Archives Août 2006
Mao, de la légende à la magie noire
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/08/ROUX/13807
Le livre de Jung Chang et Jon Halliday (1), dont la traduction vient de paraître, a été encensé par la presse française. Aux Etats-Unis, il fut sévèrement critiqué pour carence de démarche scientifique (2).
Désormais, louverture progressive des archives ayant trait à lhistoire du Parti communiste chinois (PCC) à Pékin, ainsi que de celles conservées à Moscou sur les relations du PCC avec lInternationale communiste, la publication de souvenirs de vétérans libérés des entraves du passé et les lents changements politiques en Chine permettent aux biographes de Mao Zedong de franchir une nouvelle étape.
Longtemps, le modèle fut lautoportrait flamboyant, mais complaisant, que le président avait brossé, aux lendemains de la Longue Marche, au cours des longues soirées de lété 1936, pour le journaliste américain Edgar Snow. Une hagiographie québranla en 1971 le livre pionnier de Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao (3). Mao est depuis longtemps descendu de son piédestal.
Dans ce long cheminement, le livre de Chang et Halliday occupe une position ambiguë. Lénorme travail de recherche construit depuis 1993 à partir de trois cent soixante-trois entretiens, denquêtes dans les archives, notamment soviétiques, et dune masse de lectures fournit aux chercheurs des pépites dor. Ainsi les rapports entre Mao et lInternationale communiste, traditionnellement présentés comme mauvais, alors que le dirigeant chinois aurait envoyé deux émissaires à Moscou durant la Longue Marche pour recevoir lappui de lInternationale communiste à son ascension en cours dans le Parti. Ainsi la rencontre de Mao avec Staline en 1949, et son rôle dans le déclenchement de la guerre de Corée en 1950. Ainsi limportance de la bombe atomique (et la volonté de la Chine de lacquérir) dans la rupture avec lUnion des républiques socialistes soviétiques (URSS) après 1960. Sur dautres points, le livre confirme ce qui avait déjà été écrit (4).
Mais louvrage obscurcit bien des dossiers, conduit à des impasses et ne fait pas avancer la nécessaire réflexion sur les crimes et les erreurs de Mao. Les auteurs substituent à la légende dorée une légende noire, alors que les conditions sont réunies pour une biographie ordinaire. Daprès leur thèse, Mao était un monstre, habité par un ego surdimensionné, qui a multiplié les vilenies pour semparer du pouvoir, lexercer de façon tyrannique, et exploiter son peuple afin de faire de la Chine une superpuissance militaire capable de dominer le monde. Les pépites signalées plus haut sont engluées dans une gangue faite de tous les matériaux possibles pour confirmer ce portrait.
Les deux historiens ninstruisent quà charge. La découverte de notes sur un ouvrage néokantien prises par le jeune Mao devient le témoignage dun égoïsme forcené expliquant son futur comportement. Ne peut-on y voir plutôt une des manifestations de la révolte contre le conformisme néoconfucéen qui étouffait toute une jeunesse, et aboutit au mouvement libérateur du 4 mai 1919, soulèvement patriotique et social dans les grandes villes ? Dès 1927, Mao prône la violence révolutionnaire, dans une société où la violence la plus extrême était quotidienne. Faut-il en faire pour autant un sadique ? Chang et Halliday démontrent que certains épisodes de la Longue Marche ne sont que légendes, comme le fameux franchissement dune passerelle suspendue, à Luding, sur le terrible fleuve Dadu, par vingt-deux éclaireurs qui seraient parvenus à traverser, accrochés aux câbles du pont, sous une pluie de balles. Peut-on en conclure pour autant que la Longue Marche fut une opération dirigée à distance par Tchang Kaï-chek qui aurait favorisé le passage des communistes dans des provinces dont il prenait ensuite le contrôle en les poursuivant ? Doit-on expliquer la défaite des nationalistes dans la guerre civile par la présence de « taupes rouges » à tous les niveaux du commandement militaire, en se fondant, pour seules preuves, sur des rumeurs, ou sur le ralliement aux communistes de généraux vaincus, écurés par limpéritie militaire du généralissime, voire simplement désireux de sauver leur peau ?
Mao était sans aucun doute obsédé par lobtention de la bombe atomique et par la volonté de sortir très vite la Chine du sous-développement. Faut-il y voir la marque de mégalomanie dun Picrochole rouge ? Na-t-il pas, plutôt, poursuivi le vieux rêve des nationalistes chinois de la fin de lEmpire, humiliés par la « politique de la canonnière » des impérialistes, et désireux de bâtir une Chine « développée » (fu) et militairement puissante (qiang) ? Nest-ce pas cela précisément qui explique létonnant respect dont il jouit encore auprès de la grande masse du peuple chinois, malgré les catastrophes dont il fut responsable ?
Ce recours au concept simpliste de « monstre » aboutit à une absence de réflexion sur la société chinoise, ses contradictions, son évolution, quasi ignorée dans ce livre. Si toute la construction socialiste chinoise na été quun désastre imposé par un tyran fou, on ne peut comprendre comment un pays, misérable et méprisé dans la première moitié du XXe siècle, a retrouvé sa place légitime dans le concert des nations durant les années Mao, et sest développé depuis.
Chang est, par ailleurs, lauteur des Cygnes sauvages (5), un bouleversant témoignage autobiographique sur la famine du Grand Bond en avant au Sichuan, et sur la terreur bureaucratique des années rouges. Le livre quelle écrit avec Halliday constitue sa vengeance contre le responsable de ces désastres. Ce qui explique son ton passionné, polémique, pamphlétaire. Mais lhistorien doit avoir lil sec et le regard froid.
Alain Roux, Professeur émérite de lInstitut national des langues et civilisations orientales (Inalco), auteur de La Chine au XXe siècle, Armand Colin, Paris, 2006.
(1) Jung Chang et Jon Halliday, Mao. Lhistoire inconnue, Gallimard, coll. « NRF biographies », Paris, 2006, 844 pages, 28 euros. Traduit de lédition anglaise (2005) par Béatrice Vierne et Georges Liébert.
(2) Lire en particulier la critique de Jonathan D. Spence « Portrait of a monster » parue dans The New York Review of Books, 3 novembre 2005.
(3) Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao, Ivrea, Paris, 1971.
(4) On renverra en particulier à lexcellent ouvrage de Philip Short, publié à Londres en 1999, Mao. A Life (traduction française : Mao Tsé-Toung, Fayard, Paris, 2005).
(5) Jung Chang, Les Cygnes sauvages, Plon, Paris, 1992.
Édition imprimée août 2006 Page 27