Chaque 30 octobre, en Russie, grâce à Boris Eltsine, on pense à la «Journée du prisonnier politique», aux millions d'entre-eux
De cet article de Georges Nivat publié dans Nasha Gazeta (Genève) une information intéressante sur chawue 30 octobre définie par Boris Eltsine comme le «Journée du prisonnier politique», et cela depuis 1991. Boris a été vu uniquement comme un bouffon alcoolique ce qui est bien injuste. Eltsine Boris a organisé le retour des corps de Nicolas II dans l'Eglise de Pierre & Paul à St-Petersbourg et le 18 juin 1998. Et de plus, lors de la cérémonie le 18 juin 1998, Boris Eltsine, en tant que président de la Fédération de Russie a demandé pardon aux victimes de ces prédécesseurs communistes. Rien que cela montre qu'il avait un peu d'humanité au contraire des apparatchiks du PCUS!
Trilogue entre le Président, le Prisonnier et lÉcrivain
Georges Nivat, Ecrivain, 12.11.2009 | 09:4
http://www.nashagazeta.ch/blogs/trilogue-entre-le-pr%C3%A9sident-le-prisonnier-et-l%E2%80%99%C3%A9crivain
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Il se joue une étrange partie autour du prisonnier N° 1 de la Russie, Mikhaïl Khodorkovski, six ans de détention, envoyé dans un camp aux frontières de la Chine et de la Mongolie, mais actuellement en détention à Moscou du fait du second procès qui lui est intenté le premier létait pour délit fiscal, le second pour vol de pétrole...
Est-ce à lui que pensait le président Medvedev, lorsque le vendredi 30 octobre, dans son blog présidentiel, dont les principaux passages sont plus ou moins repris par la télévision, célébrant la «Journée du prisonnier politique», qui fut instaurée en tout début du régime de Eltsine, en 1991, il déclarait que la Russie ne devait jamais oublier ces victimes, et quaucune réalisation politique ou économique ne saurait justifier de pareils sacrifices humains. Déclaration audacieuse, dans un pays où le nom de Staline revient, où la station de métro "Kourskaïa", à Moscou , a été refaite avec les inscription à la gloire du guide des peuples qui lornaient autrefois (à titre de restauration historique).
Une émission de la radio indépendante Écho de Moscou était le soir même consacrée à ce blog du Président. Le journaliste en faisait un moment important, et peut-être un tournant, la reprise de la « déstalinisation ». Mais Écho de Moscou accompagne souvent ses émissions débats de questions auxquelles les auditeurs peuvent répondre en composant un numéro de téléphone pour les « oui », un autre pour les « non ». Cette enquête téléphonique montrait que la majorité des auditeurs non seulement ne croyaient pas à la déstalinisation, mais croyaient à 87 pour cent à une « restalinisation ». En le regrettant ou en sen félicitant. Quant à ceux qui prenaient leur téléphone pour intervenir dans lémission, ils étaient nombreux pour dire quil fallait nuancer, comprendre « le contexte », bref que la « Journée du prisonnier politique » ne les émouvaient pas. Alors, que conclure ? Le Président Medvedev veut-il éduquer la société russe daujourdhui ? Va-t-il contre la société ? à sa façon discrète, un peu guindée.
Le 8 octobre, lors dune rencontre avec une dizaine décrivains, le premier ministre Vladimir Poutine sest vu poser une question intempestive par le journaliste, historien et essayiste Alexandre Arkhangelski. Son émission « Et cependant » est considérée par beaucoup dintellectuels comme le dernier refuge du pluralisme à la télévision (cest sur la chaîne « Kultura », évidemment pas la plus populaire, léquivalent dArte). Comptez-vous libérer le prisonnier Khodorkovski ? La réponse fut : rien ne soppose à ce quil soit grâcié si lui-même en fait la demande. Mais le premier ministre ajouta une remarque sur le fait quil y avait des meurtres dans le second dossier, ce qui sonnait comme une vague menace.
