » pour avoir failli à remplir leurs « obligations devant l’État »), ou en fuite, ne tenaient plus les registres d’état civil ; en outre, les morts n’étaient souvent plus enterrés ou étaient ensevelis dans des fosses communes[145].

Une question importante soulevée par un certain nombre de rapports est celle de l’aide alimentaire allouée in extremis à certains districts frappés par la famine. Comme l’ont montré quelques études récentes[146], de janvier à juin 1933, période au cours de laquelle la famine atteignit sa plus grande extension, les autorités centrales adoptèrent pas moins de 35 résolutions d’aide aux régions touchées par des « difficultés alimentaires ». Les aides effectivement débloquées s’élevèrent à 320 000 tonnes environ, ce qui, pour une trentaine de millions de personnes frappées par des disettes ou des famines, ne représentait que 10 kg de céréales par personne, soit à peine 3 % de la consommation annuelle moyenne d’un paysan. En 1932, l’URSS exporta 1 730 000 tonnes de céréales ; en 1933, 1 680 000 tonnes. En outre, les réserves d’État atteignaient, au début de 1933, plus de 1 800 000 tonnes[147]. Quelle part de l’aide alimentaire débloquée par les autorités parvint jusque dans les villages ? Une part minime, semble-t-il, les villes d’Ukraine et du Caucase du nord, elles aussi sévèrement frappées par la famine (Kharkov perdit en un an plus de 120 000 habitants, Krasnodar – 40 000, Stavropol – 20 000) ayant bénéficié de la plus grande part des maigres aides accordées[148]. Les instructions envoyées le 19 mars 1933 par Vsevolod Balitski, le chef du GPU d’Ukraine, « sur les mesures à prendre en liaison avec les difficultés alimentaires » précisaient que les aides alimentaires d’urgence étaient exclusivement destinées « à ceux qui les méritent, c’est-à-dire en priorité et par ordre, aux kolkhoziens ayant un nombre important de journées-travail, aux brigadiers, aux tractoristes, aux familles ayant un membre dans l’Armée rouge, aux kolkhoziens et aux paysans individuels […] s’étant engagés à entrer dans les kolkhozes ». L’essentiel de la circulaire de Balitski énumérait en fait les mesures répressives qui devaient être prises contre les « éléments parasites, contre-révolutionnaires, koulaks et ennemis de toute espèce qui tentent d’exploiter les difficultés alimentaires dans leurs propres buts contre-révolutionnaires, diffusent des rumeurs sur la famine, sur diverses « horreurs » et font exprès de ne pas enterrer les morts »[149]. Dans les rapports de l’OGPU du printemps 1933 transparaissait une autre préoccupation majeure : comment assurer, dans les régions ravagées par la famine, les travaux des champs pour la future récolte ? Dès novembre 1932, dans sa correspondance avec V. Molotov, M. Khataevitch, le 2e secrétaire du parti communiste ukrainien, avait soulevé cette question : « Pour que la production de céréales puisse continuer à croître et satisfaire les besoins de l’État prolétarien, nous devons prendre en considération les besoins minimum des kolkhozes et des kolkhoziens, faute de quoi il n’y aura bientôt plus personne pour semer et assurer le développement de la production »[150]. Avec une population décimée par la famine, la question, au printemps 1933, se posait effectivement en ces termes. Les réponses apportées par les autorités furent les suivantes : mobiliser, manu militari, une partie de la population urbaine, envoyée aux champs[151], organiser de vastes transferts de « colons » en provenance d’autres régions de l’URSS (plus de 200 000 paysans furent ainsi déplacés, en 1933-1934, vers l’Ukraine, un grand nombre d’entre eux aussitôt après leur service militaire)[152], remettre les survivants au travail, par des distributions de nourriture différenciées en fonction de la « proximité sociale » et de la productivité des uns et des autres, principes énoncés sans ambages dans toutes les directives et les textes des responsables politiques et policiers. Étant donné leur état d’affaiblissement, les kolkhoziens, y compris les tractoristes, généralement les moins mal traités (car les plus indispensables), parvenaient difficilement, comme le reconnaissaient, non sans cynisme, les rédacteurs des rapports, à reconstituer leur force de travail. « Les rares qui travaillent encore sont incapables de remplir les normes. Par conséquent, ils ne reçoivent pas suffisamment de pain et commencent à gonfler. Les normes sont particulièrement difficiles à réaliser pour ceux qui travaillent aux labours et aux semailles. Ceci s’explique en partie à cause de l’état exécrable des bêtes de trait et des tracteurs qui tombent sans cesse en panne »[153]. Naturellement, ces pannes, systématiquement attribuées au « sabotage des éléments contre-révolutionnaires et anti-kolkhoziens », étaient prétexte à de nombreuses arrestations[154]. La répression s’exerçait nonobstant l’état d’épuisement des populations rurales (plusieurs rapports mentionnent la fréquence des décès de kolkhoziens aux travaux des champs[155]) considérées, répétons-le, comme les seules responsables de leur situation.

En général, la plupart des documents de l’OGPU sur « l’état des campagnes touchées par des difficultés alimentaires » en 1932-1934 montrent – toujours avec un regard distancié – l’extraordinaire régression-brutalisation qui accompagna les disettes et les famines. Celle-ci se traduisit notamment par l’essor du banditisme rural, qui avait déjà refait surface à partir de 1929-1930[156] et plus encore, par la remontée d’une grande violence au quotidien, dans un univers traumatisé et accablé par la faim tenace, omniprésente – lynchages de voleurs, y compris d’enfants attrapés en train de chaparder quelques légumes, jugements sommaires administrés par les paysans eux-mêmes, tortures, brutalités, exactions diverses, abandons d’enfants[157]. La violence extrême exercée par le régime et ses représentants locaux à l’encontre de la population rurale gagna, semble-t-il, les victimes elles-mêmes.

Une lecture attentive des nombreux recueils de documents sur les campagnes soviétiques de la première moitié des années 1930 montre que la faim fut, une fois encore, dix ans après la guerre civile, une expérience très largement partagée par des dizaines de millions de paysans. Disettes et famines frappèrent, dans les années qui suivirent la collectivisation forcée des campagnes soviétiques, entre quarante et cinquante millions de paysans. En 1932-1933, l’Ukraine, le Caucase du nord, les régions centrales des Terres noires et de la Volga en furent l’épicentre. Mais le Kazakhstan avait déjà été sévèrement touché dès 1931, à la suite de la politique désastreuse de collectivisation du cheptel (le plus important d’URSS) et de sédentarisation forcée des éleveurs nomades et semi-nomades[158]. En termes relatifs, c’est la population kazakhe qui paya le plus lourd tribut : entre 1930 et 1933, la diminution de la population du Kazakhstan peut se chiffrer entre 1,7 et 2 millions de personnes. Sur ce nombre, environ 600 000 avaient fui le Kazakhstan (vers le Xinkiang, la Sibérie occidentale, la Kirghizie, l’Asie centrale, la Basse-Volga), les autres – 1,1 à 1,4 million – étaient morts de faim et d’épidémies, soit près du tiers de la population kazakhe estimée, à la fin des années 1920, à moins de 4 millions de personnes[159]. Quant aux disettes qui, dans certaines régions, n’avaient disparu que depuis 1925[160], elles firent leur réapparition dès l’été 1930, notamment en Ukraine, en Sibérie et au Kazakhstan[161] et se maintinrent jusqu’à la fin de 1934, comment l’attestent de très nombreux rapports[162].

