L'EXTREME DROITE GENEVOISE
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Introduction
Animateur d'un site alternatif(1), j'ai reproduit à l'automne 2002, à titre d'information, un tract dénonçant un responsable d'extrême droite. A la suite de cette publication, le procureur général de la République, Daniel Zappelli, a ouvert une procédure pénale pour calomnie ou diffamation contre moi en tant que responsable du site après une plainte de ce cadre d'extrême droite.
D'audience en audience, le procès s'est étiré sur quatre années, avant que les faits soient prescrits. Passionné d 'histoire locale, cette procédure m'a fait m'intéresser de près à l'extrême droite locale, à sa nature, ses origines et ses desseins.
J'ai constaté que nous manquions, à Genève, d'un ouvrage réunissant les informations sur l'extrême droite locale, alors qu'elle représente aujourd'hui entre 15 et 20% de l'électorat et pèse de plus en plus dans les affaires courantes. Il est important pour les citoyens qui veulent voter en toute connaissance de cause de savoir qui sont ces élus et militants d'extrême droite, d'où ils viennent et où ils vont. Il m'a donc semblé utile de faire ce travail, j'ai suivi en cela l'exemple de Claude Cantini, auteur d'ouvrages sur l'extrême droite en Suisse.
J'ai fait des recherches à la Bibliothèque de Genève (ancienne BPU) pour retracer l'histoire de l'extrême droite genevoise, depuis sa fondation effective à la fin de la Première Guerre mondiale jusqu'à nos jours, et j'ai utilisé plusieurs ouvrages qu'on retrouvera dans la bibliographie. Pour traiter de l'extrême droite contemporaine, je me suis servi d'informations récoltées depuis plusieurs années et j'ai procédé à de nombreuses recherches. j'ai été confronté à la difficulté de bien cerner le sujet, car souvent la frontière est floue entre l'extrême droite et la
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droite extrême. J'ai considéré comme étantd'extrême droite toutes les organisations se situant à la droite des partis bourgeois traditionnels - radical, libéral et démocrate-chrétien - et possédant une ou plusieurs des caractéristiques suivantes:
- nationalisme exacerbé et/ou ethnocentrisme;
- hostilité à l'égard de l'étranger et des étrangers;
- racisme et/ou antisémitisme;
- rejet de la démocratie et du multipartisme;
- défense d'un Etat autoritaire;
- culte du chef;
- défense de conceptions anti-égalitaires;
- liens avec des Etats ou des partis d'extrême droite reconnus;
- utilisation de la violence à des fins politiques.
J'ai été relu et conseillé par les historiens Claude Cantini et Charles Heimberg, l'avocat Christian Grobet, les journalistes Yan Perret-Gentil et, surtout, Christiane Pasteur, ma compagne sans qui cet ouvrage n'aurait pas été possible. Qu'ils soient ici remerciés, ainsi que le personnel de la Bibliothèque de Genève, du Centre d'iconographie genevoise et Vasile Draganescu de la Tribune de Genève, pour les documents qu'ils ont retrouvés.
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Naissance de l'extrême droite genevoise
INFLUENCE DE CHARLES MAURRAS ET DE L'ACTION FRANÇAISE
A la fin du XIXe siècle prend forme en Europe une droite populiste qui se caractérise par son refus de la démocratie, de la laïcité, du socialisme, et par sa xénophobie et son antisémitisme virulent. En France, à l'occasion de l'affaire Dreyfus (AUTANT A GAUCHE QU'A DROITE), se constitue l'Action française (AF) dirigée par l'écrivain Charles Maurras qui donne à l'extrême droite sa première doctrine élaborée. Pour lui, la France est en décadence, victime de l'anti-France que sont les francs-maçons, les juifs, les protestants et les métèques. Pour relever la France, une restauration est nécessaire. Restauration politique - l'AF est monarchiste - autant que religieuse et morale. L'AF exerce une hégémonie intellectuelle sur une grande partie de la droite et des catholiques, et son influence s'étend jusqu'en Suisse romande où s'organisent, au début du xxe siècle, des cercles d'inspiration maurrassienne (2).
