Le Grand Bond
Extraits du témoignage de Li Zhisui, médecin personnel de Mao de 1954 à 1976, "La vie privée du Président Mao", Librairie Plon, Paris, 1994, p. 392-394.
"L'Anhui, depuis toujours une des provinces les plus pauvres de Chine, était durement touchée par la famine. Zeng Xisheng, secrétaire du parti pour l'Anhui, avait été l'un des plus fervents partisans du Grand Bond en avant -- c'était lui qui avait fait découvrir les hauts fourneaux de poche à Mao. Au début de 1961, quelque dix millions de paysans de l'Anhui étaient menacés par la famine; au cours des mois suivants, des millions moururent de faim. (...) Ayant perdu tout enthousiasme pour le Grand Bond en avant, Zeng Xisheng s'efforçait désespérément de faire redémarrer la production agricole. Il avait commencé à distribuer des petits lopins de terre aux paysans, qui devaient s'engager à les cultiver et à remettre un certain pourcentage de leur récolte à la commune. (...)
Si la distribution de lopins de terre aux paysans constituait le moyen le plus efficace d'augmenter la production, cette politique était manifestement la meilleure pour la Chine. L'agriculture était l'activité la plus vitale du pays. Des millions de paysans mouraient de faim. Il fallait leur donner à manger. La majorité des dirigeants du pays avaient embrassé le socialisme parce qu'ils étaient convaincus que seul celui-ci pouvait venir à bout de la pauvreté, augmenter le niveau de vie de la majorité des Chinois, et faire de la Chine un pays riche et puissant. C'était pour cette raison, et non par principe, que j'étais en faveur du socialisme. Confrontés à une grave crise agricole, de nombreux cadres du parti estimaient que l'unique solution consistait à rendre de nouveau les paysans responsables de leur production. Lorsque la production augmenta effectivement, le nombre de partisans de cette innovation s'accrut également.
Le problème, c'était que cette politique avait un relent de propriété privée, ce qui était contraire aux principes socialistes. Le parti était divisé par des conceptions différentes du socialisme et du bien du pays. Mao croyait au socialisme par principe. Son idéal n'était ni la richesse, ni des rendements élevés, mais la propriété collective, la vie en commun, l'égalité, une forme primitive de partage des richesses. Il souhaitait, certes, que le socialisme augmente le niveau de vie des Chinois, mais cela venait en second lieu. Mao n'ignorait pas que les paysans voulaient avant tout être propriétaires de leurs terres. Ce que nous voulons, nous, déclara Mao, c'est le socialisme. Comme la production agricole connaît actuellement des difficultés, il est nécessaire de faire des concessions aux paysans. Mais ce n'est pas la voie que nous devrions emprunter à l'avenir.