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Mao: le jugement dernier par Eric Dupin Critique L'Express du 29/06/2006 La biographie que lui consacrent Jung Chang et Jon Halliday achève de détruire le mythe du Grand Timonier, que guidait la seule soif du pouvoir absolu Mao. L'histoire inconnue de Jung Chang et Jon Halliday |
Mao. L'histoire inconnue
Mao Tsé-toung, qui, pendant vingt-sept ans, détint un pouvoir absolu sur un quart de la population du globe, fut responsable de la mort dau moins soixante-dix millions de personnes en temps de paix, plus que tout autre dirigeant au XXe siècle. Il était né dans une famille de paysans de la vallée de Shaoshan, dans la province du Hunan, au cur de la Chine, le 26 décembre 1893. Ses ancêtres vivaient dans cette vallée depuis cinq cents ans.
Cétait un monde à lantique beauté, une contrée humide et tempérée, dont les collines brumeuses, ondulantes, étaient peuplées depuis le néolithique. Les temples bouddhiques, datant de la dynastie Tang (618-906), sous laquelle cette religion avait fait son apparition en ces lieux, étaient toujours fréquentés. Des forêts où poussaient près de trois cents essences darbres - érables, camphriers, métaséquoias et cette rareté quest le ginkgo - couvraient la région et offraient un refuge aux tigres, léopards et sangliers qui la parcouraient encore. (Le dernier tigre sera abattu en 1957.) En labsence de routes et de rivières navigables ces collines coupaient le village du reste du monde. Alors que le XXe siècle était déjà entamé, la nouvelle dun événement aussi important que la mort de lempereur, en 1908, ne parvint pas jusque-là et Mao ne lapprit que deux ans plus tard, lorsquil quitta Shaoshan.
La vallée sétend sur environ cinq kilomètres de long et trois et demi de large. Les quelque six cents familles qui lhabitaient cultivaient le riz, le thé et le bambou, utilisant des attelages de buffles pour labourer les rizières. Ces activités séculaires étaient au centre de la vie quotidienne. Yi-chang, le père de Mao, était né en 1870. Quand il eut dix ans, on le fiança à une fille de treize ans, originaire dun village situé à une dizaine de kilomètres, au-delà dun col quon appelait le col du Tigre au Repos, car ces fauves avaient coutume daller sy chauffer au soleil. A lépoque, cette courte distance entre les deux villages était quand même suffisante pour que le dialecte parlé dans chacun fût presque inintelligible aux habitants de lautre. Comme toutes les filles, la mère de Mao navait pas eu droit à un prénom; septième fille de la famille Wen, elle devint tout simplement la Septième Soeur Wen. Selon lhabitude ancestrale, on lui avait bandé les pieds lenfance de façon à obtenir les fameux «lotus dor de trois pouces» qui étaient alors le symbole même de la beauté.
Ses fiançailles avec le père de Mao respectèrent les anciennes coutumes. Elles lurent arrangées par leurs parents respectifs, pour une raison éminemment pratique: la tombe dun des grands-pères de la jeune fille se trouvait à Shaoshan et devait être régulièrement entretenue, selon un rituel compliqué, si bien quil serait fort utile davoir un membre de la famille sur place. Dès quelle fut fiancée, la Septième Sur Wen partit sinstaller chez les Mao et elle se maria en 1885. Elle avait dix-huit ans, Yi-chang quinze.
Peu après la cérémonie, le jeune homme senrôla dans larmée, afin de gagner de quoi acquitter les dettes de la famille, ce quil parvint à faire au bout de quelques années. Les paysans chinois nétaient pas des serfs, mais des fermiers libres et il était courant de voir un de leurs fils se faire soldat pour des raisons financières. Fort heureusement, Yi-chang neut pas à prendre part à la moindre guerre, mais, au contraire, put ainsi avoir un aperçu du monde extérieur, où il glana quelques idées propres à favoriser ses affaires. A la différence de la plupart des villageois, Yi-chang savait lire et écrire, suffisamment pour tenir les comptes de lexploitation familiale. A son retour, il se lança dans lélevage du porc et se mit à traiter le grain de façon à obtenir un riz dexcellente qualité quil pouvait vendre au marché dune ville voisine. Il fut ainsi en mesure de racheter les terres que son père avait mises en gage, puis den acquérir dautres, ce qui lui permit de devenir un des hommes les plus riches du village.