LES GARDES CIVIQUES PENDANT LA GREVE GENERALE
Ce courant prend de l'ampleur après la révolution russe de 1917, lorsque la bourgeoisie craint une révolution socialiste. Réunies dans le cadre du Club alpin suisse, quelques personnalités prennent l'initiative de constituer des milices bourgeoises. Des Gardes civiques, ou Gardes patriotiques, voient le jour dans chaque grande ville, leur objectif étant de
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contrer le mouvement socialiste. A Genève, la Garde civique est dirigée par l'avocat-banquier Théodore Aubert et compte plusieurs centaines de membres. Pendant la grève générale de novembre 1918, la Garde civique genevoise se met au service du gouvernement cantonal et participe aux mesures de répression en dispersant par la force des attroupements et autres réunions. Le dernier jour de la grève, la Garde civique organise une véritable «chasse à l'ouvrier" à travers la ville, passant à tabac les militants de gauche, notamment des dirigeants syndicaux (3). Les Gardes civiques de toute la Suisse se constituent en une Fédération patriotique suisse.
«LE PILORI"
Une autre droite, plus extrême encore, suit avec attention les progrès des fascistes en Italie qui prennent le pouvoir au début des années 1920.
Les principaux collaborateurs du «Pilori».. de gauche à droite, Marc Chambaud, René-Louis Piachaud, Georges Oltramare, Pierre-Paul Plan et le dessinateur Noël Fontanet (DR).
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Cette droite est incarnée à partir de 1923 à Genève par Georges Oltramare. Né en 1896, Oltramare est le petit-fIls du conseiller d'Etat radical Antoine Carteret et frère d'André Oltramare, qui deviendra conseiller d'Etat socialiste. Ne manquant pas de charisme et de sens de la formule, il se lance dans une carrière de journaliste et d'homme de lettres. Surnommé Géo, il acquiert une certaine notoriété en tenant une rubrique dans le quotidien La Suisse. Auteur de propos antisémites, il est poussé à la démission sous la pression de lecteurs et d'annonceurs. Il lance alors en 1923 un journal qui va rester célèbre: Le Pilori. Il s'entoure de l'écrivain RenéLouis Piachaud, des journalistes Marc Chambaud, PierrePaul Plan et Henri Spiess, et du dessinateur Noël Fontanet, qui va donner un caractère satirique à la publication'. Dès le début, Le Pilori s'illustre par sa violence antisémite:
«Nous sommes prêts à reconnaître les grandes vertus du peuple d'Israël, son énergie, son intelligence, et son pouvoir de séduction, Malheureusement, les juifs sont rebelles à l'assimilation. On a beau les admettre dans la cité, ce sont des naturalisés <qui se souviennent>. Indomptables à force de souplesse, acclimatés partout et partout étrangers, ils imitent les autres, mais demeurent eux-mêmes. Ne dites pas qu'ils sont étroitement unis parce que les populations aryennes en ont fait des martyrs. A l'intérieur de chaque Etat, ils forment une espèce de société secrète, aussi bien dans les démocraties qui les reçoivent à bras ouverts qu'au sein des empires qui les persécutent. Un juif est juif avant d'être Genevois. Par là, il présente un grand danger. » (4)
«Il ne s'agit pas de manger ou de ne pas manger du juif: l'essentiel c'est de pouvoir le vomir.» (5)
«N'hésitons pas à faire des lois d'exception; elles nous délivreront de la tyrannie. Nous entendons être maîtres
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chez nous. Les étrangers n'ont rien à voir, de quelque façon que ce soit, au gouvernement de notre peuple. Les juifs sont des étrangers. Ne doivent prendre part à l'élaboration des lois genevoises ou suisses ni les étrangers, ni les citoyens qui ont adhéré à une Internationale quelle qu'elle soit (maçonnique, ouvrière, etc.). Le capital qui sert à la production doit subsister. Le capital qui sert à la spéculation doit disparaître.» (6)
«Un juif est un juif avant d'être Genevois, la chose est certaine.»'
