Mao: le jugement dernier par Eric Dupin Critique L'Express du 29/06/2006 

La biographie que lui consacrent Jung Chang et Jon Halliday achève de détruire le mythe du Grand Timonier, que guidait la seule soif du pouvoir absolu

Mao. L'histoire inconnue de Jung Chang et Jon Halliday
éd. Gallimard

Extrait


Mao était pire que Staline. Le lecteur en sera convaincu après avoir achevé l'implacable réquisitoire biographique de Jung Chang et Jon Halliday. Ce couple, formé d'une Chinoise émigrée et d'un historien anglais, a travaillé une dizaine d'années à la démolition de la statue du héros de la Révolution culturelle. Dépouillement d'archives inédites et témoignages originaux leur permettent de brosser un portrait riche en détails et en anecdotes du dictateur chinois.

Ce n'est pas seulement une comptabilité macabre qui fait de Mao Tsé-toung un monstre plus effrayant que Joseph Staline. Les auteurs lui attribuent la responsabilité de la mort d' «au moins 70 millions de personnes». Or Mao n'avait même pas l' «excuse» du fanatisme idéologique. Contrairement à Staline, chez qui se mêlaient convictions communistes et soif du pouvoir, le dirigeant chinois n'a jamais connu qu'une «foi tiède». Le communisme n'a été que l'instrument de son ambition. Mao a très tôt professé un profond mépris du peuple. «La nature des habitants de notre pays est l'inertie. Ils révèrent l'hypocrisie et se satisfont d'être esclaves et étroits d'esprit», confie-t-il à ses amis dès 1917. «A mon avis, en Chine, les ouvriers ne souffrent pas vraiment de mauvaises conditions matérielles», estime-t-il en 1920. Le prétendu défenseur des masses paysannes n'avait pas plus de considération pour le peuple des campagnes.

Enfin, Mao était encore plus insensible que Staline. La cruauté du tyran russe n'excluait pas un certain sentimentalisme. Il avait été très affecté par le suicide de sa femme Nadia. Rien de tel chez Mao. Qu'il s'agisse de la famine du peuple ou des malheurs de ses proches, aucune peine ne l'atteint. La seule exception naît de son affection pour sa mère. Toutefois, son vertigineux égoïsme le conduit à cesser de lui rendre visite quand elle est mourante: il ne supporte pas de «la voir souffrir».

Mao n'a été ni un agitateur révolutionnaire ni un grand chef militaire. Ce «champion de l'intrigue» doit sa réussite à son talent manoeuvrier, excellant dans l'art de la duplicité. Il a sacrifié sans le moindre état d'âme nombre de partisans à sa féroce lutte pour prendre le contrôle du Parti communiste chinois (PCC). Car les révolutionnaires se sont rapidement méfiés de ce cynique détesté par ses propres troupes: dès 1924, Mao est expulsé du comité central. Ses camarades l'accusent, non sans motifs, d'être un «opportuniste de droite». Mais, jouant des uns contre les autres, Mao saura revenir en grâce. Au cours de son ascension au sein du Parti, il s'appuiera en permanence sur les Soviétiques: tout en osant désobéir, quand son intérêt le lui dictait, aux ordres de Staline, c'est grâce à Moscou que Mao est devenu le chef du communisme chinois.

La véritable histoire de sa conquête du pouvoir est bien loin du conte de fées qu'il a réussi à faire avaler à la terre entière. Les premières «zones rouges» ont été le théâtre de scènes de terreur et de pillages qui n'avaient rien à voir avec un quelconque soulèvement populaire. Les communistes, qui ont dominé la région du Jiangxi au début des années 1930, y ont laissé un si mauvais souvenir que le PCC n'y comptait pas un seul membre lorsque ce parti s'en empara à nouveau, en 1949. Quant à la légendaire Longue Marche de Mao, elle mérite d'être considérée comme un mythe. Non seulement le Grand Timonier s'est tranquillement laissé porter, la plupart du temps, mais certains épisodes fameux ont été inventés. Les auteurs établissent ainsi que le franchissement héroïque du pont enjambant le Dadu, narré complaisamment par Edgar Snow, relève de l'affabulation. D'autres dessous des cartes sont révélés. On apprend ainsi que le nationaliste Tchang Kaï-chek a favorisé la fuite des «rouges» dans l'espoir de récupérer son fils, alors aux mains des Soviétiques.

La justification de la violence

Au pouvoir, Mao va donner libre cours à sa mégalomanie. Il décide sans hésiter d'affamer le peuple pour les besoins de son programme d'armement. Pendant la période du mal nommé «Grand Bond en avant», la famine a été telle que de nombreux cas de cannibalisme ont été signalés. Peu importe. «Le pouvoir politique, c'est le pouvoir d'opprimer les autres», disait Mao. C'est l'efficacité du communisme comme instrument de domination et système de justification de la violence qui le fascinait. «C'est merveilleux! Merveilleux!» s'extasie-t-il lorsqu'on lui rapporte les brutalités subies par quelques ennemis de classe.

