LES PROCES DE MOSCOU
Les procès de Moscou, une étude de Nicolas Werth, basée sur les archives soviétiques, publiée en 2006. Quelques extraits de cette étude qui fut ignorée par la majorité de média car elle révèle, 60 ans après, les véritables buts de ces parodies de justice.
INTERROGATIONS: LES AVEUX, « L'ESPRIT PUBLIC» ET LES PROCES
Les aveux
Pour tous ceux, de plus en plus nombreux, qui se sont mis à douter de la culpabilité des accusés, les aveux devaient rester, pendant de longues années, «l'une des plus troublantes questions posées à l'entendement humain » (Boris Souvarine). Pourquoi les accusés ont-ils donc confessé, avec un luxe inouï de détails, des crimes qu'ils n'avaient jamais commis? Cette question n'a pas manqué de passionner non seulement des historiens, mais aussi des romanciers et des philosophes, De nombreuses hypothèses ont été avancées. Aucune n'est définitive, car il existe probablement autant d'explications que de cas particuliers. Les raisons qui ont amené Boukharine à avouer, tout en tentant, entre les lignes, de faire passer un ultime message, sont sans doute très différentes de celles qui ont motivé la confession de Radek, par exemple. Les aveux résultent en fait de la convergence de facteurs très différents: destinée personnelle, choix idéologiques, pressions morales et physiques. Un bref exposé des principales hypothèses avancées nous
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aidera à mieux saisir les raisons des aveux, comme la façon dont cette troublante question a été perçue au cours du demi-siècle qui nous sépare des procès. Analysant, dès l'automne 1936, les aspects troublants du procès des 16, Friedrich Adler posait, un des premiers, un certain nombre d'interrogations sur la nature des aveux. Il soulignait notamment que ce «procès en sorcellerie » avait d'illustres précédents: «Les tribunaux ecclésiastiques avaient au cours du Moyen Âge reçu des milliers d'aveux par lesquels l'inculpé jurait avoir été en relation avec le diable en personne, avoir conclu un pacte avec lui, et avoir sur la base de ce pacte, commis toute sorte d'actes de sorcellerie. ». La remarque était judicieuse, mais pouvait-on vraiment comparer ce qui n'était pas comparable? Les aveux d'hommes du Moyen Âge, pour lesquels l'aveu après torture prenait figure de jugement de Dieu, et ceux de révolutionnaires marxistes, matérialistes, athées, dans les années 1930 en Union soviétique?
Pour Trotsky, qui se pencha à maintes reprises sur la question des aveux, on ne pouvait commencer à comprendre que si « l'on ne perdait pas de vue un seul instant que ces accusés avaient abjuré maintes fois leurs convictions au cours des années précédentes ». Dix années de capitulation avaient conduit la plupart des accusés à ne plus envisager d'autre voie que «la servilité hystérique », d'autre espoir de salut qu'en «une soumission absolue, qu'en une prostration totale » (2). Selon Trotsky, Radek était l'exemple le plus achevé de « bolchevik déchu, d'hystérique vidé ne s'arrêtant devant aucune ignominie ». Durant le premier procès, Radek avait publié dans la presse un réquisitoire particulièrement violent contre Trotsky, l'accusant d'être le chef d'une bande d'assassins fascistes, le «super-bandit organisateur de meurtres des meilleurs hommes du prolétariat mondial »3. À son propre procès
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(il fut l'un des deux accusés à sauver sa tête), il serait allé, après avoir conclu un marché avec Staline, jusqu'à mener l'instrUction contre lui-même (4)! On objectera à la thèse trotskyste qu'il est impossible de généraliser: les accusés des PROCES DE MOSCOUétaient loin d'être tous des « renégats », des ennemis décidés de l'ancienne opposition de gauche. Mouralov, vieil ami personnel de Trotsky, s'était refusé, jusqu'à son arrestation, à toute condamnation du trotskysme. Smirnov et Serebryakov, pour ne citer que les principaux, avaient «capitulé» de manière discrète, et sans renier leurs engagements passés.
