TIANANMEN 1989-2009: 20 ANS

L’après 1989 a marqué un arrêt du processus d’ouverture


Zhou Duo rappelle que le printemps de Pékin était une menace sérieuse contre le régime communiste et son état-parti. Manifester pour la séparation des pouvoirs, la dissociation du parti et de l'état, c'était attaquer un des moyens qui permet au parti communiste d'imposer son pouvoir, tout en autant que la propagande totalement fallacieuse, d'un parti au service peuple… un peuple qui n'est jamais réellement consulté! Comme Lénine qui a trompé en faisant de la dictature du prolétariat, en réalité la dictature du parti sur le prolétariat.


Interview de l’intellectuel Zhou Duo qui raconte l’histoire interdite du 4 juin et le naufrage des idées qui s’en est suivi.

Le Temps, 2 juin 2009, Pascale Nivelle Pékin, de notre correspondante

Zhou Duo, 62 ans, est l’un des intellectuels surnommés «les gentlemen de la place» qui ont fait la grève de la faim au côté des étudiants. Ce réformiste modéré, qui fut enseignant de marxisme à l’Institut des sciences politiques de la jeunesse chinoise à Pékin avant le 4 juin 1989, écrit aujourd’hui l’histoire interdite du mouvement dans des livres et des articles.

Vingt ans après, que reste-t-il en Chine du mouvement du printemps 1989 ?
Le souvenir d’un drame et d’un échec douloureux. Un épisode d’une grande violence, suivi d’un grand silence. La répression, pendant et après, a fait très peur. Aujourd’hui, la grande majorité des gens sont convaincus qu’il est dangereux de s’intéresser à la politique. La censure totale sur cet événement a créé un grand vide intellectuel : la génération d’après 1989 manque totalement d’idéalisme et de curiosité pour l’histoire. Dans les milieux dits intellectuels, à l’exception de certains cercles très restreints, il n’y a plus guère de réflexion sur la politique, la justice, la nation ou le monde. La responsabilité revient au binôme Li Peng et Jiang Zemin, les dirigeants d’après 1989. Ils ont réussi à contrôler les courants de pensée, afin que les gens ne se préoccupent plus que de leur propre intérêt. C’était délibéré. La société chinoise est devenue très vulgaire, on ne s’intéresse plus qu’au matériel, dans une recherche qui semble sans fin. Je vois un énorme recul de la pensée en vingt ans. C’est en cela que le printemps 1989, au-delà des victimes, a été un échec.

Pourquoi seulement un échec ?
Cela a été la victoire des extrémistes des deux côtés. Au sein du Parti, les conservateurs ont gagné sur les réformateurs, et parmi les étudiants, dont la majorité était idéalistes et modérés, les meneurs ont créé beaucoup de tort. On comprend qu’ils avaient le sang chaud de la jeunesse et, évidemment, ils étaient beaucoup plus vulnérables que les conservateurs extrémistes à l’intérieur du pouvoir qui ont pu faire ce qu’ils voulaient… Ce ne sont pas eux, bien sûr, les véritables responsables. Mais 1989 a été l’échec total des modérés, à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce n’est pas nouveau, la Chine pratique depuis longtemps les extrêmes : sous l’ère Mao, jusqu’au plus profond de la société, tout le monde était fanatique, c’était l’internat des fous. Aujourd’hui, nous vivons dans un désert de glace sur le plan politique. L’indifférence générale est une autre forme de violence.

Sans le 4 juin 1989, quelle voie politique la Chine aurait-elle prise ?
Une réforme politique s’annonçait, cela ne fait aucun doute. Le peuple la souhaitait et même certains dirigeants haut placés, à commencer par leur chef Deng Xiaoping, qui a été du côté des réformateurs jusqu’au 17 mai. Lors du XIIIe congrès du PCC, en 1987, une lutte était en cours entre réformateurs et conservateurs. Il a été question de séparation des pouvoirs, de dissocier le Parti et le gouvernement. C’est d’ailleurs ce qu’ont exprimé la grande majorité des manifestants de 1989. Il y avait presque un consensus à l’époque. C’étaient les prémices d’une réforme, car ni le Parti, ni les intellectuels, ni les étudiants n’avaient une idée claire de comment fonctionne un Etat de droit. Mais elle aurait eu lieu, j’en suis certain.

Si le courant modéré, que je représentais à l’époque dans les négociations, l’avait emporté, la situation serait aujourd’hui bien meilleure. L’après 1989 a marqué un arrêt du processus d’ouverture politique, avec une totale concentration du pouvoir entre les mains du premier secrétaire, et donc une aggravation de ce qui avait provoqué les manifestations de 1989 : la corruption. Aujourd’hui, celle-ci a gagné tous les niveaux, à l’exemple des dirigeants et de leurs proches qui cherchent à s’enrichir le plus possible. Il n’y a plus aucun contre-pouvoir, et je ne pense même pas que les idées libérales que nous défendons avec un petit groupe d’intellectuels soient représentées au gouvernement. Quel recul !

Un mouvement comme celui de 1989 est-il envisageable aujourd’hui ?
Il n’y a plus d’idéalisme et les jeunes sont très influençables. La question est de savoir ce qui pourra réveiller leur potentiel et les mener sur une voie constructive, surtout pas destructrice. Les révolutions ont toujours été des tueries professionnelles, en France comme ailleurs. Je défends une idée très chinoise : le juste milieu. La Chine doit avoir recours à une voie modérée, effectuer des réformes politiques graduelles. Pour moi, il y a trois urgences : une loi sur la transparence, qui exposerait les biens des dirigeants, leurs proches et leurs amis ; un contrôle des dépenses de l’Etat par l’Assemblée nationale populaire ; et une amorce de démocratie par l’institution d’élections au niveau des 2'600 districts chinois. On n’en prend pas le chemin, malheureusement.

La Chine reste marxiste, ne l’oublions pas. Et les étudiants que je rencontre affectent une totale indifférence. «La politique et moi, disent-ils, ça fait deux»… Tout ce que je peux espérer, c’est un nouveau cocktail, à base d’ingrédients traditionnels, une évolution lente à l’intérieur du régime. Ce n’est pas l’idéal, mais je ne vois pas d’autre remède.

Où étiez-vous le 4 juin 1989 ?
Je faisais la grève de la faim sur la place Tiananmen à côté de mon ami Liu Xiaobo, aujourd’hui emprisonné (1). Nous étions professeurs, trop vieux pour être étudiants, mais nous avons participé à notre manière à ce mouvement. Jusqu’au bout, j’ai joué les intermédiaires entre les manifestants et les représentants du pouvoir, que je connaissais bien à l’époque. C’est moi qui ai annoncé l’état d’urgence aux étudiants. Le 28 mai, la situation était devenue incontrôlable et j’ai choisi mon camp, celui des grévistes. Avec quelques autres intellectuels, nous voulions faire un front, continuer de tenter d’agir, trouver une voie pacifique. Dans la nuit du 4, nous étions près de 3'000 sur la place, il y a eu des coups de feu. J’étais persuadé que l’armée tirait en l’air, mais quelqu’un est arrivé en disant : «Les soldats sont devenus des chiens enragés, ils tirent sur les hommes, les femmes, les vieux, les enfants…» Il n’y avait plus rien à faire. En sortant de la place, j’étais devenu un dissident, ce qui m’a valu quelques ennuis dans ma carrière par la suite. Je ne m’attendais pas à ça.

(1) Liu Xiaobo, rédacteur de la Charte 08, texte en faveur de la démocratie signé par 8 000 personnes en Chine, a été arrêté et placé en résidence surveillée le 8 décembre.

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