Entre « l’année noire » 1933 et l’année 1935 au cours de laquelle fut adopté un nouveau « statut-modèle » des kolkhozes, qui entérinait un certain nombre de concessions du régime à la paysannerie (notamment l’octroi d’un lopin individuel), 1934 apparaît comme une année de transition, marquée par un relatif apaisement[163], mais aussi, pour des dizaines de millions de paysans, comme une « queue de famine », porteuse de forts traumatismes.

À partir de 1934, c’est une administration nouvelle, mise en place au plus fort de la crise des collectes (début 1933) – les Départements politiques des Stations de machines et de tracteurs et, plus précisément, les chefs-adjoints des Départements politiques, fonctionnaires de l’OGPU chargés de la surveillance rapprochée des kolkhozes – qui produit la majorité des rapports sur l’état des campagnes. Deux objectifs ont été assignés aux Départements politiques des MTS, qui ont bénéficié d’un recrutement massif de cadres policiers et militaires : « veiller à l’exécution irréprochable, dans les délais prescrits et sans discussion, des obligations des kolkhozes envers l’État » ; « purger les kolkhozes et les MTS de tous leurs éléments saboteurs et socialement étrangers »[164]. Ces deux objectifs furent largement atteints. Malgré la désorganisation profonde du système productif à la suite de la famine, les collectes d’État atteignirent, en 1933 et 1934, des sommets inégalés : 23,3 millions de tonnes de céréales en 1933 (soit 34 % d’une récolte médiocre, évaluée à 68,4 millions de tonnes) ; 25,8 millions de tonnes de céréales en 1934 (soit 38 % d’une récolte encore plus faible, évaluée à 67,6 millions de tonnes)[165]. Quant aux purges du personnel d’encadrement des kolkhozes et des MTS, elles furent massives, notamment dans certaines régions : en Ukraine, par exemple, 53 % des présidents de kolkhoze furent relevés de leur poste en 1933[166]. Les changements de personnel, très fréquents, ne parvinrent guère à restaurer cette « discipline » qu’appelaient de leurs vœux les autorités régionales et centrales. Comme l’attestent de nombreux rapports des Départements politiques des MTS, les purges permanentes des « petits chefs » et des « cols blancs » des kolkhozes étaient inefficaces à faire cesser « l’arbitraire » et les « abus », une nouvelle fois dénoncés par Staline et la direction du Parti[167]. Ces « déformations de la ligne du Parti », que les documents décrivent avec un grand luxe de détails (passant en revue les innombrables formes de violence quotidienne exercées par les « petits chefs » kolkhoziens) faisaient naturellement partie intégrante du modus operandi du système tout entier, fondé sur la contrainte et la violence[168].

Les documents des Départements politiques des MTS, chargés de fournir à la direction de l’OGPU des informations « de terrain » aussi précises et régulières que possible, illustrent parfaitement le « nihilisme productif » (Moshe Lewin) mis en œuvre par les kolkhoziens, conscients d’avoir perdu le combat dans l’affrontement qui les avait opposés, depuis 1930, à l’État. Faut-il voir dans ce « nihilisme productif », qui s’exprimait de mille et une manières – cheptel du kolkhoze laissé sans soins, tracteurs et machines non entretenus, outils volés, absentéisme aux travaux des champs, chapardages individuels et collectifs aux techniques bien rôdées[169], exode rural massif – une forme ultime de « résistance », ou plutôt le signe d’une sorte de « suicide social » ? Pour les rédacteurs des rapports, la réponse était claire : il s’agissait d’un immense sabotage, orchestré par une armée d’ennemis s’avançant masqués et menant un « travail de sape ». Cependant, tous les faits et propos rapportés démentent cette interprétation : le leit-motif est le désespoir, bien davantage que la révolte[170] ; et la seule véritable issue envisagée par les plus entreprenants – la fuite : « Il n’y a plus qu’à fuir en ville. Ici, c’est la mort assurée »[171]. Rappelons qu’au cours de la première moitié des années 1930, près de vingt millions de paysans quittèrent les campagnes, dans une vaste et chaotique migration qui eut pour première conséquence de « ruraliser » les villes soviétiques. Ces départs étaient parfois, paradoxalement, favorisés par les mesures d’exclusion prises, sous les prétextes les plus divers, par l’administration des kolkhozes à l’encontre d’un grand nombre de paysans. Les autorités centrales étaient alors contraintes de condamner cette nouvelle forme « de déviation », qui faisait ressortir les contradictions d’une gestion strictement répressive du problème paysan [172].

Un grand nombre de rapports de l’année 1934 soulignent la persistance, dans la société paysanne, de traumatismes liés à la famine ou aux disettes, qui se manifestaient par une recrudescence de rumeurs, mais aussi de pratiques « magico-religieuses » censées prévenir une nouvelle catastrophe. Pour les fonctionnaires de l’OGPU qui, soulignons-le une fois encore, portaient un regard spécifique, distancié, sur un univers paysan qui leur paraissait, à maints égards, « sauvage » et « sombre », traquer les rumeurs et les « pratiques rétrogrades » qui sourdaient des campagnes ne pouvait que les conforter dans leur opinion. Aussi est-ce avec une prudence redoublée que l’historien exploitera ce type de sources. On se bornera ici à noter que la dimension « apocalyptique » des rumeurs rapportées dans les documents de l’OGPU n’est pas sans rappeler la grande vague de rumeurs de l’année 1930, analysée par Lynne Viola dans son étude sur le « cauchemar paysan »[173]. La famine de 1932-1933, dont la nouvelle parvint jusque dans les provinces les plus reculées qui n’avaient pas eu à en souffrir, fut souvent interprétée comme le signe avant-coureur de la chute imminente du régime, sur le point d’être envahi par les grandes Puissances[174]. Mais elle fut aussi largement associée à l’annonce de la fin des temps, ce qui faisait dire à certains : « Les jeunes, les adultes et les vieux vont mourir, quant aux autres, ils seront tous déportés. Il ne restera personne pour récolter, ce n’est pas la peine de se donner du mal, tout est perdu »[175].

En 1933-1934, les chefs-adjoints des Départements politiques des MTS furent, à maintes reprises, sévèrement critiqués par la direction de l’OGPU pour « s’être laissés aller à une approche purement descriptive, à une description strictement photographique » de la situation dans les campagnes. Ce faisant, « ces tchékistes envoyés sur le front des collectes […] semblent avoir tout simplement oublié, disait la directive signée de Genrikh Iagoda, qu’ils doivent aussi et avant tout rendre compte de leur combat pour protéger les machines agricoles d’actes de sabotage, le cheptel d’actes de malveillance, les fonds de semences de dilapidation, et lutter sans relâche contre les saboteurs des campagnes de semailles, de moisson et de labours »[176]. À la différence de Feliks Dzerjinski qui s’inquiétait des possibles effets déformants d’une information appelée à rendre compte prioritairement de toutes les formes de déviances politiques et sociales[177], Genrikh Iagoda ne se posait pas la question en ces termes. L’essentiel était ailleurs – dans l’action, la lutte contre un ennemi diffus et omniprésent.