S'il a réussi à soumettre la Chine, Mao a échoué dans son projet le plus fou. «Tôt ou tard, nous mettrons sur pied un Comité de contrôle planétaire et nous établirons un plan d'ensemble pour la Terre», confie-t-il en 1958. Mao était persuadé que son pays avait la capacité de dominer le monde. Contrairement aux responsables soviétiques, leurs homologues de Pékin n'avaient pas peur d'employer l'arme nucléaire. Et disposaient d'une population nombreuse pour occuper de vastes territoires. En 1957, devant la Conférence internationale des partis communistes, Mao a rêvé à haute voix à un conflit mondial où la moitié de l'humanité serait tuée, mais grâce auquel «toute la terre serait devenue socialiste». Mao envisageait les pires cataclysmes pour assouvir sa soif maladive de puissance, alors que, toute sa vie, il a pris soin de son petit confort personnel.

Mao. L'histoire inconnue

Mao Tsé-toung, qui, pendant vingt-sept ans, détint un pouvoir absolu sur un quart de la population du globe, fut responsable de la mort d’au moins soixante-dix millions de personnes en temps de paix, plus que tout autre dirigeant au XXe siècle. Il était né dans une famille de paysans de la vallée de Shaoshan, dans la province du Hunan, au cœur de la Chine, le 26 décembre 1893. Ses ancêtres vivaient dans cette vallée depuis cinq cents ans.

C’était un monde à l’antique beauté, une contrée humide et tempérée, dont les collines brumeuses, ondulantes, étaient peuplées depuis le néolithique. Les temples bouddhiques, datant de la dynastie Tang (618-906), sous laquelle cette religion avait fait son apparition en ces lieux, étaient toujours fréquentés. Des forêts où poussaient près de trois cents essences d’arbres - érables, camphriers, métaséquoias et cette rareté qu’est le ginkgo - couvraient la région et offraient un refuge aux tigres, léopards et sangliers qui la parcouraient encore. (Le dernier tigre sera abattu en 1957.) En l’absence de routes et de rivières navigables ces collines coupaient le village du reste du monde. Alors que le XXe siècle était déjà entamé, la nouvelle d’un événement aussi important que la mort de l’empereur, en 1908, ne parvint pas jusque-là et Mao ne l’apprit que deux ans plus tard, lorsqu’il quitta Shaoshan.

La vallée s’étend sur environ cinq kilomètres de long et trois et demi de large. Les quelque six cents familles qui l’habitaient cultivaient le riz, le thé et le bambou, utilisant des attelages de buffles pour labourer les rizières. Ces activités séculaires étaient au centre de la vie quotidienne. Yi-chang, le père de Mao, était né en 1870. Quand il eut dix ans, on le fiança à une fille de treize ans, originaire d’un village situé à une dizaine de kilomètres, au-delà d’un col qu’on appelait le col du Tigre au Repos, car ces fauves avaient coutume d’aller s’y chauffer au soleil. A l’époque, cette courte distance entre les deux villages était quand même suffisante pour que le dialecte parlé dans chacun fût presque inintelligible aux habitants de l’autre. Comme toutes les filles, la mère de Mao n’avait pas eu droit à un prénom; septième fille de la famille Wen, elle devint tout simplement la Septième Soeur Wen. Selon l’habitude ancestrale, on lui avait bandé les pieds l’enfance de façon à obtenir les fameux «lotus d’or de trois pouces» qui étaient alors le symbole même de la beauté.

Ses fiançailles avec le père de Mao respectèrent les anciennes coutumes. Elles lurent arrangées par leurs parents respectifs, pour une raison éminemment pratique: la tombe d’un des grands-pères de la jeune fille se trouvait à Shaoshan et devait être régulièrement entretenue, selon un rituel compliqué, si bien qu’il serait fort utile d’avoir un membre de la famille sur place. Dès qu’elle fut fiancée, la Septième Sœur Wen partit s’installer chez les Mao et elle se maria en 1885. Elle avait dix-huit ans, Yi-chang quinze.

Peu après la cérémonie, le jeune homme s’enrôla dans l’armée, afin de gagner de quoi acquitter les dettes de la famille, ce qu’il parvint à faire au bout de quelques années. Les paysans chinois n’étaient pas des serfs, mais des fermiers libres et il était courant de voir un de leurs fils se faire soldat pour des raisons financières. Fort heureusement, Yi-chang n’eut pas à prendre part à la moindre guerre, mais, au contraire, put ainsi avoir un aperçu du monde extérieur, où il glana quelques idées propres à favoriser ses affaires. A la différence de la plupart des villageois, Yi-chang savait lire et écrire, suffisamment pour tenir les comptes de l’exploitation familiale. A son retour, il se lança dans l’élevage du porc et se mit à traiter le grain de façon à obtenir un riz d’excellente qualité qu’il pouvait vendre au marché d’une ville voisine. Il fut ainsi en mesure de racheter les terres que son père avait mises en gage, puis d’en acquérir d’autres, ce qui lui permit de devenir un des hommes les plus riches du village.