Lioudmila Oulitskaya est un des écrivains les plus populaires daujourdhui, ses uvres tirent à plus dun million au total. Un de ses derniers romans, Daniel Stein, interprète, comporte une composante religieuse étonnante (qui ne reflète pas son propre engagement). Elle ne fait pas mystère de son opposition, et prolonge la tradition de lécrivain russe qui est plus quun écrivain : elle a fondé une association pour distribuer des livres aux orphelinats. La grande revue mensuelle Znamia vient de publier dans son numéro doctobre la correspondance dOulitskaya avec le Prisonnier N° 1 de la Russie, Mikhaïl Khodorkovski. Une correspondance qui va de lété 2008 à lété 2009. Oulitskaya commence sa correspondance avec le Prisonnier en se présentant : « Jai ma propre histoire. Je naime pas les riches. Jai un sentiment aigu de la justice sociale, jai honte pour les riches. » Autrement dit, rien ne la poussait à aimer loligarque Mikhaïl Khodorkovski, que Vladimir Poutine recevait dans son bureau encore peu de mois avant sa retentissante arrestation. Mais voilà, elle est « contre labsurde et contre larbitraire », donc elle est pour Khodorkovski et son coinculpé Lebedev. Léchange de lettres se poursuit du 5 octobre 2008 au 8 juillet 2009. Soljénitsyne pensait que la prison délivrait lhomme, Chalamov quelle le détruisait, rappelle-t-elle. Quen est-il pour vous ? « Vous êtes un homme dont on parle sans fin, pour les uns un lutteur et un homme politique hardi, pour les autres un repoussoir. » Le Prisonnier remercie lécrivain qui sintéresse à son sort. Il répond que la prison selon son expérience est une école danticulture, il ne partage donc pas le point de vue de Soljénitsyne, mais, ajoute-t-il, il arrive que des miracles se produisent : un homme brisé se décourbe, lui, le prisonnier, a vu, et voit ce miracle au camp sibérien doù il vient, et où il retournera sans doute. Lessentiel en prison, dit-il, est lautodiscipline. En fait ces deux expressions sont tout-à-fait soljenitsynienne
Lécrivain sétonne : nous vivons vraiment dans deux mondes différents. Essayons de nous connaître. Sur sa demande le Prisonnier raconte son enfance, il a compris que ses parents étaient des « chuchoteurs » cachant à l'enfant leur hostilité au régime soviétique. Lui a fait une carrière de komsomol, à uvré pour le pays dans le cadre soviétique, puis il a défendu la Maison Blanche sous Eltsine, lors du putsch de 1991. Une confrérie doligarques ? Non, il nie quil y en ait eu une, nous étions tous différents. Cest la reprise en main par le gouvernement de la chaîne privée « NTS » de télévision, en 2001 qui a été « son Rubicon ».
Dune lettre à lautre les discordances apparaissent entre le Prisonnier qui a été directeur dusine dans les années 1980, et lintellectuelle qui était une amie de Natalie Gorbanevskaïa, et, sans entrer dans la dissidence, était en désaccord avec le régime. Entre lentrepreneur qui a uvré dans lindustrie de la défense (et avec le KGB) et la pacifiste. Entre celui qui a aimé « le rocher » Eltsine et lopposante au dévergondage économique des années 1990. Khodorkovski nélude aucun sujet, par exemple il ne recourt pas à largument « tous enfreignaient la loi », simplement il ny avait pas de lois dans beaucoup de domaines. « Je ne suis pas un révolutionnaire, et si lon navait pas touché à NTS (la télé indépendante), je serais resté moins attentif aux autres événements. »
Lécrivaine voit dans la situation actuelle quelque chose de kafkaïen. Le Prisonnier pas tout à fait, il est un partisan de lÉtat fort. Toute lhistoriographie russe se divise entre « populistes « et « étatistes ». Il est étatiste en politique, et, sil est pour la globalisation en économie, il pense néanmoins que la division du monde en territoire nationaux durera longtemps encore. Et que lÉtat en Russie devra jouer un rôle encore plus important dans les quarante années à venir. Simplement (et il la dit dans une lettre ouverte au président Medvedev), actuellement lÉtat ne joue mal son rôle. Les braillards qui parlent de la grande Russie seront les premiers à courir sinstaller à New York. Lui ne le fera pas, il naime pas New York.
Mais lÉtat peut-il rester extérieur à la société, ne pas sappuyer sur elle ? La réponse du prisonnier est Non ! « Jen suis convaincu : une forme dorganisation « extérieure » de la société, selon notre conception daujourdhui, ce nest pas un État au sens direct du mot. Cest un régime doccupation, et il est inévitablement instable sil na pas dappui externe. » Mais attention, ce nest pas le cas du pays om discutent le Prisonnier et lécrivain : « Dans la Russie, aujourdhui, il y a un État. Que cela nous plaise ou non ! »
Ainsi le Prisonnier est plus étatiste que lécrivain en liberté. Pour lui le défaut de lÉtat actuel est son inefficience « son rôle, cest-à-dire sa participation à la vie de citoyens est inadéquat et restreint »
Ainsi la Russie a son Prisonnier, qui écrit du fond de sa geôle, entre deux comparutions au tribunal du quartier moscovite de Khamovniki, et défend paradoxalement un État fort pour la Russie (comme faisait lanarchiste Bakounine du fond de sa casemate de la forteresse Pierre-et-Paul), son Président qui tente dinverser le stalinisme rampant, son Écrivain libéral qui sessaie à polémiquer avec le Prisonnier. Se rencontreront-ils un jour ? Une lézarde est-elle en train de se dessiner ?