Sur ce front, la victoire, fin 1934, date à laquelle s’arrête le quatrième volume des « Campagnes soviétiques vues par la Tchéka-OGPU-NKVD », était, pour les autorités, acquise. En 1935, l’État préleva directement, à des prix dérisoires, 45 % de la production agricole (soit, proportionnellement, trois fois plus qu’en 1927, la production agricole livrée alors par les paysans étant, de surcroît, achetée au prix du marché). Comme l’écrivait, en septembre 1935, Lazar Kaganovitch à Sergo Ordjonikidze, le Commissaire du peuple à l’Industrie lourde (et, à ce titre, l’un des principaux bénéficiaires du formidable pompage des ressources agricoles au profit de l’industrialisation accélérée du pays), « nous avons définitivement gagné la guerre, la victoire est à nous, une victoire fantastique, totale, la victoire du stalinisme »[178]. Victoire du stalinisme, défaite de la paysannerie. C’est ce combat engagé au début de 1930 que retracent les deux volumes de documents de la police politique sur les campagnes soviétiques consacrés aux années 1930-1934.

Notes

[1]. Le comité de rédaction est composé d’A. Berelowitch, V. P. Danilov, V. Christophorov, L. Samuelson, E. Tiourina, V. Vinogradov, N. Werth. Les documents du tome III ont été réunis et commentés par L. Borisova, V. P. Danilov, N. Peremychlennikova, N. Tarkhova (responsables), T. Golychkina, S. Miakinkov, I. Razboev, T. Sorokina, E. Stepanova.

[2]. Pour une analyse plus complète des rapports de la police politique soviétique comme source d’histoire politique et sociale, je me permets de renvoyer le lecteur à ma présentation des documents des deux premiers volumes, in Bulletin de l’IHTP, n° 78, second semestre 2001, p. 12-24.

[3]. « L’information est l’alpha et l’oméga de notre travail », soulignait, en septembre 1920, une circulaire interne de la Vetcheka. Cf. Vladlen Izmozik, Glaza i ushi regima : Gosudarstvennyi politiceskii kontrol’ za naseleniem Sovetskoï Rossii v 1918-1928 godakh [Les yeux et les oreilles du régime : le contrôle politique d’État sur la population de la Russie soviétique dans les années 1918-1928], Saint-Petersbourg, Phenix, 1995, p. 60.

[4]. Les « résidents » coordonnaient l’activité des informateurs. À la différence des « agents », fonctionnaires rémunérés au budget de la police politique, les « résidents » percevaient une rétribution plus ou moins régulière, mais généralement toujours faible. Quant aux informateurs, un grand nombre d’entre eux n’étaient autres que les petits fonctionnaires locaux des comités de soviet ou du parti communiste, qui fournissaient aux départements Information une information qualifiée, non sans mépris, de « bureaucratique » (kazennaia), par opposition à la vraie information « opérationnelle » (operativnaia) puisée sur le terrain par des indicateurs patentés. Cf. Nicolas Werth, « L’OGPU en 1924 : radiographie d’une institution à son niveau d’étiage », Cahiers du Monde russe, vol. 42/2-3-4, avril-décembre 2001, p. 397-422.

[5]. Le grand rapport mensuel sur « l’état politique et économique de l’URSS d’après les matériaux du département Information de l’OGPU » comprenait, en général, une dizaine de rubriques principales (rapport politique – axé sur l’analyse de « l’état des forces hostiles au régime soviétique » –, rapport financier, rapport militaire, rapport sur le Parti, rapport sur le mouvement coopératif, rapport sur les soviets, rapport industriel, rapport sur les campagnes). Sur les divers rapports produits par la police politique soviétique, cf. Nicolas Werth, « Une source inédite : les svodki de la Tcheka-OGPU », Revue des Études Slaves, vol. LXVI/1, 1994, p. 17-27.

[6]. Cf. par exemple, le grand rapport (une centaine de pages) préparé en mars 1928 sur « les différentes formes de manifestations antisoviétiques dans les campagnes en 1925-1927 » (extraits traduits et présentés in Bulletin de l’IHTP, op. cit., p. 168-175).

[7]. Cf. par exemple, les « rapports opérationnels » de 1928-1929 dressant le bilan des diverses opérations de répression menées par l’OGPU contre les « spéculateurs », « accapareurs » et autres « contre-révolutionnaires » (extraits traduits et présentés in Bulletin de l’IHTP, op. cit, p. 160-167).

[8]. Sur ces questions, je me permets de renvoyer le lecteur à ma présentation des documents des volumes consacrés aux années 1918-1929, in Bulletin de l’IHTP, op. cit, p. 22-24.

[9]. Composée de 21 membres, dont les principaux dirigeants de l’OGPU – G. Iagoda, E. Evdokimov, K. Karslon, la Commission Molotov fut mise en place le 15 janvier 1930. Elle rendit son rapport le 25 janvier. Amendé par Molotov les 26 et 27 janvier, ce texte servit de base à la résolution du Politburo du 30 janvier 1930. Cf. N. A. Ivnitskii, « Razvertyvanie splosnoï kollektivisatsii » [Le développement de la collectivisation totale], in Tragedia sovetskoï derevni. Kollektivisatsia i raskulacivanie. Dokumenty i materialy v 5 tomax, 1927-1939 [La tragédie des campagnes soviétiques. Collectivisation et dékoulakisation. Recueil de documents en 5 volumes, 1927-1939], Moscou, Ed. Rosspen, 1999-2004, vol. II, p. 10-11.

[10]. Tragedia…, op. cit., vol. II, p. 126-130.

[11]. Les quotas étaient de 15 000 pour l’Ukraine, de 6 à 8 000 pour le Caucase du nord et le Daghestan, de 5 à 6 000 pour la Sibérie, de 4 à 6 000 pour la Basse Volga, etc.


[12]. Le nombre des « éléments antisoviétiques » fichés dans les campagnes avait considérablement progressé depuis 1927-1928. Ce fichage, qui témoignait des progrès du contrôle policier sur une partie des campagnes, avait notamment permis de lancer, dans la seconde moitié de 1929, des opérations préventives d’arrestation (près de 100 000 personnes arrêtées fin 1929). Le succès de ces opérations explique en partie pourquoi les paysans ne parvinrent pas, au printemps 1930, à organiser (sauf exception ) une résistance un tant soit peu coordonnée contre la collectivisation. Cf. « Extraits du rapport du département secret-opérationnel de l’OGPU » du 15 janvier 1930, in Bulletin de l’IHTP, n° 78, second semestre 2001, p. 186-189.

[13]. Il était prévu d’installer 70'000 familles dans la région Nord, 50'000 familles en Sibérie, 20 à 25'000 familles dans l’Oural, 20 à 25'000 familles au Kazakhstan.

[14]. Cf. document du 1er octobre 1930, p.

[15]. Cf. document du 15 février 1930, p.

