La grande renaissance confucéenne
L'étude du confucianisme et de la culture classique connaît une ferveur sans précédent depuis l'instauration du régime communiste en Chine. Une «fièvre culturelle» qui fait le jeu du pouvoir.
ECLAIRAGES Le Temps Frédéric Koller, Pékin Lundi 13 février 2006
La scène se passe mi-décembre dans le grand auditoire de l'Université du peuple, une des facultés les plus orthodoxes du régime chinois. Des centaines d'étudiants attendent silencieusement Pang Pu, grand spécialiste des écritures antiques sur bambou et carapaces de tortue. Pour ce forum inaugural du nouvel Institut des études nationales (Guoxue yuan), le maître va disserter sur le «néant» et la notion taoïste du «mystère», thème pour le moins ésotérique dans une enceinte réservée depuis cinquante-cinq ans à l'interprétation du marxisme-léninisme et à ses produits dérivés chinois.
«Je n'avais jamais vu autant de monde pour un aussi petit sujet», dit un Pang Pu éberlué face à cette salle comble avant de se lancer dans une analyse étymologique très pointue. Dépêchée sur place, une journaliste de l'édition pour les Chinois d'outre-mer du Quotidien du peuple confie: «Les Chinois du monde entier doivent savoir ce qui se passe aujourd'hui à Pékin!» Un peu plus tôt, Ji Baosheng, le directeur de l'Université du peuple, exprimait sa fierté d'être à l'avant-garde du renouveau des «études nationales», c'est-à-dire du savoir classique. «La culture chinoise sera de plus en plus importante au XXIe siècle. C'est la nouvelle tendance.»
Dans une Chine qui s'impose comme un des pôles économiques de ce nouveau siècle, les dirigeants et une partie des élites intellectuelles veulent désormais croire à une renaissance culturelle dont le rôle pourrait être comparable à celui de la Renaissance du XVe siècle européen. Après la politique maoïste de la table rase et le respect distancié envers la tradition des réformateurs, une nouvelle génération de dirigeants se réfère sans complexe aux valeurs du passé pour asseoir sa légitimité et son aspiration à la puissance. Ce conservatisme culturel a fait son grand retour en 2004 avec l'engouement pour les classiques confucéens. En 2005, on est allé encore plus loin avec la création du premier Institut des études nationales et un foisonnement d'initiatives destinées à promouvoir la tradition et la langue chinoise.
Pareille «fièvre culturelle» s'était déjà propagée dans les milieux académiques à la fin des années 1980, puis au début des années 1990. La différence, aujourd'hui, c'est le soutien actif du pouvoir dont le discours s'appuie de plus en plus sur des préceptes confucéens. Le parti unique n'en rejette pas pour autant son héritage idéologique issu de la révolution. Au contraire, Pékin tente dans le même temps de raviver l'étude du marxisme-léninisme avec l'objectif affirmé de devenir le centre mondial de cette discipline. Il opère ainsi une synthèse qu'on pourrait qualifier de confucianisme-léninisme de marché.
Répondant à un vide spirituel et éthique, cette fièvre culturelle remet au goût du jour les penseurs taoïstes ou bouddhistes, la poésie classique et le Yi-king, les histoires dynastiques ou encore les anciens stratèges. Tout ce qui est d'«essence chinoise» fait ainsi l'objet d'une attention nouvelle dans une quête d'identité censée justifier une voie originale et nationale à l'heure de la mondialisation des échanges. Le cur de cette «sagesse chinoise» est Confucius (Kongfuzi/maître Kong), aujourd'hui qualifié de «trésor national». Ou plutôt le confucianisme, c'est-à-dire une pensée formatée à partir de la dynastie des Han (IIe siècle av. J.-C.) par des générations d'élites lettrées pour servir de base idéologique à l'empire.
Pour le 2556e anniversaire de Confucius (551-479 av. J.-C.), en septembre dernier, une cérémonie officielle sans précédent depuis 1949 a réuni plus de 2500 personnes - dont de nombreux hauts cadres du parti communiste - pour le pèlerinage de Qufu, le village natal du penseur. L'événement a été pour la première fois relayé en direct dans tout le pays.