Toujours dans la culpabilisation de la Suisse
D.S. Miéville rappelle le «syndrome de Moscou», culpabilisant la Suisse pour n'avoir pas reconnu le gouvernement illégitime érigé par les auteurs du coup d'état d'octobre 1917 contre le gouvernement Kerenski et l'Assemblée constituante, tous deux légitimes. Il fait de la pub pour un livre de Michele Coduri " La Suisse face à la Chine, Une continuité impossible?"..
La Suisse et la Chine de Mao
Mao Tsé-toung proclame la République populaire de Chine le 1er octobre 1949. Une semaine après, le Conseil fédéral adopte le principe de sa reconnaissance. Ce fut fait officiellement trois mois plus tard. Le Conseil fédéral reconnut vite la Chine populaire, pour faire comme les autres. Exhumés des archives, des documents racontent une formidable occasion gâchée.
Le Temps, D.S. Miéville, Mercredi 6 août 2008
C'est une idée reçue qui a la vie dure. En étant le premier Etat occidental à reconnaître la Chine de Mao, la Suisse s'est créé un très important capital de sympathie à Pékin qui lui a été fort utile depuis lors. Les Chinois rappellent aujourd'hui encore fort courtoisement cette initiative à leurs hôtes helvétiques. Mais en fait, la Suisse n'a pas été le premier pays occidental à reconnaître la Chine de Mao et cette reconnaissance n'a en rien été un coup de génie politique. Elle traduisait surtout la crainte de ne pas faire comme tout le monde. Par la suite, le Conseil fédéral paraît ne pas avoir très bien su que faire de l'intérêt des autorités de Pékin pour notre pays.
C'est la Grande-Bretagne, l'Etat qui possédait les plus importants intérêts économiques en Chine, qui a ouvert la voie de la reconnaissance de la Chine, le 6 janvier 1950. La Norvège a suivi le 7, le Danemark le 9, la Finlande le 13, la Suède le 14. La Suisse a à son tour sauté le pas le 17 janvier. Il a fallu attendre ensuite novembre 1954 pour que les Pays-Bas l'imitent, suivis par la France en 1964 seulement. Il vaut la peine de se pencher sur les circonstances dans lesquelles le Conseil fédéral a décidé de reconnaître la Chine populaire, en 1949. Un chercheur et diplomate suisse, Michele Coduri, y a consacré une thèse. (*)
Le 1er octobre 1949, Mao a proclamé à Pékin la création de la République populaire de Chine. Le 7 octobre, le Conseil fédéral décide que «le nouveau gouvernement chinois pourra être reconnu au moment où vingt ou trente Etats l'auront reconnu de leur côté». Le Conseil fédéral veut «chercher à éviter d'être soit dans les premiers, soit dans les derniers». Michele Coduri qualifie cette décision de principe d'inattendue, parce que prise sans que le Département politique se soit penché sur la question après la proclamation du nouveau gouvernement à Pékin. Il semble que la discussion ait été déclenchée par une question du représentant de la Chine nationaliste, encore présent à Berne, qui désirait savoir si la Suisse était prête à assurer la protection des intérêts chinois en Union soviétique.
Le «syndrome de Moscou», note l'auteur, a joué un rôle dans la décision du Conseil fédéral. Faute d'avoir reconnu l'URSS, la Suisse s'est trouvée sans relations diplomatiques avec l'un des principaux vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale, une situation qui coûta son poste au Vaudois Marcel Pilet-Golaz, chef du Département politique fédéral. Les relations ne furent établies avec Moscou qu'en mars 1946.
Le 17 janvier 1950, un télégramme du président de la Confédération, Max Petitpierre, informe Son Excellence Monsieur le Président Mao Tsé-toung que la Suisse a reconnu le gouvernement central de la République populaire chinoise et qu'elle est prête à établir des relations diplomatiques. Au grand désappointement des Suisses, les Chinois demeurent sans réaction. Il faut un second télégramme, le 6 février, pour qu'ils acceptent non pas l'envoi d'un chargé d'affaires ad interim, comme prévu à Berne, mais d'un diplomate chargé de négocier l'établissement de relations diplomatiques. Consul général à Hong-kong, Sven Stiner arrive à cet effet le 16 mai à Pékin. Le 30 juin, les Chinois proposent d'entamer des négociations. Ce sont alors les Suisses qui atermoient. L'établissement de relations diplomatiques entre la Suisse et la Chine de Mao est annoncé le 14 septembre. Le Tessinois Clemente Rezzonico sera le premier représentant suisse à Pékin.
Entre-temps, la guerre de Corée avait éclaté, avec l'invasion du Sud par le Nord le 25 juin, l'intervention américaine en septembre, suivie par celle de la Chine. La Suisse fut amenée à faire partie de deux commissions d'Etats neutres, respectivement pour la surveillance de l'armistice et pour le rapatriement des prisonniers en se faisant un peu forcer la main, dans des conditions qu'il serait trop long de relater ici. La question du rapatriement des prisonniers chinois comme la participation à la commission d'armistice firent l'objet de tensions entre Pékin et Berne.
A Berne, si les diplomates de la Chine nationaliste ne firent pas d'histoire pour céder la place, les représentants de la Chine de Mao eurent toutes les peines du monde à trouver un immeuble pour s'installer. Les autorités de Muri refusèrent d'accorder un permis de construire, probablement à cause de l'anticommunisme des politiciens locaux, relève Michele Coduri. Suite à des recours infructueux, les Chinois finirent par acheter un terrain à Berne en 1954.
Malgré l'établissement des relations diplomatiques, la présence suisse en Chine se réduisit comme peau de chagrin. Au début de 1956, il ne restait plus que 15 Suisses à Shanghai, dont deux en prison. L'ouvrage de Michele Coduri apporte par ailleurs un éclairage très intéressant sur la fin des missions suisses. Au moment du changement de régime, plus de 150 missionnaires suisses se trouvaient en Chine, soit plus d'un tiers de la colonie suisse. Ils finirent tous par rentrer au pays ou par être expulsés, mais l'établissement de relations diplomatique permit d'améliorer leur sort et d'atténuer les persécutions dont ils furent victimes. Elle permit également de favoriser la liquidation des quelques entreprises suisses encore présentes à Shanghai. La reconnaissance de la République populaire de Chine, conclut l'auteur, facilita le retrait des Suisses à tous les niveaux.
Elle eut également un effet positif «pour la crédibilité de la politique étrangère de la Suisse à l'étranger et montra que la Suisse était prête à entretenir des relations diplomatiques avec les principaux Etats sans faire de distinctions idéologiques». Mais pour les Chinois, il n'y eut pas de «Sonderfall suisse». A l'époque, ils «ne croyaient pas à la neutralité suisse, voire même au concept de neutralité, qui semble être absent de leur conception des relations internationales dans la première partie des années cinquante».
Le fait d'être dans le peloton de tête des pays qui reconnurent la Chine de Mao eut-il réellement une autre utilité que de favoriser le retrait des quelques citoyens et entreprises suisses encore présents en Chine? La question reste ouverte.
* La Suisse face à la Chine, Une continuité impossible? de Michele Coduri, 1946-1955, Thèses de sciences humaines, No 10, Academia Bruylant, Bruxelles, 2003, distribué en Suisse par les Editions Zoé