[16]. Cf. d’autres notes et instructions de Genrikh Iagoda sur ce sujet in Tragedia…, op. cit, vol. II, p. 137-138 (« Note de G. Iagoda aux responsables régionaux de l’OGPU sur le renforcement du contrôle des organes centraux de l’OGPU dans le déroulement de la dékoulakisation ).

[17]. Cf. document du 1er octobre 1930, p.

[18]. Soit environ 10 % des quelque 208'000 personnes condamnées en 1930 par une juridiction d’exception de la police politique. Cette proportion tombe à 6 % environ en 1931 (GARF, 9401/1/4157/201-205). Pour une analyse de ces données, cf. Nicolas Werth, « Histoire d’un pré-rapport secret. Audaces et silences de la Commission Pospelov, janvier-février 1956 », Communisme, n° 67-68 (2001), p. 9-40.

[19]. Cf. document du 10 avril 1930, p.

[20]. Dont 724'000 environ en 1930 (560'000 en « 2e catégorie » et 164'000 en « 3e catégorie »), 1'713'000 environ durant les neuf premiers mois de 1931 (1'244'000 environ en « 2e catégorie » et 469'000 environ en « 3e catégorie ») et environ 340'000 déportés en 1932-1933.

[21]. Cf. document du 23 mai 1930, p. ; document du 12 juin 1930, p. Selon les « plans du Département Transports en matière de déportation des koulaks » (2 février 1930), les convois mis en place par le Département Transports de l’OGPU devaient comporter chacun 44 wagons de marchandises pour le transport des déportés (selon une norme de 40 personnes par wagon), 8 wagons pour le transport de quelques outils et provisions pour la route (maximum 25 pouds, soit 400 kg, par famille), 1 wagon pour les gardes. Il était prévu, « dans une première étape », de mettre en place 404 convois (de 1 760 personnes chacun) pour transporter 142 000 familles, soit environ 710 000 personnes.

[22]. Ces aspects de la dékoulakisation, bien connus, ont été soulignés en particulier par Merle Fainsod, Smolensk à l’heure de Staline, Paris, Fayard, 1967, p. ; Moshe Lewin, La paysannerie et le pouvoir soviétique, 1928-1930, Paris, Mouton, 1968, p. 378 et suiv. ; R. W. Davies, The Socialist Offensive. The Collectivization of Agriculture, 1929-1930, London, Macmillan, 1980, p. 257-275.

[23]. Cf. document du 25 mai 1930, p.

[24]. Cf. document du 16 avril 1930, p. ; document du 25 mai 1930, p. ; document du 12 juin 1930, p.

[25]. V. P. Danilov, S. A. Krasilnikov (dir.), Spetzpereselentsy v Zapadnoï Sibiri, 1930-vesna 1931 g [Les « déplacés spéciaux » en Sibérie occidentale, 1930-printemps 1931], Novossibirsk, 1992, p. 14-15.

[26]. Cf. Tragedia…, op. cit., tome II, p. 354.

[27]. Cf. document du 12 juin 1930, p.

[28]. Cf. documents du 25 mai 1930, p. ; du 31 mai 1930, p. ; du 12 juin 1930, p.

[29]. Cf. Nicolas Werth, « Les rebelles primitifs en URSS », Communisme, n° 70-71 (2002), p. 60-91.

[30]. Cf. Nicolas Werth, « Repenser la Grande Terreur », Le Débat, n° 122, novembre-décembre 2002, p. 118-140.

[31]. Cf. document du 3 septembre 1930, p.

[32]. Cf. document du 1er février 1931, p.

[33]. Cf. document du 22 septembre 1930, p.

[34]. Soit environ 300'000 arrêtés, 550 à 560'000 déportés, 164'000 « déplacés » (cf. document du 30 septembre 1931, p. ).

[35]. Cf. document du 1er février 1931, p.

[36]. Sur ces migrations massives ayant transformé le pays, au début des années 1930, en une « Russie vagabonde », cf. Moshe Lewin, La formation du système soviétique, Paris, Gallimard, 1986, p. 315-317. Pour une élaboration littéraire de ce thème de la fuite et de l’errance paysanne, cf. l’œuvre d’Andreï Platonov.

[37]. Des pourcentages analogues ou un peu plus élevés (mais toujours inférieurs à 8-10 %) sont attestés dans d’autres documents pour les autres régions de déportation (8 % dans l’Oural en avril 1931, 7 % en Sibérie occidentale en février 1931, GARF, 1235/2/776/83-86).

[38]. Soit deux fois plus qu’en 1927-1928, et à des prix symboliques, les mécanismes du marché ayant été cassés et les paysans, kolkhoziens ou « individuels », étant désormais contraints de livrer leur production sous forme de collectes obligatoires ou d’impôts agricoles très lourds.

[39]. Résolution conjointe du Comité exécutif central et du Conseil des commissaires du peuple, 23 décembre 1930.

[40]. Cf. document du 1er février 1931, p.

[41]. Cf. documents du 3 février 1931, p. et du 4 février 1931, p.

[42]. Résolution du Politburo du 20 février 1931, in Tragedia…, op. cit., tome III, p. 90.

[43]. Cf. document du 15 mai 1931, p. ; document du 3 juin 1931, p. . Sur le passage de la « déportation-abandon » à la « déportation-gestion », cf. Nicolas Werth, « Déplacés spéciaux et colons de travail dans la société stalinienne », Vingtième siècle. Revue d’Histoire, n° 54, avril-juin 1997, p. 34-50.

[44]. Cf. document du 18 mars 1931, p.

[45]. Les notes rédigées début mai 1931 par G. Strangfeld, responsable de la 2e section du Département secret-politique de l’OGPU, qui décrivaient sans fard la situation dramatique des déportés et les nombreux problèmes que rencontrerait un nouveau flux massif de déportés ont, semble-t-il, influé sur la diminution des « plans de déportation » adoptés le 15 mai 1931 par la Commission Andreiev.

[46]. Cf. document du 15 mai 1931, p.

[47]. Cf. documents du 28 juin 1931, p. et du 9 août 1931, p.

[48]. Pour d’autres exemples de « troubles et manifestations de masse » parmi les « déplacés spéciaux », cf. V. P. Danilov, S. A. Krasilnikov (dir.), op. cit., tome II, p. 124-130.

[49]. Cf. David Shearer, « Crime and social disorder in Stalin’s Russia. A reassessment of the Great Retreat and the origins of mass repression », Cahiers du monde russe, vol. 39, n° 1-2, janvier-juin 1998, p. 126-128.

[50]. Sur cette révolte, cf. également le rapport du Comité du Parti communiste de l’arrondissement de Tchainsk, in Tragedia…, op. cit., tome III, p. 172-173, et la note de G. Iagoda du 7 août 1931, in N. Werth et G. Moullec, Rapports secrets soviétiques. La société russe dans les documents confidentiels, Paris, Gallimard, 1995, p. 357-358.

[51]. Cf. documents du 21 novembre 1931, p. ; du 25 décembre 1931, p. ; du 15 mars 1932, p. D’après un rapport du 1er octobre 1931, 101 650 déportés s’étaient enfuis « du printemps 1930 à septembre 1931 » in V. P. Danilov, A. Berelowitch (dir.), Sovetskaia derevnia glazami VCK-OGPU-NKVD, tom III [Les campagnes soviétiques vues par la Tchéka-OGPU-NKVD, tome III], Moscou, Rosspen, 2002, p. 772-773.