En dépit de cette aisance relative, Yi-chang devait rester toute sa vie extrêmement industrieux et économe. La maison de famille comptait une demi-douzaine de pièces qui occupaient une aile dune vaste propriété aux toits de chaume. Yi-chang finit par remplacer ce chaume par des tuiles, une grande amélioration, mais il conserva le sol en terre battue et les murs de pisé. Les fenêtres, dépourvues de vitres un luxe encore peu répandu -, nétaient guère que des ouvertures carrées, munies de barreaux en bois, que lon obturait la nuit à laide de planches ( la température ne descendait pour ainsi dire jamais au-dessous de zéro). Le mobilier est fort simple : des lits, des tables et des bancs en bois nu. Ce fut dans une de ces pièces assez spartiates, sous une contrepointe en coton bleu pâle, tissée à la maison, et une moustiquaire bleue, que naquit Mao.
Mao était le troisième fils du couple, mais il fut le premier à passer le cap de la toute petite enfance. Sa mère bouddhiste fervente, devint encore plus dévote, afin dencourager Bouddha à protéger son fils. Mao reçut le double prénom Tsé-toung. Tsé, qui signifie « briller sur », était le prénom donné à toute sa génération, ainsi quil avait été prévu au XVIIIe siècle, la première fois que la chronique familiale avait été rédigée ; et toung désigne « lEst ». Son prénom tout entier veut donc dire « qui brille sur lEst ». Les deux garçons qui naquirent ensuite, en 1896 et 1905, furent appelés Tsé-min (min signifie « le peuple ») et Tsé-tan (tan étant peut-être une allusion à la région où vivait la famille, connue sous le nom de Xiangtan).
Ces prénoms reflétaient le désir invétéré que nourrissaient les paysans chinois de voir leurs fils réussir dans la vie et leur conviction quils en étaient capables. Par léducation, qui consista pendant des siècles à étudier les textes classiques de Confucius, les situations élevées étaient accessibles à tous. Lexcellence devait permettre aux jeunes gens de tous les milieux de franchir victorieusement lobstacle des examens impériaux et daccéder au rang de mandarin, ce qui pouvait leur ouvrir la voie jusquà la position suprême de Premier ministre. Devenir haut fonctionnaire, cétait par définition réussir dans la vie et les prénoms donnés à Mao et à ses frères exprimaient donc les espoirs mis en eux.
Mais un noble prénom pouvait aussi être lourd à porter et, qui sait, tenter le sort, si bien que la plupart des enfants recevaient un petit nom affectueux, souvent empreint de modestie ou de rudesse, quand ce nétait pas les deux. Celui de Mao était « le garçon de pierre » : Shi san ya-zi. Pour ce second « baptême », sa mère lemmena jusquà un rocher denviron deux mètres et demi de haut, qui avait la réputation dêtre enchanté, car au-dessous jaillissait une source. Une fois que Mao eut rendu hommage et se fut prosterné, on considéra quil avait été adopté par le rocher. Mao aimait beaucoup ce petit nom et même adulte, il continua à lutiliser. En 1959, lorsquil revint à Shaoshan et côtoya les villageois pour la première et lunique fois en qualité de dirigeant suprême de la Chine, il ouvrit le dîner quil leur offrait par une boutade : « Bon, je vois que tout le monde est là, sauf ma mère de pierre. On lattend ou non ? »
Mao aimait sa véritable mère avec une ferveur quil ne manifesta envers personne dautre. Cétait une femme douce et tolérante qui dans les souvenirs de son fils, nélevait jamais la voix. Il tenait delle son visage rond, ses lèvres sensuelles et cette calme maîtrise de soi au fond du regard. Toute sa vie, Mao devait parler de sa mère avec émotion. Ce fut pour suivre son exemple quenfant il embrassa la foi bouddhiste. Bien des années plus tard, il confia à ses collaborateurs : «Jidolâtrais ma mère [
]. Partout où elle allait, je la suivais [...] je fréquentais les foires des temples, je brûlais de Iencens et du papier-monnaie, je minclinais devant Bouddha [...]. Parce que ma mère croyait en lui, jy croyais aussi. » Mais il délaissa le bouddhisme à Iadolescence.
Mao eut une enfance insouciante. Jusquà lâge de huit ans, il vécut chez la famille de sa mère, les Wen, dans leur village, car elle préférait vivre avec les siens. Sa grand-mère maternelle était en adoration devant lui. Ses deux oncles et leurs épouses le traitaient comme leur propre fils et lun deux devint même son « père adoptif », léquivalant chinois du parrain. Mao remplissait de menus travaux des champs, cueillant du fourrage pour les porcs ou bien emmenant les buffles en promenade dans des bosquets de camélias cultivés pour lhuile de leurs fruits, au bord dun étang quombrageaient des feuilles de bananier. Vers la fin de sa vie, il devait se rappeler volontiers cette période idyllique. Il commença lapprentissage de la lecture, tandis que ses tantes filaient le coton et cousaient à leur lueur dune lampe à huile.