Le tirage du Pilori atteindra jusqu'à 20000 exemplaires.
FASCISTES ET ANTIFASCISTES
A cette époque, la Suisse compte une importante communauté de travailleurs italiens. Après la prise du pouvoir par les fascistes, en 1922, et les «lois fascistissimes» qui instaurent un régime d'exception en 1926, des antifascistes, les juorusciti, viennent s'établir en Suisse et à Genève. Les écoles italiennes en Suisse deviennent alors l'enjeu d'une lutte entre fascistes et antifascistes. A Genève, elles échappent aux fascistes grâce à l'action de leur directeur Giuseppe Chiostergi. En 1923, la délégation italienne auprès de la Société des Nations (SDN) crée le Fascio Tito Menichetti afin d'encadrer la communauté italienne. Le Fascio a des contacts fréquents avec l'extrême droite locale (8). En 1924, le Ministère de l'intérieur italien envoie un commissaire de police, Giovanni Signori, surveiller les antifascistes italiens résidant en Suisse. Le 11 juin 1926, le Parti socialiste et le groupe du journal Réveil anarchiste organisent une manifestation antifasciste à la Salle communale de Plainpalais en l'honneur du socialiste Giacomo Matteotti, assassiné à Rome par les fascistes. La manifestation est violemment perturbée par des partisans fascistes, comprenant même des diplomates italiens, dont le
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délégué à la conférence du Bureau international du travail (BIT) Cuccini Bramante. Une bagarre éclate, des coups de revolver sont même tirés. La police genevoise informe le ministère public de la Confédération que, selon des renseignements très sûrs, Giovanni Signori était à la tête des perturbateurs (9). L'anarcho-syndicaliste Lucien Tronchet est condamné à 25 francs d'amende pour avoir frappé un policier en civil qu'il a pris par erreur pour un fasciste (10).
CERCLE FÉDÉRATEUR
En novembre 1924, à l'initiative de Jules-Ernest Gross, est créé un Cercle fédérateur que rejoignent Georges Oltramare, l'écrivain Alexandre Cingria, et Eugène Fabre, le rédacteur en chef du quotidien La Suisse, qui ne cachera jamais son admiration pour les régimes fascistes et soutiendra les mouvements d'extrême droite locaux. Jules-Ernest Gross est le rédacteur en chef de la Nouvelle revue romande, une publication qui jouera un rôle important dans la propagation des idées d'extrême droite jusqu'en 1945. Essentiellement groupe théorique, prônant un retour à la Confédération d'avant la République helvétique, le Cercle fédérateur produit des Thèses doctrinales: «C'est en effet la résurrection de l'ordre qui nous préoccupe. Or l'Ordre est fruit de l'esprit, car l'esprit seul est constructeur. La Paix dans l'Ordre, mais l'Ordre n'est fondé que sur la Vérité: Pax in veritate. Le règne de 1789 a corrompu l'intelligence. Il faudra des années pour la redresser et lui rendre ce sens qu'exige l'organisation de la cité chrétienne. On ne refait pas en un jour ce que les autres ont sapé en un siècle et demi.» (11)
En 1930, Oltramare se présente à l'élection au Conseil d'Etat, il est battu mais récolte tout de même 10'000 voix.
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9 novembre 1932
Les événements du 9 novembre 1932 ont marqué la mémoire de Genève. Tout commence le 5 novembre par un placard de l'Union nationale (UN): «Mercredi 9 novembre, à 20 h et demie: mise en accusation publique des sieurs Nicole et Dicker» à la Salle communale de Plain palais. En organisant une espèce de procès, l'UN prend exemple sur ce que font à la même époque les nazis en Allemagne. Le dirigeant socialiste Léon Nicole, rédacteur en chef du quotidien Le Travail, est la cible favorite de l'UN avec son camarade l'avocat Jacques Dicker. Les attaques antisémites à l'encontre de ce dernier sont extrêmement violentes. Le Parti socialiste (PS) et l'ensemble des organisations de gauche demandent au Conseil d'Etat d'interdire le rassemblement, mais le gouvernement refuse avec pour argument le respect de la liberté
L'affiche annonçant la réunion de l'Union nationale est apposée sur les murs de Genève le 5 novembre (DR).