[52]. En 1932, 207 000 « déplacés spéciaux » s’enfuirent de leur lieu de déportation ; 216'000 en 1933. Cf. Viktor Zemskov, « Kulatskaia ssylka v 1930-ye gody » [L’exil koulak dans les années 1930], Sotsiologiceskie Issledovanija, 1991/10, p. 4-5.

[53]. Cf. document du 30 septembre 1931, p.

[54]. V. Zemskov, art. cit., p. 4-5. Parmi les 268 000 « nouveaux déportés » de 1933, figuraient un certain nombre « d’éléments socialement étrangers » expulsés des villes à la suite de la campagne de passeportisation des citadins résidant dans un certain nombre de grandes villes entreprise au début de 1933.

[55]. Cf. document du 10 mars 1932, p.

[56]. Sur les réactions des responsables locaux, cf. documents du 15 octobre 1930, p. ; du 22 août 1932, p.

[57]. Lettre de Staline à Kaganovitch, 20 juillet 1932, citée in Y. Cohen, « Des lettres comme action : Staline au début des années 1930 vu depuis le fonds Kaganovic », Cahiers du monde russe, 38 (3), juillet-septembre 1997, p. 322.

[58]. En quatorze mois (août 1932-octobre 1933), plus de 210 000 personnes furent condamnées en vertu de cette loi. Cf. document du 21 octobre 1933, p.

[59]. Cf. document du 27 février 1933, p.

[60]. Déportations de minorités finlandaises de la région frontalière de Léningrad, de minorités polonaises et allemandes d’Ukraine (1935-1936), de la totalité de la minorité coréenne de la région de Vladivostok (plus de 170 000 personnes) en 1937. Sur les déportations cosaques de fin 1932, cf. l’analyse de Terry Martin, The Affirmative Action Empire. Nations and Nationalism in the Soviet Union, 1923-1939, Cornell University Press, 2001, p. 325-328.

[61]. Cf. Moshe Lewin, « Prendre les céréales : la politique soviétique des collectes agricoles avant la guerre », in La formation du système soviétique, op. cit., p. 204-257.

[62]. Cf. document du 7 février 1933, p., pour le plan de déportation d’un million de personnes au Kazakhstan. Pour le plan d’un million de personnes à déporter en Sibérie occidentale, cf. le télégramme envoyé le 7 février 1933 par Genrikh Iagoda à Alexeiev, chef de la Représentation plénipotentiaire de l’OGPU pour la Sibérie occidentale, in V. P. Danilov, S. A. Krasilnikov (dir.), op. cit., tome III, p. 42-44.

[63]. Cf. document du 9 mars 1933, p. ; document du 21 avril 1933, p. ; document du 21 avril 1933, p.

[64]. L’inscription au « tableau noir » d’un district, pour « sabotage du plan de collecte » entraînait les mesures suivantes : retrait de tous les produits des magasins, arrêt total du commerce, remboursement immédiat de tous les crédits, individuels ou collectifs, en cours, imposition exceptionnelle, arrestation de tous les « éléments socialement étrangers ». Cf. document du 9 mars 1933, p.

[65]. Cf. par exemple, le télégramme envoyé le 10 février 1933 par R. Eikhé, premier secrétaire du Comité régional de Sibérie occidentale du Parti à Staline, dans lequel il démontrait que la région de Sibérie occidentale ne pourrait pas installer plus de 28'000 individus durant l’hiver, et « au maximum 250 à 270'000 » durant l’été 1933, in V. P. Danilov, S. A. Krasilnikov (dir.), op. cit., tome III, p. 78.

[66]. Ces chiffres n’incluaient pas les individus soumis au travail forcé dans un camp de travail (au nombre de 500'000 environ).

[67]. Texte de la circulaire du 8 mai 1933 in Tragedia…, op. cit., tome III, p. 746-750. Cf. aussi le document du 12 mai 1933, p.

[68]. Sur cet aspect, les documents des komandatures ou les rapports d’inspection conservés dans les archives régionales sont bien plus éclairants. Cf. par exemple, V. P. Danilov, S. A. Krasilnikov, op. cit., vol I-III.

[69]. V. P. Danilov, S. A. Krasilnikov, op. cit., tome II, p. 81-83 ; N. Werth, G. Moullec, op. cit., p. 363-374.

[70]. Cf. I. Poliakov (dir.), Naselenie Rossii v XX veke, tom. 1. 1900-1939 [La population de la Russie au XXe siècle, tome I, 1900-1939], Moscou, Rosspen, 2000, p. 279-280.

[71]. Lynne Viola, Peasant Rebels under Stalin : Collectivization and the Culture of Peasant Resistance, Oxford, Oxford University Press, 1996.

[72]. Sur la force de cette thématique dans les années 1920, étudiée à travers les lettres envoyées par les paysans « au pouvoir » (lettres individuelles, plus rarement pétitions), cf. Alexandr Orlov, Igor Livsin, Vlast i obscetvo : dialog v pismax [Pouvoir et société : dialogue épistolaire], Moscou, Rosspen, 2002, p. 175-177.

[73]. Teodor Shanin, Peasants and Peasant Society, Oxford, Oxford University Press, 1994, p. 329.

[74]. Cf. annexe 1 (Tableau des manifestations de masse en URSS pour l’année 1930), document du 17 novembre 1930, p., document du 1er octobre 1931, p. Le document en annexe (Tableau des manifestations de masse en URSS pour l’année 1930) a été publié in Cahiers du monde russe, 1994, vol. 35 (3), p. 671-676 par V. Danilov et A. Berelowitch.

[75]. Pour l’année 1931, cf. document du 1er octobre 1931, p. ; pour l’année 1932, cf. Tragedia…, op. cit., tome III, p. 440-441.

[76]. Cité in I. Zelenin, « Osuscestvlenie politiki likvidatsii kulacestva kak klassa » [La mise en œuvre de la politique de « liquidation des koulaks en tant que classe »], Istoria SSSR, 1990/6, p. 47.

[77]. Cf. V. P. Danilov, Krestianskoie vosstanie v Tambovskoi gubernii v 1919-1921 gg. Antonovscina. Dokumenty i materialy [L’insurrection paysanne dans la province de Tambov en 1919-1921, L’Antonovscina. Textes et documents], Tambov, 1994.

[78]. Sur le faible nombre d’armes saisies sur les émeutiers paysans en 1930, cf le rapport du Département de contre-espionnage de l’OGPU du 29 avril 1930, in Sovetskaia derevnia glazami VCK, OGPU, NKVD, op. cit., tome III, p. 312-327. Sur les 140 724 « activistes contre-révolutionnaires » arrêtés du 1er janvier au 15 avril 1930 n’avaient été saisies que 5 533 armes à feu et 2 250 armes blanches !

[79]. Cf. le document « Bilan provisoire de la lutte contre la contre-révolution dans les campagnes au cours de l’année 1929 », 15 janvier 1930, in Bulletin de l’IHTP, n° 78, op. cit., p. 186-189.