Souvarine considérait que l'explication des aveux résidait non seulement dans les déclarations réitérées de rétractation dont les « vieux bolcheviks » avaient subi ou accepté la contrainte, mais, plus encore, dans la pratique générale du mensonge dans toutes les affirmations politiques et morales du régime. Cette pratique générale avait détrUit, chez les inculpés, les principes et les forces morales qui auraient pu s'opposer à l'aberration et à l'abjection des aveux. «La seule certitude, écrivait Souvarine, dans ces procès pleins d'incertitudes, c'est que tout le monde ment, le procureur comme les victimes visibles et présentes. Le mensonge est leur élément à tous, leur habitude, leur seconde nature. » (5) La source du dérèglement résidait, selon Souvarine, dans « l'immoralisme révolutionnaire » prôné, bien avant les bolcheviks, par Netchaiev et Bakounine: « Les bolcheviks ont hérité de cette conception et l'ont adaptée à leurs besoins et à leur époque. Pour eux, le monde se divise en deux: le Parti et le reste. Etre exclu du Parti équivaut à être chassé de la planète. Pour y rester, ils sont prêts à s'avilir, à se frapper la poitrine en public avec des restrictions mentales, à se dénoncer les uns les autres, à jurer obéissance et soumission perinde ac cadaver, quitte à recommencer dès que possible leurs manigances. » (6)
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Dans son célèbre roman, Le Zéro et l'Infini, publié en 1940, Arthur Koestler popularisa la thèse fameuse, largement admise après-guerre jusqu'au XXe Congrès, selon laquelle le vieux révolutionnaire (Roubachev dans le livre, personnage fortement inspiré de Boukharine), usé par la dégradation de la doctrine et les vicissitudes de la pratique politique, totalement isolé du monde extérieur, ne se résignant pas à désespérer des fins dernières de la Révolution, se laissait finalement aller aux aveux, consentis comme dernier sacrifice qui lui était demandé au nom de l'intérêt suprême du Parti... Les aveux, dans cette perspective, ne seraient que la forme la plus achevée de l'identification de l'homme politique à son Parti, la forme suprême du dévouement à la cause.
À l'appui de cette thèse, on a longtemps invoqué un passage célèbre de l'ultime discours de Boukharine: «Pendant trois mois, j'ai refusé de me confesser. Pourquoi? Parce que dans ma prison, j'ai fait un retour en arrière. Lorsque je me demande aujourd'hui.. si tu dois mourir, pourquoi meurs-tu? C'est alors qu'apparaît soudain avec une netteté saisissante un gouffre absolument noir. Il n'est rien au nom de quoi il faille mourir, si je voulais mourir sans avouer mes torts. Et, au contraire, tous les faits positifs qui resplendissent dans l'Union soviétique prennent des proportions différentes dans la conscience de l'homme. C'est ce qui m'a forcé àfiéchir le genou devant le Parti et devant le pays. »
Dans Humanisme et Terreur, le philosophe Merleau-Ponty devait reprendre, en les nuançant, certains aspects de la thèse de Koestler. Pour Merleau-Ponty, la clé des aveux se trouve plus précisément dans l'ambiguïté de l'histoire, dans le décalage tragique entre le destin, les choix du révolutionnaire et la raison historique. «Le tragique est à son comble, écrit Merleau-Ponty, chez l'opposant
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persuadé que la direction révolutionnaire se trompe [...J. Alors, il n'y a pas seulement fatalité - une force extérieure qui brise une volonté - mais véritablement tragédie - un homme aux prises avec des forces extérieures dont il est secrètement complice -, parce que l'opposant ne peut être ni pour, ni tout à fait contre la direction au pouvoir. La conclusion.. la division n'est plus entre l'homme et le monde, mais entre l'homme et lui-même. Voilà tout le secret des aveux de Moscou. » (7)