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de réunion. Il faut dire que l'UN lui assure une majorité au Grand Conseil et elle est représentée au Conseil d'Etat par Edmond Turrettini. Le Travail de Nicole appelle alors la gauche à venir porter la contradiction aux orateurs de l'UN, voire, si cela est impossible, à tenter d'empêcher la réunion:
«Notre réponse aux réactionnaires doit être éclatante et de nature à enlever à tout jamais l'idée d'instruire un procès, alors qu'ils auraient tant à faire àjuger leurs flibustiers banquiers, leurs affairistes véreux, leurs officiers crapuleux, leurs marchands empoisonneurs publics, et toute la clique de petits <crevés> à la OItramare, Droin, Testuz, Steinmetz, ne méritent que la fessée. Tous à Plain palais, mercredi soir! » (24)
Le libéral Frédéric Martin, chef du Département de justice et police, prend la décision le 9 novembre au matin de demander au Conseil fédéral le renfort de l'armée, qui envoie une école de recrues.
En fin de journée, cinq mille personnes se rassemblent à Plain palais, mais les militants de gauche ne parviennent pas à rentrer dans la salle. La foule reflue vers le boulevard du Pont-d'Arve, devant le Palais des expositions, où l'anarchiste Lucien Tronchet, le communiste Francis Lebet, et Léon Nicole font des discours. A l'intérieur de la salle, les orateurs attaquent la gauche. Edouard Steinmetz compare Genève à une infection par «deux micro-organismes d'importation étrangère: Nicole de Montcherand et Dicker de Podolie» (25). Léon Nicole est en effet originaire de Montcherand dans le canton de Vaud et Jacques Dicker de la province de Podolie en Ukraine. Quelques militants de gauche réussissent à entrer dans la salle. Le communiste Gilbert Francioli tente de prendre la parole, mais il est sauvagement battu par le service d'ordre et expulsé sans connaissance. La police n'intervient pas (26).
A l'extérieur, la foule cherche à passer les barrages de police pour accéder à la salle. La manifestation est houleuse,
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9 NOVEMBRE 1932 23
mais non insurrectionnelle. Pourtant vers 21 h, Frédéric Martin demande à l'armée d'intervenir. Lorsque les cent vingt soldats de la compagnie commandée par le premierlieutenant Raymond Burnat arrivent sur les lieux, ils sont pressés par la foule, désarmés, des fusils sont brisés, des casques écrasés. Effrayé, Raymond Burnat donne l'ordre à ses hommes de faire feu: «Un coup, tirez bas, feu!» On relève treize morts et soixante-cinq blessés. Beaucoup de victimes sont des badauds. Parmi les morts on ramasse le dirigeant communiste André Furst et Francis Clerc, dont le propre fils est une des recrues qui ont tiré!
Après la fusillade, la foule reflue vers la rue de Carouge où une manifestation se reforme, conduite par les communistes et quelques anarchistes. Le cortège traverse la ville jusqu'à Cornavin en réclamant une grève générale de protestation, puis les gens rentrent chez eux.
La troupe fait face aux manifestants et aux curieux (Photo Paul Senn, Keystone).
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Les victimes à la morgue (DR).
Georges Oltramare, après une crise nerveuse, téléphone à 3 h du matin au Conseil d'Etat pour exiger l'arrestation de Léon Nicole. Mais Frédéric Martin a déjà signé un mandat d'amener à l'encontre de Léon Nicole (27).
Le lendemain, un mot d'ordre de grève générale est lancé pour le samedi 12 novembre. La grève n'est que partiellement suivie, les dirigeants modérés autour du syndicaliste socialiste Charles Rosselet cherchant l'apaisement. Le Parti communiste (PC) organise des obsèques pour André Furst qui réunissent au moins cinq mille personnes. Lorsque le cortège funèbre passe devant le Palais des expositions où se trouve la troupe, une mutinerie éclate, des vitres volent en éclats. L'Internationale est chantée (28).