[80]. Cf. documents du 9 mars 1930, p. ; du 12 mars 1930, p. ; du 17 novembre 1930, p. Nombreux autres exemples in Tragedia…, op. cit., tome II, p. 245-260.

[81]. Sur ces révoltes, cf. la sélection de documents issus du fonds Ordjonikidze, présentée et commentée par Andrea Graziosi, « Collectivisation, révoltes paysannes et politiques gouvernementales à travers les rapports du GPU d’Ukraine de février-mars 1930, in Cahiers du monde russe, 1994, op. cit., p. 437-632.

[82]. Cf. Tragedia…, op. cit., vol II, p. 237-238, 240-241.

[83]. Cf. document du 17 novembre 1930, p.

[84]. Cf. document du 17 novembre 1930 ; Tragedia…, op. cit., vol II, p. 286-288.

[85]. Cf. Sovetskaia derevnia glazami VCK-OGPU-NKVD, tom III, 1930-1931 [Les campagnes soviétiques vues par la Tchéka-OGPU-NKVD, tome III, 1930-1931], p. 253-263.

[86]. Cf. en particulier la révolte menée, en juillet-septembre 1920, par Alexandre Sapojkov et sa « Première armée de la Vérité ». Cf. Nicolas Werth, « Les rebelles primitifs… », art. cité, p. 68 et suiv.

[87]. Cf. Sheila Fitzpatrick, Stalin’s Peasants, Oxford, Oxford University Press, 1994, p. 233-235 ; Lynne Viola, op. cit., p. 176-179.

[88]. Cf. Lynne Viola, op. cit., p. 55-66 ; Nicolas Werth, « Rumeurs défaitistes et apocalyptiques dans l’URSS des années 1920 et 1930 », Vingtième Siècle. Revue d’Histoire, n° 71, juillet-septembre 2001, p. 35-49.

[89]. Cf. documents du 15 août 1931, p. (Sibérie occidentale) ; 1er avril 1932, p. (Kazakhstan) ; 25 juin 1933, p. (Basse-Volga).

[90]. Document du 1er avril 1932, p.

[91]. Au cours de ces manifestations « violentes », on compta, selon la note de synthèse de l’OGPU sur « les formes et la dynamique de la lutte des classes dans les campagnes » (cf. annexe), 3'155 victimes parmi les fonctionnaires et « activistes » soviétiques, dont 147 tués, 212 blessés et 2'796 « rossés ».

[92]. L’expression est de Lynne Viola, qui a consacré à ce mois crucial un chapitre de son ouvrage, op. cit., p. 132-180.

[93]. Cf. Annexe 1.

[94]. Cf. Annexe 1.

[95]. Cf. document du 1er octobre 1931.

[96]. Cf. Tatiana Isipova, « Peasant Rebellions : Origins, Scope, Dynamics and Consequences », in Vladimir Brovkin (dir.), The Bolsheviks in Russian Society. The Revolution and the Civil War, New Haven/Londres, Yale University Press, 1997, p. 140-160.

[97]. Cf. par exemple, les documents du 3 mars 1930, p. et du 6 février 1931, p.

[98]. Cf. Tragedia…, op. cit., tome III, p. 420-427, et document du 29 mai 1932, p.

[99]. Cf. Nicolas Werth, « Le pouvoir soviétique et l’Église orthodoxe dans les années 1930 », Revue des études comparatives Est-Ouest, vol. 24, n° 3-4, 1993, p. 9-28.

[100]. Cf. documents du 20 juin 1930, p. ; du 20 juillet 1930, p. ; du 6 février 1931, p. ; du 9 avril 1932, p. ; du 29 mai 1932, p.

[101]. Sur ce point, cf. les nombreuses interventions publiques de Staline, notamment au Plenum du Comité central de janvier 1933, ainsi que sa réponse (6 mai 1933) à la lettre que lui avait envoyé l’écrivain Mikhaïl Cholokhov (cf. Stéphane Courtois, Nicolas Werth et al., Le Livre noir du communisme, Paris, Laffont, 1997, p. 236-237).

[102]. James Scott, Weapons of the Weak : Everyday Forms of Peasant Resistance, New-Haven, Yale University Press, 1985.

[103]. Cf. annexe 1, documents du 1er octobre 1931, p. 

[104]. Cf. document du 19 janvier 1932. La sélection ici proposée des documents du recueil Sovetskaia derevnia glazami VCK-OGPU-NKVD ne rend pas suffisamment compte, pour des raisons de place, des lettres et pétitions paysannes incluses dans les rapports de l’OGPU. La pratique des « lettres au pouvoir » est un champ à part entière, qui a donné lieu à plusieurs recueils de documents, cf. A. Livsin, I. Orlov, O. Khlevniuk (dir.), Pisma vo vlast’, 1928-1939 [Les lettres au pouvoir, 1928-1939], Moscou, Rosspen, 2002. Cf. également, Nicolas Werth, « Cher Kalinouchka… Lettres paysannes à Kalinine, 1930 », in De Russie et d’ailleurs. Mélanges Marc Ferro, Paris, Institut d’Études slaves, 1995, p. 233-243.

[105]. À mi-chemin entre un syndicat et un parti politique, ces « unions paysannes » avaient connu leur essor lors de la révolution de 1905-1906. Les revendications pour la reconstitution de ces « unions paysannes », qui devraient défendre, dans un système dominé par un parti unique, le parti communiste, les intérêts de la paysannerie, avaient connu un regain sous la NEP.

[106]. Cf. documents du 25 février 1930, p. ; du 3 mars 1930, p. ; du 25 août 1930, p. ; du 5 janvier 1931, p.

[107]. Cf. par exemple, le document du 6 février 1931, p.

[108]. En 1930, selon les statistiques de l’OGPU, la participation des femmes fut prédominante dans près de 30 % des « manifestations de masse » (Cf. annexe 1). En 1931, cette proportion atteignit presque 50 % (Tragedia…, op. cit., tome III, p. 345). Cf. documents du 25 août 1930, p. ; du 5 janvier 1931, p. ; du 6 février 1931, p. ; du 19 janvier 1932, p. ; du 9 avril 1932, p. Sur les « tumultes de paysannes », cf. Lynne Viola, « Babiy bunty », Russian Review, 1986, n° 45, p. 23-42.

[109]. Parmi ces motivations, la « responsabilité alimentaire » des mères de famille, concernées au premier chef par la collectivisation de la seule vache ou la confiscation des céréales qui menaçaient la survie du foyer.

[110]. Cf. documents du 21 octobre 1933, p. et du 8 janvier 1934, p.

[111]. Cf. document du 18 octobre 1930, p.

[112]. Cf. document du 22 août 1932, p. À plusieurs reprises, durant l’été 1931, le Politburo avait rappelé à l’ordre les organisations régionales du Parti, soulignant que les plans de collecte devaient être remplis à 100 % et ne constituaient pas « un thème de discussion ». Cf. Tragedia…, op. cit., tome III, p. 168-169, 171.

[113]. Nikolaï Ivnitski, Kollektivizatsia i raskulacivanie [La collectivisation et la dékoulakisation], Moscou, 1994, p. 199-200.