En dépit de cette aisance relative, Yi-chang devait rester toute sa vie extrêmement industrieux et économe. La maison de famille comptait une demi-douzaine de pièces qui occupaient une aile d’une vaste propriété aux toits de chaume. Yi-chang finit par remplacer ce chaume par des tuiles, une grande amélioration, mais il conserva le sol en terre battue et les murs de pisé. Les fenêtres, dépourvues de vitres – un luxe encore peu répandu -, n’étaient guère que des ouvertures carrées, munies de barreaux en bois, que l’on obturait la nuit à l’aide de planches ( la température ne descendait pour ainsi dire jamais au-dessous de zéro). Le mobilier est fort simple : des lits, des tables et des bancs en bois nu. Ce fut dans une de ces pièces assez spartiates, sous une contrepointe en coton bleu pâle, tissée à la maison, et une moustiquaire bleue, que naquit Mao.

Mao était le troisième fils du couple, mais il fut le premier à passer le cap de la toute petite enfance. Sa mère bouddhiste fervente, devint encore plus dévote, afin d’encourager Bouddha à protéger son fils. Mao reçut le double prénom Tsé-toung. Tsé, qui signifie « briller sur », était le prénom donné à toute sa génération, ainsi qu’il avait été prévu au XVIIIe siècle, la première fois que la chronique familiale avait été rédigée ; et toung désigne « l’Est ». Son prénom tout entier veut donc dire « qui brille sur l’Est ». Les deux garçons qui naquirent ensuite, en 1896 et 1905, furent appelés Tsé-min (min signifie « le peuple ») et Tsé-tan (tan étant peut-être une allusion à la région où vivait la famille, connue sous le nom de Xiangtan).

Ces prénoms reflétaient le désir invétéré que nourrissaient les paysans chinois de voir leurs fils réussir dans la vie – et leur conviction qu’ils en étaient capables. Par l’éducation, qui consista pendant des siècles à étudier les textes classiques de Confucius, les situations élevées étaient accessibles à tous. L’excellence devait permettre aux jeunes gens de tous les milieux de franchir victorieusement l’obstacle des examens impériaux et d’accéder au rang de mandarin, ce qui pouvait leur ouvrir la voie jusqu’à la position suprême de Premier ministre. Devenir haut fonctionnaire, c’était par définition réussir dans la vie et les prénoms donnés à Mao et à ses frères exprimaient donc les espoirs mis en eux.

Mais un noble prénom pouvait aussi être lourd à porter et, qui sait, tenter le sort, si bien que la plupart des enfants recevaient un petit nom affectueux, souvent empreint de modestie ou de rudesse, quand ce n’était pas les deux. Celui de Mao était « le garçon de pierre » : Shi san ya-zi. Pour ce second « baptême », sa mère l’emmena jusqu’à un rocher d’environ deux mètres et demi de haut, qui avait la réputation d’être enchanté, car au-dessous jaillissait une source. Une fois que Mao eut rendu hommage et se fut prosterné, on considéra qu’il avait été adopté par le rocher. Mao aimait beaucoup ce petit nom et même adulte, il continua à l’utiliser. En 1959, lorsqu’il revint à Shaoshan et côtoya les villageois pour la première – et l’unique – fois en qualité de dirigeant suprême de la Chine, il ouvrit le dîner qu’il leur offrait par une boutade : « Bon, je vois que tout le monde est là, sauf ma mère de pierre. On l’attend ou non ? »

Mao aimait sa véritable mère avec une ferveur qu’il ne manifesta envers personne d’autre. C’était une femme douce et tolérante qui dans les souvenirs de son fils, n‘élevait jamais la voix. Il tenait d’elle son visage rond, ses lèvres sensuelles et cette calme maîtrise de soi au fond du regard. Toute sa vie, Mao devait parler de sa mère avec émotion. Ce fut pour suivre son exemple qu‘enfant il embrassa la foi bouddhiste. Bien des années plus tard, il confia à ses collaborateurs : «J’idolâtrais ma mère […]. Partout où elle allait, je la suivais [...] je fréquentais les foires des temples, je brûlais de I’encens et du papier-monnaie, je m’inclinais devant Bouddha [...]. Parce que ma mère croyait en lui, j‘y croyais aussi. » Mais il délaissa le bouddhisme à I’adolescence.

Mao eut une enfance insouciante. Jusqu’à l’âge de huit ans, il vécut chez la famille de sa mère, les Wen, dans leur village, car elle préférait vivre avec les siens. Sa grand-mère maternelle était en adoration devant lui. Ses deux oncles et leurs épouses le traitaient comme leur propre fils et l’un d’eux devint même son « père adoptif », l’équivalant chinois du parrain. Mao remplissait de menus travaux des champs, cueillant du fourrage pour les porcs ou bien emmenant les buffles en promenade dans des bosquets de camélias cultivés pour l’huile de leurs fruits, au bord d’un étang qu’ombrageaient des feuilles de bananier. Vers la fin de sa vie, il devait se rappeler volontiers cette période idyllique. Il commença l’apprentissage de la lecture, tandis que ses tantes filaient le coton et cousaient à leur lueur d’une lampe à huile.

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