La répression s'abat sur la gauche, plusieurs militants sont arrêtés dont Léon Nicole. Le Conseil d'Etat édicte en outre des lois sur l'ordre public, dites «lois Martin», en décembre. Des peines allant jusqu'à dix ans de prison sont prescrites contre «quiconque commet ou participe à des actes collec-
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tifs tendant à modifier, par la violence, la Constitution ou l'ordre constitutionnel du canton, à troubler ou à désorganiser les services ou établissements d'intérêt public, quiconque par paroles, écrits ou images, instruit autrui à commettre un tel acte». Idem pour «quiconque aura pénétré dans une dépendance d'une habitation, dans un atelier ou un chaI1tier». Les réunions et manifestations publiques doivent obtenir l'autorisation du Département de justice, des amendes et de la prison sont prévues pour les contrevenants. Le PS et l'Union des syndicats du canton de Genève lancent un référendum qui obtient 6900 signatures. Le peuple rejette ces «lois liberticides» en votation (29).
De leur côté, les communistes et les participants à la manifestation du 9 novembre sont exclus de l'administration en janvier 1933. «L'élémentaire nettoyage est commencé», proclame le journal du Parti radicaI (30).
Léon Nicole et dix-sept militants de gauche sont poursuivis par la justice, ils sont rendus responsables des événements. Le procès a lieu en mai et juin 1933 à la Salle Centrale. Sept accusés sont reconnus coupables d'émeute, Léon Nicole est condamné à six mois de prison, la plus lourde peine. Mais la population genevoise, qui a été choquée par la répression du 9 novembre, est indignée par ce procès. Elle le montrera en élisant un gouvernement à majorité socialiste, Léon Nicole sortant de prison pour devenir président du Conseil d'Etat. Quant à ceux qui peuvent être considérés comme les véritables responsables des événements, les dirigeants de l'UN, les membres du Conseil d'Etat, les officiers qui commandaient, ils ne seront jamais inquiétés. Le soir du verdict, plus de six mille personnes se réunissent à la Salle communale de Plainpalais et dans les rues avoisinantes pour protester. La police disperse les attroupements à coups de matraque poursuivant les manifestants jusque dans les cafés. Des manifestants sont arrêtés et condamnés comme cet ouvrier socialiste qui écopa de huit jours de prison pour avoir proféré les mots de «vieilles vaches» (31).
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maçonnerie, la juiverie et tout l'anonymat international, qui travaillent à l'anéantissement de la chrétienté» et «contre la pourriture du parlementarisme, l'étatisme, le cumul». Au sujet des juifs, le Front national veut «les rendre inoffensifs et les exclure du droit de bourgeoisie», c'est-à-dire de la citoyenneté (35). En 1937, le Front national conclut une alliance avec l'UN en lui laissant le champ libre en Suisse romande, La section genevoise du Front national rejoint alors l'UN (36).
FÉDÉRATION FASCISTE SUISSE
En octobre 1933, une Fédération fasciste suisse (FFS), autre parti fasciste proche de l'Italie mussolinienne, vient concurrencer l'UN, en réunissant un groupe autour du colonel vaudois Arthur Fonjallaz, du Parti agraire valaisan et de la Heimatwehr bernoise. L'article premier des statuts de l'organisation dit qu'«il a été créé, en date de décembre 1933, entre tous les Suisses patriotes, un mouvement totalitaire de renouveau du pays sur la base des anciennes traditions suisses, des doctrines d'abnégation individuelle et de réalisation de l'idéal patriotique suisse. Ce mouvement considère que Benito Mussolini, comme penseur et comme réalisateur, a créé une doctrine universelle qui s'applique aux problèmes de l'heure actuelle» (37). A la différence de l'UN, la Fédération fasciste suisse (FFS) s'étendra à tout le territoire national, et créera une section genevoise. Ce «faisceau» genevois ne comptera pas plus d'une centaine de membres et sera dirigé par l'entrepreneur Georges Piguet, l'architecte Georges Tarchini et le dessinateur-architecte André Lapierre. Arthur Fonjallaz fut reçu une quinzaine de fois par Mussolini qui lui offrit plus de 600'000 francs de l'époque. En 1934, la FFS lance une initiative visant à interdire la franc-maçonnerie. Cette dernière est, avec la gauche et les juifs, une des principales cibles de l'extrême droite qui publie régulièrement dans sa presse des listes de francs-maçons. Finalement cette
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initiative antimaçonnique est rejetée par le peuple en 1937, mais l'énorme travail de propagande de l'extrême droite fait monter le score du oui à 41 % à Genève. En 1936, à la suite de problèmes internes et financiers, la FFS est dissoute (38). La majorité des membres rejoignent l'UN. Une poignée de militants fondent le Mouvement helvétique, qui sera présent à Neuchâtel, Genève et dans le Haut-Valais. Ce parti fasciste fusionne en 1940 avec le Mouvement national suisse (MNS), une organisation pronazie. En janvier 1940, Arthur Fonjallaz est arrêté au moment de partir pour l'Allemagne avec des documents militaires confidentiels. Il est condamné à trois ans de prison.