S'il est vraisemblable que la «mystique du Parti », « l'immoralisme révolutionnaire » ont joué un rôle important dans la plupart des capitulations politiques des opposants à Staline, ils ne sauraient être considérés comme l'élément d'explication décisif permettant de comprendre les aveux. La thèse du «sacrifice révolutionnaire» s'écroule en effet dès lors que l'on sait que les accusés n'ont avoué en général qu'au terme d'une longue résistance, qui ne s'est achevée, pour la plupart, que quelques jours avant l'ouverture du procès (8), que ces aveux étaient minutieusement établis, agencés, rédigés, répétés et appris par creur à l'issue d'une « collaboration » quotidienne et prolongée entre les inculpés et les juges d'instruction attachés à leur personne (9). Que la thèse de l'ultime sacrifice révolutionnaire fût une mystification, on en a deux preuves a contrario: des hommes qui n'étaient pas bolcheviks et n'avaient donc aucune raison de piétiner leur honneur pour la cause -les «intellectuels bourgeois» inculpés de sabotage et jugés au cours du procès du « Parti industriel », par exemple - ont avoué dans les mêmes termes et sur le même ton que les « vieux bolcheviks » (10). En revanche, de nombreux bolcheviks inculpés n'avouèrent jamais et furent liquidés sans figurer dans un procès public - d'où les nombreux dossiers manquants aux PROCES DE MOSCOU(11). Les aveux, indispensables pour l'accusation car ils constituent la seule
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« preuve» de culpabilité et un argument de poids face aux sceptiques, apparaissent en fait comme le fruit d'une subtile combinaison de méthodes de pression physique et morale de tous ordres agissant sur des individus ayant plusieurs fois abjuré, dans l'espoir, comme le disait Boukharine, « de ne pas sortir du courant et de ne pas être rejeté sur la rive » (12). Pour faire avouer les inculpés récalcitrants, les enquêteurs n'hésitaient pas à recourir - Khrouchtchev le reconnut dans son Rapport secret - à diverses « méthodes illégales d'instruction », euphémisme employé dans les années de la déstalinisation pour désigner toutes les formes les plus ingénieuses de torture physique. Il semble que la légalisation de la torture date d'un ordre secret qui suivit le meurtre de Kirov, sur l'emploi de la torture contre « les agents de l'espionnage étranger» qui « tenteraient de pénétrer sur le territoire soviétique ». L'usage de la torture se généralisa à partir du début de 1937 (13). La méthode la plus courante utilisée par le NKVD pour obtenir les confessions et briser la résistance des accusés était la « chaîne » - interrogatoire ininterrompu pratiqué, jour et nuit, pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, par des juges d'instruction qui se relayaient et empêchaient l'inculpé de dormir. La privation de sommeil, parfois les tortures physiques, les interrogatoires inlassablement répétés, l'isolement des mois durant, les menaces sur les membres de la famille, généralement aussi arrêtés, la « rupture de solidarité avec le groupe de niveau originel - en prison, les co-inculpés se combattaient farouchement par aveux interposés » (14) -, tout ceci désorganisait l'affectivité, obscurcissait le jugement, désarticulait le système de pensée et de références de l'inculpé, appelé à réorganiser progressivement «sa propre vision de lui-même dans la perspective de sa culpabilité » (15). Il s'agissait en effet non seulement d'arracher des aveux, mais de s'assurer que
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l'accusé ne se rétracterait pas au cours des débats publics. Des hommes brisés, physiquement et psychiquement, ainsi apparaissent les accusés, lorsqu'ils sont finalement, après plusieurs mois d'instruction, présentés au jugement public. La grande majorité des observateurs étrangers conviés au spectacle ont remarqué 1'« absence », la « distraction » des accusés qui portent tous, écrit le correspondant du Matin, « un masque d'indifférence complète et de détachement presque inhumain» tel que certains ne manquèrent pas d'échafauder l'hypothèse selon laquelle les inculpés avaient été drogués (16).
Un moyen ultime de pression devait assurer le bon déroulement du procès: la prise en otage des membres de la famille des inculpés, menacés de liquidation immédiate au cas où l'accusé ne jouerait pas le jeu jusqu'au bout. Il est indéniable que les menaces pesant sur la jeune épouse et sur le nouveau-né de Boukharine, sur les familles de Zinoviev et de Kamenev, la fille de Smirnov et celle de Krestinsky, pour ne citer que les exemples les plus connus (17), jouèrent un rôle déterminant dans la capitulation totale de ces accusés.