[114]. Parmi les plus significatives : Golod na Ukraine. Sbornik dokumentov [La famine en Ukraine. Recueil de documents], Kiev, 1990 ; Golod 1933. Narodnaia kniga-memorial [La famine de 1933. Un livre-mémorial], Kiev, 1991 ; Holodomor 1932-1933 rr v Ukraïny : prycyny i naslidky [La famine de 1932-1933 en Ukraine. Causes et conséquences], Kiev, 1995 ; E. N. Oskolkov, Golod v Severo-Kavkazkom kraie [La famine dans le Caucase du nord], Rostov/Don, 1991 ; V. Vasiliev, I. Shapoval (dir.), Komandiry bolsogo goloda. Poezdki V. Molotova v Ukrainu i L. Kaganovica na Severnyi Kavkaz, 1932-1933 [Les plénipotentiaires de la grande famine. Les missions de V. Molotov en Ukraine et de L. Kaganovitch au Caucase du nord, 1932-1933], Kiev, 2001. En français, on lira : Andrea Graziosi, « Lettres de Kharkov : la famine en Ukraine et dans le Caucase du nord à travers les rapports des diplomates italiens, 1932-1934 », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 30 (1-2), janvier-juin 1989 ; 1933, l’année noire. Témoignages sur la famine en Ukraine. Textes présentés par G. Sokoloff, Paris, Albin Michel, 2000.

[115]. Tragedia sovetskoi derevni. Kollektivisatsia i raskulacivanie. Dokumenty i materialy, tom III [La tragédie des campagnes soviétiques. Collectivisation et dékoulakisation. Documents et matériaux, vol. III], Moscou, Rosspen, 2001.

[116]. L’expression est de Staline. Cf. note 95.

[117]. Cf. document du 23 juin 1933, p.

[118]. Cf. document du 1er mars 1933, p.

[119]. Cf. document du 22 mars 1933, p.

[120]. Cf. documents du 29 mai 1932, p. ; du 25 juillet 1932, p. ; du 22 août 1932, p. ; du 26 septembre 1932, p.

[121]. Rappelons que sous la NEP les paysans ne commercialisaient que 15 à 20 % de leur récolte, réservant 12 à 15 % pour les semences, 25-30 % pour le bétail, et le reste (30-35 %) pour leur propre consommation. Cf. Moshe Lewin, « Prendre les céréales… », art. cité.

[122]. Cf. lettre de S. Kossior, Premier secrétaire du Parti communiste d’Ukraine à Staline, 26 avril 1932, citée in V. Vasiliev, I. Shapoval, op. cit., p. 87. 

[123]. Cf. télégramme du Comité central du PC (b)R et du Conseil des Commissaires du peuple de l’URSS au Comité central du PC d’Ukraine (21 juin 1932) sur « l’obligation de remplir le plan de collecte », in V. Vasiliev, art. cité, p. 93.

[124]. Cf. document du 25 juillet 1932. Sur des phénomènes semblables, cf. Tragedia…, op. cit., tome III, p. 438-446.

[125]. Lettre de Staline à L. Kaganovitch, citée in Y. Cohen, art. cité, p. 318. Selon Staline, 50 comités de district (sur les 500 que comptait la RSS d’Ukraine) s’étaient déjà exprimés contre le plan de collecte de céréales après l’avoir déclaré non réaliste.

[126]. Cette loi permettait de condamner à dix ans de camp – ou à la peine de mort – tout vol ou dilapidation de la « propriété sociale ». Sur les lettres de Staline des 20, 26 juillet et 4 août 1932, cf. Y. Cohen, art. cité, p. 321-323.

[127]. L’OGPU présentait des bilans réguliers sur le nombre de personnes condamnées. Cf. documents du 21 octobre 1933, p. ; du 8 janvier 1934, p.

[128]. Le 17 août 1932, le Politburo abaissa le plan de collecte de céréales pour la RSS d’Ukraine de 650 000 tonnes environ (soit une diminution de 11 %). « Prendre » plus de 5,5 millions de tonnes de céréales dans une région où la récolte avait été médiocre et où les paysans, affaiblis par la disette, n’avaient plus aucune réserve, condamnait une grande partie de la population rurale à la famine. Pour une analyse très précise des différents plans de collecte imposés à l’Ukraine et au Caucase du nord, cf. V. Vasiliev, I. Shapoval, op. cit., p. 81-151.

[129]. Cf. V. Vasiliev, I. Shapoval, op. cit., p. 100-125.

[130]. Cf. documents des 13 et 15 décembre 1932, p. Ces « rapports spéciaux » envoyés aux principaux dirigeants soviétiques étaient à périodicité bi-hebdomadaire.

[131]. Cf. le rapport de V. Balitski cité in V. Vasiliev, I. Shapoval, op. cit., p. 125.

[132]. Entrepôts clandestins.

[133]. Cf. l’échange de correspondances entre V. Molotov et M. Khataevitch, 2e Secrétaire du CC du Parti communiste ukrainien (Tragedia…, op. cit., tome III, p. 555-556).

[134]. I. E. Zelenin, art. cité, p. 31. Cf. aussi, sur ce point, la lettre adressée par L. Kaganovitch à Staline le 23 décembre 1932. L. Kaganovitch proposait d’annuler la circulaire du Comité central du parti communiste ukrainien du 18 novembre 1932, qui stipulait que seuls le Comité exécutif régional des soviets pouvait autoriser, à titre de sanction exceptionnelle, la confiscation des « fonds de semences » et leur inclusion au titre des collectes obligatoires d’État. Ayant reçu l’accord enthousiaste de Staline, Kaganovitch imposa cette mesure à la direction du parti communiste ukrainien (Tragedia…, op. cit., tome III, p. 604).

[135]. Texte de la résolution in Tragedia…, op. cit., tome III, p. 635.

[136]. Cf. document du 22 janvier 1933, p.

[137]. Pour éviter la production de « fausses autorisations de départ », les autorités régionales interdirent, le 25 janvier 1933, aux soviets ruraux et aux directions de kolkhoze de donner aux paysans les habituels certificats autorisant les kolkhoziens à voyager (cf. Tragedia…, op. cit., tome III, p. 636-637).

[138]. Cf. document du 2 février 1933, p.

[139]. Cf. document du 25 mars 1933, p.

[140]. Cf. documents du 5 mars 1933, p. ; du 9 mars 1933, p. ; du 12 mars 1933, p. ; du 21 avril 1933, p. ; du 10 mai 1933, p. ; du 23 juin 1933, p.

[141]. Cf. par exemple les rapports des fonctionnaires du Comité exécutif central des soviets en mission dans les régions frappées par la famine, in Nicolas Werth, Gaël Moullec, op. cit. p. 152-159. Plusieurs de ces fonctionnaires sollicitent, auprès de leurs supérieurs hiérarchiques, une aide pour les victimes de la famine, après avoir dépeint un tableau de la situation où les affamés apparaissent effectivement comme des victimes et non comme les responsables de la situation tragique dans laquelle ils se trouvent.

[142]. Cf. documents du 5 mars 1933, p. ; du 12 mars 1933, p.

[143]. Cf. document du 9 mars 1933, p.