JEUNES TRAVAILLEURS
Un autre mouvement apparaît sur la scène politique: les Jeunes travailleurs. Bien que n'appartenant pas strictement à l'extrême droite, puisqu'il s'agit d'une organisation catholique liée au Parti chrétien-social indépendant, les Jeunes
Les Jeunes travailleurs (DR).
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travailleurs sont organisés sur le modèle des fronts: port de l'uniforme, défilés, hiérarchie de type militaire, etc. De plus, les Jeunes travailleurs défendent les idées corporatistes, l'essentiel de leurs actions est mené contre la gauche (propagande, bagarres), et ils entretiennent de nombreux contacts avec les organisations d'extrême droite. Le chef des Jeunes travailleurs est André Ruffieux, qui sera conseiller d'Etat démocrate-chrétien de 1961 à 1973 (39).
JEUNESSES POLITIQUES NATIONALES
En juin 1934, les mouvements de jeunesse des partis bourgeois et de l'UN forment une union sous le nom 'de Jeunesses politiques nationales: «Les jeunes ne veulent plus d'un Etat laïque et désorganisé. Ils veulent que la Suisse devienne chrétienne, fédéraliste et corporative. Sur ces trois principes, ils sont absolument d'accord.» (40) Les Jeunes travailleurs rallient le groupement, les jeunes radicaux aussi, en 1935, avant de s'en distancer. Finalement les Jeunesses politiques nationales sont dissoutes en 1937, mais elles préfigurent l'Entente nationale réalisée en 1936 entre les trois partis bourgeois et l'UN (41).
L'UNION NATIONALE
L'UN est présente dans plusieurs cantons romands, surtout en Valais, mais ce n'est qu'à Genève qu'elle tient un réel rôle politique. D'ailleurs, malgré des statuts qui assurent l'indépendance des sections cantonales, c'est la section genevoise et Georges Oltramare qui dirigent véritablement l'UN romande. En 1933, le comité de direction de l'UN compte, outre Oltramare, Roger Steinmetz, Max-Marc Thomas, François Cramer, Albert Croset, Arnold Wyrsch et Paul Bonny, le rédacteur de L'Action nationale. Peu après, Max-Marc Thomas,
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qui n'a pas vraiment l'esprit de parti, le quitte, tandis que Arnold de Muller et Walter Michelle rejoignent. A sa fondation, l'UN pouvait compter sur les quinze députés au Grand Conseil de l'Union de défense économique (UDE). Aux élections de 1933, l'UN perd six sièges (42). Le groupe parlementaire de l'UN s'aligne presque systématiquement sur les positions des partis bourgeois, et ne se fait remarquer que par quelques esclandres. Aux élections communales de 1933, l'UN gagne huit sièges (sur soixante-deux) en Ville de Genève. En 1935, Théodore Aubert est élu conseiller national sur la liste de l'UN apparentée aux partis bourgeois (43). En janvier 1934, un débat a lieu au sein de l'UN pour définir sa position vis-à-vis des institutions républicaines. Pour les militants, les institutions démocratiques sont incapables de maintenir «l'ordre national», elles sont un obstacle à la «rénovation nationale»:
