«Ecoles en tofu» effondrées au Sichuan

Une nouvelle preuve de la corruption généralisée en Chine populaire. Selon Pascal Nivelle (Le Temps du 6 août 2008), «Les autorités ont cherché à étouffer le scandale des bâtiments mal construits en versant 6'000 euros par enfant tué.» N'ayant pas réussi à étouffer, puis à juguler et enfin à manoeuvrer au moyen d'un comité bidon, les parents en colère, le gouvernement les a indemnisés. Quant au procès des coupables?


Le silence acheté des parents des victimes des «écoles en tofu» effondrées au Sichuan

Sur le lieu d’une école effondrée.«Je veux qu’on trouve les responsables de la mort de ma fille.» (photo: Keystone)

CHINE. Les autorités ont cherché à étouffer le scandale des bâtiments mal construits en versant 6'000 euros par enfant tué.

Le Temps, Pascal Nivelle, Pékin, Mercredi 6 août 2008

A l'emplacement de l'ancienne école de Wudu, un carré de terre lisse comme un terrain de sport. Les pelleteuses ont effacé le drame en quelques heures. En même temps que l'ultime espoir des parents des 127enfants tués dans l'école mal construite, lors du séisme du 12 mai, d'obtenir un jour justice. «Vers la mi-juillet, les cadres du gouvernement sont venus voir chaque famille, raconte Wang, père d'une fillette de 12ans morte à quelques mètres de la sortie de l'école. «Ils nous ont donné de l'argent et nous ont fait jurer de ne plus parler de tout ça.»

Tout le monde a promis à Wudu. 60'000yuans (6000 euros) par enfant et la promesse d'une retraite de 400 yuans pour chaque parent, c'est plus que ce que ces paysans du Sichuan peuvent espérer gagner en une vie. La dernière famille a accepté le 26 juillet. Le 28 au soir, les ruines de l'école avaient disparu.

«Ils ont acheté notre silence», dit Wang. Le pacte aurait été proposé aux parents des 10000 enfants morts dans les 7000 salles des écoles du Sichuan, ces bâtiments construits hors normes et surnommés les «écoles en tofu». Fragiles comme la pâte de soja.

«Tous morts dans l'escalier»

Le 12 mai en début d'après-midi, Wang, 37 ans, et sa femme Lei*, 35 ans, étaient à 30 mètres de l'école. Dès la secousse, ils se sont précipités. L'école où était leur fille Jin s'est effondrée sous leurs yeux. «Mieux construite, elle aurait tenu quelques minutes de plus et nos enfants auraient pu sortir, dit la mère. Ils sont tous morts dans l'escalier.» Les premiers secours, des militaires, sont arrivés bien plus tard, alors que des centaines de parents déblayaient les ruines sans aide ni matériel. «Le secrétaire du Parti leur a dit d'aller ailleurs, que Wudu n'était pas très touché et qu'on se débrouillait par nous-mêmes, se souvient Lei. Les soldats ont attendu des ordres pendant trois jours sur la route, sans rien faire. Le gouvernement local n'a pris que des mauvaises décisions.»

Wang et Lei ont porté le corps de leur fille jusque chez eux, et l'ont enterré à quelques mètres de leur maison fissurée. Fin juin, comprenant qu'il ne pourrait la réparer, Wang a décidé de l'abattre. Il a réparti les gravats en demi-cercle, réuni leurs meubles et tendu une toile de tente sur des piquets. Ils vivent là depuis, à quelques mètres d'un dôme de terre encore fraîche, couvert des cahiers d'écolier et des jouets de leur fille. «On va rester vivre là, dit la mère, à côté de la tombe.»

Arrêtés pour avoir demandé des explications

Jin était leur fille unique. La plupart du temps, Wang partait sur des chantiers lointains, gagner ce que la terre ne peut plus donner. Lei et Jin restaient dans la maison qu'avait construite Wang en 2003, après avoir économisé sou après sou pendant dix ans. Il la reconstruira: «Mais d'abord, je veux qu'on trouve les responsables de la mort de ma fille», dit-il. Contrairement à d'autres parents d'autres villages, il n'a pas signé pour le silence. Il a juste fait la promesse orale de «ne plus parler de tout ça». Wang veut savoir. Qui a décidé de réduire la quantité de fers à béton, qui a changé le ciment en terre lors de la construction? Ou est passé l'argent des écoles? Pourquoi les bâtiments qui entouraient celle de Wudu sont-ils toujours debout? Les parents ont questionné les autorités locales des dizaines de fois. Personne ne leur a répondu. En juin, huit pères du village ont été arrêtés alors qu'ils demandaient des explications au gouvernement du district de Mianzhu, dont ils dépendent.

Peu après, plus d'une centaine de pères et mères sont allés en force au Bureau de lutte contre les tremblements de terre de Mianzhu, censé enquêter sur les écoles. Un fonctionnaire, seul et terrorisé, leur a lâché un rapport sur l'école de Wudu. Quelques notes sans intérêt, qui n'auront aucune valeur devant un tribunal. «On n'est même pas certains qu'il s'agisse de la bonne école, ce sont des plans standards», raconte Lei.

Surprises par la résistance des parents et le mouvement de protestation en train de monter au niveau national, les autorités locales avaient aussitôt demandé aux familles de s'organiser et de nommer des représentants: «Ceux-là se sont vu proposer des logements et du travail, explique Lei. Ils ont sauvé leur peau et nous ont laissés tomber.»

L'histoire de Wang et Lei semble s'être répétée dans tout le Sichuan. L'affaire des «écoles en tofu» est un scandale que le gouvernement provincial cherche à étouffer. Peu après la catastrophe, un grand nombre de parents se sont mobilisés et tous ont rencontré les mêmes obstacles. Certains, qui ont voulu faire le voyage jusqu'à Pékin, ont été arrêtés en route. «Impossible d'entrer en contact avec eux», dit Li, avocat de la capitale qui s'est proposé spontanément. Ceux qui ont tenté de manifester devant les bâtiments du gouvernement se sont heurtés aux forces de police, quelques-uns ont été arrêtés plusieurs heures et ont été frappés, comme à Deyang, début juillet.

«Secrets d'Etat»

Huang Qi, dissident de Chengdu, est en prison depuis le 10 juin pour «possession de secrets d'Etat», parce qu'il tentait de fédérer un mouvement de protestation des parents. Liu Shaokun, professeur à Deyang, a été emprisonné le 25 juin pour un an dans un camp de travail pour avoir simplement diffusé sur Internet des photos de son école dévastée. Motif, «propagation de rumeurs et volonté de détruire l'ordre social». Les journalistes étrangers sont empêchés de filmer les décombres et les manifestations. «Quant aux journalistes chinois, dit Lei, ils baissent leurs micros quand on veut parler du problème.»

A Mianzhu, à quelques dizaines de kilomètres de Wudu, une vingtaine de parents se réunissent chaque matin derrière les rideaux d'un salon de thé, la peur au ventre. «Nous ne pouvons pas parler, comprenez-nous, implore l'un d'eux. Ce n'est vraiment pas le moment, il faut attendre la fin des Jeux olympiques.» Un coup de fil autoritaire met rapidement fin à notre entretien. «Partez, s'il vous plaît», dit un père qui a signé pour se taire. La campagne semble efficace, le gouvernement y a mis le prix: la mort d'un écolier du Sichuan vaut dix fois plus que celle d'une victime adulte, indemnisée 5'000 yuans. Lei, la mère de Jin, interroge: «C'est bien l'aveu qu'il y a un problème, non?»

* Les noms ont été changés

Retour