Enfin, comment ne pas penser qu'au moins pour les inculpés du premier procès, l'acceptation du marché « la vie sauve contre les aveux » était un pari à tenter, même si aucune garantie n'était offerte, si ce n'est celle, dérisoire, d'un texte juridique de circonstance? Une semaine avant l'ouverture du procès, sans doute pour briser les dernières résistances, un décret avait en effet rétabli les droits à la défense pour les accusés ainsi que le droit d'appel dans les trois jours qui suivraient la sentence. Ce texte devait évidemment rester lettre morte, et les condamnés furent exécutés avant même l'expiration du délai de grâce qui leur était légalement accordé pour faire appel. Dans ces conditions, la promesse de vie sauve contre les aveux
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ne devait plus guère faire illusion pour les accusés de procès suivants.
Soixante-dix ans après les étonnantes confessions des accusés des procès de Moscou, on cerne mieux le faisceau des motivations qui ont pu pousser des révolutionnaires prestigieux à descendre aussi bas. Loin d'être l'expression d'un ultime sacrifice révolutionnaire, les aveux apparaissent aujourd'hui, peut-être plus prosaïquement, comme le résultat d'un sinistre marchandage entre le juge et l'accusé, comme « le masque public d'un accord secret, d'ailleurs ambigu et généralement violé par l'une des parties » (18).
Si les juges n'hésitaient pas à violer l'accord secret conclu entre eux et les inculpés, ces derniers - du moins les plus brillants d'entre eux - tentèrent, chacun à sa manière, de faire passer, entre les lignes, un message. Ce message, souvent difficilement déchiffrable, devait faire comprendre à tout esprit un tant soit peu perspicace, l'ineptie des aveux. À la lecture du compte rendu sténographique des débats, on s'aperçoit qu'il n'est guère d'audience où ne s'instaure, pendant quelques instants, un curieux dialogue à double sens où le procureur et l'accusé semblent faire allusion à une règle du jeu secrète qu'on accuse ou que l'on se défend de violer. Les différentes formes de résistance utilisées par les accusés ont été répertoriées dans une étude déjà ancienne (19). Nous n'y reviendrons pas en détail ici. Parmi les plus brillantes, nous avons déjà évoqué celles de Rykov et de Boukharine, qui acceptèrent d'endosser la « totale responsabilité morale » des actes qui leur étaient reprochés, mais nièrent toute participation précise à ceuxci, dès que le procureur tenta d'entrer dans le détail des faits. Piatakov et Serebryakov recoururent eux aussi, moins systématiquement peut-être, à ce type de « défense ». Interrogé sur les instructions de sabotage qu'il avait transmises à ses collaborateurs, Piatakov expliqua qu'il ne pouvait
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entrer dans les détails, ayant donné ses instructions « sous une forme plus algébrique, sous une forme générale, sans concrétiser... » (21) Pressé d'expliciter la teneur de la conversation qu'il avait eue avec un co-inculpé à propos de la préparation d'un acte terroriste contre le camarade Staline, Serebryakov expliqua que «si cette conversation avait existé, elle n'aurait pu avoir lieu que sous une forme très générale » (22). Tandis que Radek échangeait avec le procureur des dialogues sybillins (23), Grinko et Zelensky «résistaient » en ne cédant que pas à pas aux questions qui leur étaient posées (l'aveu sur l'épisode du verre pilé dans le beurre occupe ainsi plusieurs pages dans la sténographie). Quant à Iagoda, ses réponses demeurèrent le plus souvent allusives. Il demanda à plusieurs reprises au tribunal la permission de ne pas répondre aux questions qui lui étaient posées, requête qui ne lui fut jamais refusée (24). Tout au long des procès, l'allusion et le non-dit viennent rappeler de manière discrète la véritable nature des aveux!