«Nous savons, aussi bien que quiconque, que ce ne sera jamais à coups de vote que nous instaurerons le régime nationaliste que nous préconisons. Nous pos- , sédons encore, Dieu merci, d'autres armes que des chiffons de papier à voter.. .» (44);
«Nous ressemblons, de plus en plus, à des soldats. Une grande cause nous a marqués pour l'abnégation et le sacrifice. Et, n'en déplaise au Conseil fédéral, nous avons tous déjà l'allure et dans le geste, dans nos rassemblements et nos cortèges, quelque chose qui nous désigne à la haine et au respect, comme si nous portions le même uniforme. C'est par l'ordre et la discipline que nous nous imposerons, cet ordre et cette discipline qui nous multiplient aux yeux de la foule, quand l'Union nationale défile, tambours et clairons en tête, dans les rues d'une Genève soudain ranimée. C'est l'esprit militaire qui nous protégera le mieux contre le déprimant esprit bourgeois, qui n'est pas l'esprit des classes moyennes.» (45)
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Georges Oltramare vers 1937 (Bibliothèque de Genève).
Le 13 février, l'UN renouvelle ses statuts conformément à sa nouvelle doctrine: «Le but de l'Union nationale est de restaurer la vie nationale, en dehors de toute idéologie démocratique, en évitant de recourir à l'illégalité, et de luttèr sans répit contre les entreprises marxistes.» (46)
L'UN avait d'abord installé son siège au Cours-de-Rive dans les locaux de l'UDE. Sous le nom de Cercle national, un club présidé par Arnold Wyrsch avait été créé dans ces murs. Ce club, ouvert aux militants de l'UN comme à d'autres militants d'extrême droite, offrait des livres, des jeux, et même une table de ping-pong. En décembre 1934, l'UN déménage au 80, de la rue du Rhône dans des locaux plus modernes et plus vastes comprenant une salle de réunion de quatre cents places, une salle de lecture, un bar-restaurant, et plusieurs autres salles et bureaux. La porte blindée du local est renforcée par des meurtrières, installées par Arnold de Muller, pouvant prendre sous un tir latéral ceux qui ten-
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teraient de la forcer. En outre, à partir d'avril 1937, l'UN reprend le local de la section genevoise du Front national au 2, place de Bourg-de-Four (47).
COMMISSION PRO DEO
C'est à cette période que se constitue la Commission Pro Deo «<Pour Dieu»). Son objectif est de rassembler les milieux conservateurs de différentes Eglises, de promouvoir un christianisme nationaliste et antisocialiste, et de concurrencer le Conseil recuménique jugé trop libéral. Un des dirigeants de Pro Deo est l'avocat genevois Jacques Le Fort. En 1934, Pro Deo organise une session réunissant une trentaine de personnalités de Suisse et de l'étranger. Parmi celles-ci Adolf Ehrt, qui dirige 1'Antikomintern, une organisation allemande liée au Ministère de la propagande du Ille Reich. Adolf Ehrt invite les participants à suivre l'exemple de l'Allemagne nazie (48). Il est aussi en contact étroit avec Théodore Aubert et son Entente internationale contre la Ille Internationale (49).
