La concentration du pouvoir entre les mains du parti-état fait de la République populaire chinoise la seule voie pour les ambitieux et le corrompus


Chine. Zhang Jingjing et les 4000 voleurs

Où l'on apprend que des milliers de cadres corrompus ont fui la Chine avec 50 milliards de dollars de fonds publics et que les policiers n'ont pas la tâche facile

EXCLUSIVITE WEB, Le Temps, L'air de, Lundi 23 août 2004, Frédéric Koller, Pékin

L’autre jour, c’était le lendemain de mon retour à Pékin, je me suis fait délester de mon porte-monnaie, en pleine rue. Un coup bien monté : cinq, six badauds m’encerclent pour admirer ma progéniture en poussette, le temps de détourner mon attention, et hop une main subtilise ma bourse… Du bel œuvre. Rien vu. Depuis le temps que les journaux parlent d’une explosion des vols, ce devait bien être mon tour d’entrer dans les statistiques (c’est en fait la seconde fois). Je me suis rendu au poste de police le plus proche où un type en pantoufles m’a dit de patienter l’air très occupé à ne rien faire. Au bout d’une heure, j’avais déchiffré tous les mots d’ordre et papiers officiels affichés à la ronde. Comme celui des " quatre interdits" : Les gardiens de la paix en uniforme ou dans le privé doivent refuser les invitations à boire ou à manger de la part d’une partie impliquée dans un litige ; ils ont l’interdiction d’insulter ou de battre les suspects ; ils ne doivent entretenir aucun lien avec les milieux du jeu et de la prostitution ; ils ne doivent enfin accepter aucun cadeau lors des fêtes. Au mur, une belle banderole rouge proclame encore : "Pour une police qui satisfasse le peuple !"

Je serais peut-être toujours en train d’attendre sans l’arrivée de Zhang Jingjing, jeune flic pas encore totalement désillusionné qui prit aussitôt ma déposition d’une plume appliquée. Voilà pour la satisfaction. J’ai compris ensuite à sa façon de plier son rapport en quatre que celui-ci dessinerait tout aussi promptement une trajectoire incurvée – mais précise – vers le fond de la poubelle dès que j’aurais tourné le talon. En rentrant, un peu dépité, je suis tombé sur cette information de l’agence Chine nouvelle: 4000 cadres officiels et entrepreneurs privés corrompus ont fui à l’étranger ces vingt dernières années en détournant 50 milliards d’euros des caisses de l’Etat. Voilà trois années de suite que chaque été, au mois d’août, je lis la même statistique qui parle pourtant d’une augmentation inquiétante du phénomène. On apprend tout de même qu’une bonne partie de ces fuyards ont mis leur larcin à l’abri dans les Iles vierges britanniques ou aux Bahamas. La "nouvelle" a incité le Premier ministre à prendre – comme chaque année - des mesures immédiates. Cette fois-ci, le gouvernement menace de tenir une liste de tous les cadres dont un parent proche vit à l’étranger (l’argent s’écoule souvent par des enfants en étude hors de Chine). Autre coup, le pouvoir va créer des comptes en banque "publics" dans lesquels les cadres corrompus pourront retourner les sommes détournées en échange de la clémence des tribunaux. Six provinces et vingt villes testeraient déjà cette solution préconisée par un groupe de 70 experts de la lutte contre les pots-de-vin.

Ma lecture terminée, j’ai repensé à Zhang Jingjing. Pourquoi perdrait-il son temps à courir après des petits poissons qui m’ont allégé de 50 euros ? Il suffit de planter une boîte à l’entrée du poste avec écrit dessus "compte public – échange de bons procédés ". Comme pour les 4000 voleurs.

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