« L'esprit public » et les procès « En janvier commencèrent à paraître dans les journaux des articles sur le nouveau procès qui allait s'ouvrir. Le précédent procès, celui de Zinoviev et de Kamenev, avait fortement frappé l'imagination d'Olga Petrovna, mais, par manque d'habitude des journaux, elle ne l'avait pas suivi au jour le jour. Cette fois-ci, pourtant, Nataeha l'entraîna à lire la presse, et, quotidiennement, elles lisaient ensemble tous les articles sur le procès... C'était vraiment incroyable! Ces crapules voulaient tuer notre Staline bien-aimé. C'était eux, comme il s'était avéré, qui
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avaient tué Kirov. C'était eux qui provoquaient des explosions dans les mines, qui faisaient dérailler les trains. Et presque dans chaque entreprise ils avaient leurs créatures... Un soir, après avoir lu dans le journal l'énumération des crimes commis par les accusés, après avoir entendu la même énumération à la radio, Natacha et elle se représentèrent si nettement les bras et les jambes arrachés, les montagnes de cadavres mutilés, qu'Olga Petrovna eut peur de rester seule dans sa chambre, comme Natacha eut peur de marcher seule dans la rue, Cette nuit-là, Natacha la passa sur le divan d'Olga Petrovna. » (25)
Pour Olga Petrovna et Natacha, deux simples dactylos, héroïnes du remarquable récit de Lydia Tchoukovskaia, La Maison déserte) témoignage capital sur la «Ejovshina » (26), il ne fait aucun doute que les accusés des PROCES DE MOSCOUsont coupables, La trahison, le sabotage sont partout. Ni l'arrestation de son fils) brillant ingénieur, qu'eUe sait innocent, ni les jours et les nuits passés devant le parquet, parmi des centaines d'autres mères et de femmes dont le fils ou le mari ont eux aussi été arrêtés, n'entameront les convictions d'Olga Petrovna: seul son fils a été arrêté par erreur, quant aux autres, ils sont tous coupables. On n'arrête pas des innocents, les saboteurs sont partout, la patrie socialiste est en danger, Tous les témoignages littéraires portant sur cette période sont unanimes sur ce point: le nouveau démonisme est largement partagé par le petit peuple: si la vie est difficile, c'est qu'il y a trahison, si l'on mange mal, c'est qu'il y a de vrais traîtres. Ce démonisme explique en partie la vague de dénonciations, venant de simples citoyens, qui submergea parquets, tribunaux, rédactions de journaux, comités du Parti, aussitôt que les autorités encouragèrent publiquement la délation. Il est certain que le petit peuple, mis au pas dans les années 1929-1934, n'est
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pas mécontent de voir désormais le « haut » de la société touché et des personnages éminents du Parti montrés du doigt et désignés à la vindicte populaire, Il existe alors une sorte de connivence entre Staline et le petit peuple, une alliance tacite contre tout ce qui sent l'intelligentsia et la bureaucratie. La mobilisation populaire organisée autour de ce « rituel de liquidation » (27) que sont les PROCES DE MOSCOU a précisément pour but, nous l'avons vu, de magnifier l'image du guide protégé des forces du mal par le Peuple uni autour de lui.