LA PRESSE DES ANNÉES TRENTE
En 1935, à la demande de la communauté israélite, le Conseil d'Etat interdit deux journaux à l'antisémitisme virulent: L'Homme de droite du frontiste Henri-Louis Servettaz, et Réaction, l'organe du nouvel OPN. L'extrême droite dénonce ces interdictions, L'Action nationale parle d'«arrêté d'exception projuif» (50). Une assemblée de protestation réunit mille cinq cents personnes au Victoria Hall. Les organisateurs sont l'Ordre politique national (OPN), l'Union nationale (UN), la Fédération fasciste suisse (FFS), le Front national et les Jeunes travailleurs. Les orateurs sont Oltramare et Steinmetz de l'UN, Jules-Ernest Gross, le rédacteur en chef de
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Réaction, et le chrétien-social Henri Berra (51). Reste que ces deux journaux ne sont pas les seules publications antisémites. On peut lire, par exemple, dans L'Action nationale que «si les juifs continuent à mener leur danse diabolique, ils vont au-devant d'un bain de sang comme ils n'en ont pas subi depuis la prise de Jérusalem par Titus. Après tout, la juiverie ne récoltera que ce qu'elle a semé.» (52) Et, par exemple: «De plus en plus, l' <économique> du youtre prend le pas sur notre <politique>. C'est par l'argent qu'il entend s'imposer. » (53) De l'autre côté, un quotidien antifasciste doit cesser de paraître à la suite d'une campagne menée par la droite et l'extrême droite. C'est Le Moment fondé par le Roumain Alfred Hefter en 1933. L'offensive est lancée en 1934 par René Payot, le rédacteur en chef du journal de Genève, pour qui «le très suspect organe du métèque Hefter apporte naturellement son misérable appui aux partisans du désordre. M. le métèque Hefter se mêle impudemment de nos affaires. Il va nous obliger à nous occuper des siennes.» (54) Il est suivi par Le Courrier de Genève qui dénonce le «juif roumain» qui «s'est introduit dans nos murs sous le manteau de l'information» (55). Ils parviennent à obtenir du Conseil fédéral l'expulsion de Suisse d'Alfred Hefter (56).
L'Italie finance à partir de 1936 une agence de presse, Radio-Press, dans le dessein de promouvoir sa politique étrangère. Une année plus tard, les services d'information de l'agence sont confiés à l'Entente internationale contre la Ille Internationale de Théodore Aubert. L'Italie verse un subside annuel de 50'000 francs à l'Entente à cette fin. Les Italiens créent ensuite une nouvelle agence, Telepress. L'agence, qui est dirigée par un ex-rédacteur du journal de Genève, Pierre-Eric Briquet, se présente officiellement comme une agence de presse indépendante et suisse. Selon l'hebdomadaire La Semaine, l'agence «n'est autre qu'une officine de propagande italienne et allemande, placée en fait sous la direction du journaliste allemand Reibstein». En effet, Telepress est un instrument de propagande de la politique de
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l'Axe. Sont abonnés à ses services le journal de Genève, La Suisse, la Tribune de Genève, la Tribune de Lausanne et L Impartial. A partir de 1940, Telepress envoie ses informations à des journaux alémaniques et français. L'ambassadeur de Suisse à Rome informe le conseiller fédéral Giuseppe Motta que Telepress est financée par l'Italie dans un dessein de propagande. L'affaire fait même débat au Grand Conseil. Pourtant les autorités suisses n'interdisent pas l'agence qui poursuit ses activités jusqu'en septembre 1943 (57).
L'ENTENTE NATIONALE
Aux élections fédérales de 1935, l'UN présente cinq candidats: Georges Oltramare, André Chamay, Gabriel Bovy, Gustave Mégevand et Théodore Aubert, président de l'Entente internationale contre la IIIe Internationale, bien que non-membre du parti. Seul Théodore Aubert est élu. Oltramare, devancé par Aubert de 130 voix, est très déçu. Il ne participera plus à des élections, et démissionne de son poste de député et conseiller municipal:
«Le parlementarisme stérilise tous les efforts, il brise tous les élans, il rend indispensable une démagogie alimentaire. Personne chez nous ne croit que la régénération que nous voulons pour le pays sortira des jeux de l'urne et des partis. Désormais, nous porterons nos efforts sur un autre terrain. (...) Le chef de l'Union nationale ne saurait perdre son temps dans les bavardages démocratiques.,, (58)
Pourtant, les trois partis de droite et l'UN se mettent d'accord sur une stratégie électorale pour battre les socialistes. Déjà pour les élections municipales de 1935, les quatre partis s'étaient apparentés. Les positions des partis bourgeois se rapprochent de l'UN sur certains points: corporatisme, défense du petit commerce, interdiction du Parti communiste.