[144]. Cf. Protocole de la réunion du Politburo du 12 mars 1933, au cours de laquelle il fut décidé de renforcer les prérogatives du GPU d’Ukraine en matière de « lutte contre les insurrections et application de la mesure suprême de défense sociale » (peine de mort), RGASPI, 17/162/14/ 89-96.

[145]. Cf. document du 12 mars 1933, p. ; document du 13 avril 1933, p. ; document du 23 juin 1933, p.

[146]. Robert W. Davies, Mark B. Tauger, Stephen Wheatcroft, « Stalin, Grain Stocks, and the Famine of 1932-1933 », Slavic Review, 1995/3, p. 642-657 ; N. A. Ivnitskii, Kollektivizatsia i raskulacivanie [La collectivisation et la dékoulakisation], Moscou, 1994 ; V. Vasiliev, I. Shapoval, op. cit. ; L. I. Ginsberg, « Massovyi golod v socetanii s exportom xleba v nacale 1930 godov. Po materialam osobyx papok Politburo » [La famine en relation avec les exportations de céréales au début des années 1930 d’après les documents des dossiers spéciaux du Politburo], Voprosy Istorii, 1999/10, p. 36-52.

[147]. I. E. Zelenin, art. cité, p. 34 ; Robert W. Davies, Mark Harrison, Stephen Wheatcroft (dir.), The Economic Transformation of the Soviet Union, Cambridge University Press, 1994, p. 285 et suiv.

[148]. V. Vasiliev, I. Shapoval, op. cit., p. 104. Sur la faible part des aides allouées atteignant effectivement les villages, cf., sur l’exemple du Kazakhstan, la lettre envoyée par T. Ryskoulov à Staline le 9 mars 1933, traduite et commentée par N. Werth, « Une famine méconnue : la famine kazakhe de 1931-1933. À propos de la lettre de Turar Ryskoulov à Staline, 9 mars 1933 », Communisme, n° 73-74 (2003), à paraître.

[149]. Cf. document du 19 mars 1933, p.

[150]. Cf. Lettre de M. Khataevitch à V. Molotov, 23 novembre 1932, in Tragedia…, op. cit., tome III, p. 555-556. V. Molotov répondit le même jour : « Votre position est profondément incorrecte, non bolchevique. Nous autres bolcheviks, nous ne pouvons pas mettre les besoins de l’État – les besoins minimaux de l’État, besoins définis précisément et à plusieurs reprises par des résolutions du Parti – à la dixième et même à la seconde place, pour satisfaire les besoins des kolkhozes » (ibid.).

[151]. Voici ce qu’écrivait à ce sujet (20 juillet 1933) le consul d’Italie à Kharkov : « La mobilisation des forces citadines a pris des proportions énormes […]. Cette semaine, 20 000 personnes au moins ont été envoyées à la campagne […]. Avant-hier on a cerné le marché, pris tous les gens valides, hommes, femmes, adolescents et adolescentes, on les a emmenés à la gare encadrés par le Guépéou, et expédiés aux champs » (Andrea Graziosi, « Lettres de Kharkov », art. cité, p. 77).

[152]. Cf. documents du 27 février 1933, p. ; du 5 décembre 1934, p.

[153]. Cf. document du 21 avril 1933, p.


[154]. Cf. documents du 27 décembre 1933, p. ; du 20 août 1934, p.


[155]. Cf. documents du 10 avril 1933, p. ; du 10 mai 1933.


[156]. Cf. document du 25 juin 1933, p.


[157]. Cf. documents du 15 juillet 1933, p. ; du 14 août 1933, p. ; du 19 septembre 1934, p.


[158]. Entre 1928 et 1933, le cheptel du Kazakhstan, principale ressource du pays, diminua de 90 % ! (cf. lettre de T. Ryskoulov à Staline du 9 mars 1933, note 142, supra).


[159]. Cf. M. B. Tatimov, M. K. Kozybaev, Z. B. Abylhozin (dir.), Historia Kazakhstana : belye pjatna [Histoire du Kazakhstan : les taches blanches], Alma-Ata, 1991, p. 20-30.


[160]. Cf. Bulletin de l’IHTP, n° 78, op. cit., p. 138-141.


[161]. Cf. documents du 23 juin 1930, p. ; du 21 juillet 1930, p.


[162]. Cf. documents du 9 mars 1934, p ; du 28 mai 1934, p ; du 3 juin 1934, p ; du 13 décembre 1934, p.


[163]. Cette année-là, le nombre de personnes condamnées par les juridictions spéciales de la police politique (79 000) fut trois fois inférieur à celui de l’année 1933 (240 000). Cf. V. Popov, « Gosudarstvennyi terror v sovetskoï Rossii, 1923-1953 » [La terreur d’État en Russie soviétique, 1923-1953), Otecestvennye Arkhivy, 1992, n° 2, p. 28.


[164]. I. E. Zelenin, art. cité, p. 40-41.


[165]. Andrea Graziosi, The Great Soviet Peasant War, Cambridge, Ukrainian Research Institute, 1996, p. 60.


[166]. V. Vasiliev, I. Shapoval, op. cit., p. 142-143.


[167]. Cf. Discours de Staline du 2 juillet 1934, dans lequel il dénonça vigoureusement les « excès » dont étaient victimes nombre de kolkhoziens, exclus des kolkhozes.


[168]. Cf. documents du 19 septembre 1934, p ; du 10 novembre 1934, p.


[169]. Cf. sur ce point les descriptions précises qu’en fait le document du 15 juillet 1933, p.


[170]. Celle-ci est illustrée, dans les documents ici présentés, par quelques tracts, parfois remarquables (document du 21 mai 1934).


[171]. Cf. document du 9 mars 1934, p.


[172]. Cf. document du 1er août 1934, p.


[173]. Lynne Viola, « The Peasant Nightmare : Visions of Apocalypse in the Soviet Countryside », Journal of Modern History, 62, décembre 1990, p. 747-770.


[174]. Cf. document du 7 avril 1934, p.


[175]. Cf. document du 3 juin 1934, p.

[176]. Note du Département secret-politique du 19 mars 1933. Cf. aussi le discours de G. Iagoda du 20 janvier 1934, cité in V. Vinogradov, « Informatsionnye materialy OGPU-NKVD za 1930-1934g » [Les documents d’information de l’OGPU-NKVD pour les années 1930-1934], in Sovetskaia derevnia…, op. cit., tome III, p. 58-60.

[177]. « Nos rapports, écrivait Feliks Dzerjinski à son adjoint V. Menjinski en décembre 1924, ont tendance à donner un tableau partial – entièrement noir – de la situation, sans mise en perspective, ni description de notre rôle réel ». Nous avons montré, dans notre présentation des documents des années 1918-1929, que les sources majeures des possibles « déformations » par rapport au tableau d’ensemble étaient ailleurs. Cf. Nicolas Werth, « Le pouvoir soviétique et la paysannerie dans les rapports de la police politique, 1918-1929. Introduction », Bulletin de l’IHTP, op. cit., p. 23.

[178]. Oleg Khlevniuk, Alexandr Kvasonkin (dir.), Stalinskoie Politburo [Le Politburo stalinien], Moscou, Rosspen, 1997, p. 146.

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