Ce démonisme a, semble-t-il, deux origines. L'une, populaire, plonge ses racines dans cet ensemble de croyances magico-religieuses, véritable « démonologie rurale » (28) qui constitue encore, dans les premières décennies du régime soviétique, le centre de l'univers mental des masses. L'univers mental de l'ouvrier-paysan, qui, après avoir été chassé de son village, envahit (en la transformant profondément) la ville soviétique, reste en effet marqué par un certain nombre de croyances ancestrales en des forces mystérieuses, des forces du mal, des forces positives, une vision manichéenne du monde où s'affrontent ces différentes forces, La problématique des procès avec leurs héros (les dirigeants du Parti et de l'État) et leurs démons (les traîtres, les saboteurs, les espions, etc.) est parfaitement adaptée et assimilable par des masses déracinées et désorientées, brutalement projetées dans un monde en pleine mutation, qu'elles ne comprennent pas. Mais ce démonisme n'est-il pas aussi, comme le fait justement remarquer Moshé Lewin, «l'expression du psychisme et des valeurs des responsables d'un appareil d'État qui grandit au contact et en conflit avec une vieille culture rurale.,., la réponse d'une hiérarchie citadine semi-cultivée à ce qu'elle considérait comme les interrogations irrationnelles des masses » (29), La figure du complot se situe au point
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de rencontre d'une volonté politique et des prédispositions psychiques et culturelles d'une population désorientée, confrontée à une crise des valeurs, à une situation où, comme le dit une des héroïnes de La Maison déserte, « on n'arrive vraiment plus à s'y reconnaître ». Le désarroi et l'incompréhension de ce qui se passe dans le pays caractérisent aussi les réactions des intellectuels et des cadres directement menacés par la répression. Combien furent ceux qui, à l'instar de Constantin Simonov, crurent à la véracité des accusations portées contre les accusés? «Au printemps 1937; reconnaît Simonov, dans un texte qui ne devait pas être publié en URSS, quand j'appris le procès de Toukhachevski, de fakir et des autres commandants militaires - dans mon enfance j'avais vu Toukhachevski à plusieurs reprises -, je frémis, mais je crus à la véracité des faits que je lisais, à l'existence réelle d'une conspiration militaire, aux liens des conjurés avec l'Allemagne et à leur désir de réaliser un coup d'État fasciste dans notre pays. En ce temps-là, je ne voyais aucune autre explication aux événements. » (30) Comme Olga Petrovna, l'immense majorité des membres du Parti arrêtés étaient persuadés qu'ils étaient les victimes d'une terrible erreur judiciaire. Rares étaient ceux qui remettaient en question le discours officiel sur l'existence d'un complot généralisé. La première partie du Vertige, d'Evguenia Guinzbourg, reste le témoignage le plus remarquable sur la psychologie du responsable communiste, d'abord soupçonné, mis en quarantaine, puis arrêté et condamné. Avant d'être arrêtée, alors qu'elle se sait déjà surveillée, Evguenia Guinzbourg, jeune cadre du Parti, désorientée par le cours des événements, mais toujours persuadée de l'existence d'une vaste conspiration visant à renverser le pouvoir soviétique, ne pense qu'à une chose: aller à Moscou, jusqu'à Staline
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s'il le faut, prouver son innocence. À quoi sa belle-mère, vieille paysanne illettrée, mais perspicace, répond: «A qui pourrais-tu prouver ton innocence? Dieu est trop haut et Staline est trop loin! » (31) Bientôt, devant l'ampleur de la répression, qui touche un nombre sans cesse croissant de personnes, se met à circuler une étonnante « explication » des événements: des traîtres et des saboteurs ont investi, sous la direction de Ejov, le NKVD et éliminent les meilleurs bolcheviks du pays à l'insu de Staline! «Vous savez, Olga Petrovna, dit Alex, jeune ingénieur et meilleur ami du fils d'Olga Petrovna qui vient d'être arrêté, je commence à croire que c'est un sabotage colossal. Les saboteurs se sont implantés au NKVD et voilà leur sale travail. Ce sont eux, là-bas, les ennemis du peuple... Je n'y comprends plus rien, plus rien du tout. La seule chose que je voudrais maintenant, c'est parler entre quatre-z-yeux avec le camarade Staline. Qu'il m'explique ce qu'il pense de tout cela. » (32) Devant le peloton d'exécution, comme tant d'autres communistes condamnés, Iakir, persuadé qu'il tombait victime d'ennemis qui s'étaient infiltrés dans le commissariat du peuple à l'Intérieur, s'écrie: «Vive le Parti! Vive Staline! » (33) Un grand nombre d'intellectuels n'échappent pas à cette illusion. «Nous pensions, rapporte Ilya Ehrenbourg, sans doute parce que nous voulions le penser, que Staline ne savait rien des massacres insensés de communistes et de l'intelligentsia soviétique... Meyerhold me dit: "Ils cachent tout ça à Staline!" Un soir, je rencontrais B. Pasternak rue Lavruchensky, "Si seulement quelqu'un pouvait en parler à Staline!" chuchota-t-il, en agitant ses bras d'un air impuissant... » (34)
Les entretiens de Lydia Tchoukovskaia avec Anna Akhmatova révèlent des jugements plus perspicaces, de même que les mémoires de Nadejda Mandelstam (35). En
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réalité, les quelques témoignages littéraires dont nous disposons pour tenter de comprendre les réactions des Soviétiques, simples gens et intellectuels, face aux procès en particulier et à la « Ejovshina » en général, laissent encore bien des questions sans réponse. Une certitude ressort cependant: la peur, le désarroi, l'effondrement des valeurs, l'irrationnel l'emportent sur la raison, laissant le champ libre à l'absurde figure du complot, interprétée par chacun sur un mode différent: complot des accusés, pour les uns; complot des accusateurs pour les autres.
POUR CONCLURE. . .
Trois ensembles de documents, récemment déclassifiés, permettent aujourd'hui d'approfondir notre compréhension des grands PROCES DE MOSCOUsur les pistes ouvertes il y a plus de trente ans déjà par Annie Kriegel. Il s'agit des dernières lettres de Boukharine à Staline, Molotov et aux membres du Politburol, des comptes rendus sténographiques des Plénums du Comité central de décembre 1936 et de février-mars 19372, et de la correspondance échangée, lors du déroulement du premier PROCES DE MOSCOU(août 1936), entre Staline et ses plus proches collaborateurs (3).
Les dernières lettres de Boukharine à Staline, Molotov et Vorochilov éclairent les principaux ressorts de l'aveu tels que les avait analysés Annie Kriegel. «Les enquêteurs, notait-elle dans son essai Les Grands Procès dans les systèmes communistes, devaient s'affairer à pincer plus particulièrement trois cordes sensibles chez les responsables bolcheviques.. celles qui commandent le sentiment de culpabilité, l'esprit de zèle, la soif de vengeance. » (4 ) Des derniers écrits de Boukharine (y compris ceux rédigés avant même l'arrestation), se dégage avec force la propension de « l'enfant chéri du Parti », cornrne le surnornrnait Lénine, à reconnaître une culpabilité imaginaire et diffuse, qui déborde largement les motifs concrets dont il sera accusé par la suite. Cette disposition incitait Annie Kriegel à explorer la perspective psychanalytique, à évoquer le "surmoi
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fort » de personnalités « irrésistiblement conduites à développer un intense sentiment de culpabilité inconscient dès lors qu'elles se trouvaient en difficulté avec le Parti » (5). La source du dérèglement, du sentiment de culpabilité poussé à son paroxysme, est, bien sûr, la désignation du Parti comme mesure unique à laquelle se rapportent et s'étalonnent toutes les valeurs. La «faute », le «péché originel » (c'est en ces termes que s'exprime Boukharine), c'est la déviation de la Ligne, la perte de vigilance face aux « hommes à double face» infiltrés au sein du Parti, la « trahison » vis-àvis de Staline, qui incarne le Parti, qui «fait l'Histoire », Clamant son innocence personnelle, Boukharine reconnaît être écrasé par « les intérêts d'importance mondiale et historique» mis en oeuvre par le Parti-Staline (6). Face aux « grands plans », à la « grande et audacieuse idée de purge générale », l'erreur judiciaire qui frappe la « misérable personne » du prévenu n'est, comme l'écrit Boukharine, « sub specie historiae, qu'un point de détail, un sujet littéraire » (7).
Le « goût de l'émulation » et la « soif de vengeance », autres ressorts de la psychologie des accusés mis en mouvement durant le long cheminement qui va de la dénégation à l'aveu, transparaissent aussi admirablement dans les lettres de Boukharine, « Expulsion du Parti - fin de la vie » (8) : pour réintégrer l'un des cercles du pouvoir, même le plus modeste, reconquérir le statut privilégié de combattant du Parti, Boukharine est prêt à repartir en mission, au combat, pour« casser la gueule à Trotsky et Cie » (9),
Ces attitudes, soulignait Annie Kriegel, s'enracinent dans une culture politique communiste, marquée par des rites spécifiques, au premier plan desquels se placent la pratique de l'autobiographie, l'examen de passage à l'occasion des «purges » , les campagnes de « vérification de la carte du Parti » et autres contrôles périodiques, le rituel