LES PROCES DE MOSCOU
Les procès de Moscou, une étude de Nicolas Werth, basée sur les archives soviétiques, publiée en 2006. Quelques extraits de cette étude qui fut ignorée par la majorité de média car elle révèle, 60 ans après, les véritables buts de ces parodies de justice.
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de l'autocritique, Ces rites préparent le terrain pour l'aveu, parce qu'ils prédisposent le prévenu à réorganiser sa propre vision de lui-même dans la perspective de sa culpabilité, à reconstruire son parcours et sa vérité intime en confonnité avec la vérité officielle, bref, comme le dit Boukharine dans sa dernière déclaration lors de son procès, « à réviser tout son passé » (10).
Sur ces rites - notamment l'autocritique - les comptes rendus sténographiques des Plénums du Comité central de janvier 1933 et, plus encore, de décembre 1936 et de février-mars 1937 (à l'issue duquel furent arrêtés Boukharine et Rykov, les anciens dirigeants de l'opposition dite de «droite » à Staline) apportent d'éclairantes précisionsll, À la différence de nombreux dirigeants qui avaient accepté de faire leur autocritique, Boukharine, comme avant lui Enukidze, refusa de se plier au rituel, aussi bien lors du Plénum de décembre 1936 qu'au cours du Plénum de févriermars 1937, Des échanges entre Boukharine et les autres membres du Politburo ressort une extraordinaire distinction entre la culpabilité juridique et la culpabilité politique de l'accusé (12). Ce que ses collègues reprochent à Boukharine, qui rejette les accusations formulées par le chef du NKVD, Ejov, sur sa prétendue participation au «groupe terroriste trotskyste-zinoviéviste », c'est avant tout le fait que celui-ci ne reconnaisse pas sa culpabilité politique dans l'affaire, qu'il refuse d'admettre qu'il a fait preuve, depuis des années, d'« hypocrisie politique », qu'il ne se plie pas au rituel de l'autocritique, qu'il ne veuille pas, comme le dit Staline, «se nettoyer de la fange dans laquelle il est tombé », Molotov reproche explicitement à Boukharine de se comporter « comme un homme de loi, un avocat », lorsque celui-ci tente de démontrer qu'il n'entretenait aucun lien avec les « trotskystes-zinoviévistes », L'administration de la preuve, l'aspect juridique de la question n'intéressent pas le
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cercle des dirigeants staliniens où se déroule le huis-clos. Quand Boukharine explique, preuves factuelles à l'appui, qu'il n'a pas rencontré de trotskystes, quand il pointe les contradictions de ses divers accusateurs, quand il démontre l'inexistence des faits qui lui sont reprochés, ses collègues du Politburo lui répliquent que « les faits ne prouvent rien» car Boukharine« pue politiquement ». « Tu es un hypocrite politique, lui dit Molotov, et nous allons maintenant prouver juridiquement cette hypocrisie politique. » (13)
Les télégrammes échangés entre Staline (en vacances à Sotchi) et ses plus proches collaborateurs (notamment Ejov, Molotov, Kaganovitch et Ordjonikidze) en août 1936 apportent aussi des éclairages inédits sur la mise en scène du premier procès de Moscou(14). Il s'agit bien d'une mise en scène, dont Staline, ostensiblement parti en villégiature juste avant l'ouverture des débats, règle, en personne et à distance, les moindres détails: ce qui doit être relaté dans la presse (15), les personnalités étrangères autorisées à assister au procès (16), les notes à adresser aux divers gouvernements étrangers pour contrer la «propagande trotskyste» et la manière dont doivent être exploités, dans les journaux communistes étrangers, les mea culpa d'anciens dirigeants trotskystes pour l'heure épargnés (Radek, Piatakov, Rakovski) (17). Ces consignes d'ordre stratégique se doublent d'un constant ajustement tactique. Durant les cinq jours du procès, Staline est tenu informé, par Ejov et Kaganovitch, plusieurs fois par jour, du déroulement précis des débats, des rares incidents provoqués par tel ou tel accusé niant tel ou tel détail insignifiant. Il téléphone plusieurs fois par jour pour se faire préciser tel ou tel point qui lui paraît peu clair. Au moment où les accusés font encore leurs dernières déclarations, Staline répond déjà au « projet de verdict » expédié la veille de Moscou, alors qu'il reste encore deux longues journées de « débats judiciaires » (18).
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« En premier lieu, écrit Staline, le projet de verdict est correct en substance, mais il a besoin d'un polissage stylistique. En deuxième lieu, il faut rappeler dans le verdict, dans un paragraphe à part, que Trotsky et Sedov doivent être traduits devant le tribunal ou sont sous inculpation ou quelque chose du même genre. Cela a une grande importance pour l'Europe, aussi bien pour les bourgeois que pour les travailleurs. Il est totalement impensable de passer sous silence Trotsky et Sedov dans le verdict, car un tel passage sous silence sera compris comme le fait que le procureur veut traduire ces messieurs en justice, et que la cour est comme en désaccord avec le procureur. En troisième lieu. Il faudrait rayer les mots de la conclusion.. « le jugement est définitif et ne peut être soumis à appel ». Ces mots sont superflus et produisent une mauvaise impression. Il ne convient pas d'autoriser l'appel, mais ce n'est pas malin de l'écrire dans le jugement. En quatrième lieu, il faut reproduire en intégralité les titres d'Ulrich et des membres, et au sujet d'Ulrich il faut dire qu'il n'est pas le président d'on ne sait quelle institution, mais du Collège militaire de la Cour suprême. » (19)
De cet ensemble de correspondances échangées entre Staline et ses plus proches collaborateurs, c'est sans doute le dernier de la série qui est le plus éclairant, précisément sur la dimension pédagogique du procès. Il s'agit d'une sorte de bilan tactique rédigé par Staline deux semaines après la fin du procès, le 6 septembre 1936, peu de temps avant le remplacement de Guenrikh Iagoda par Ejov à la tête du NKVD.
« À Kaganovitch, Molotov. La Pravda dans ses articles sur le procès des zinoviévistes et des trotskystes a échoué avec éclat. La Pravda n'a pas fait un seul article expliquant de manière marxiste
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le processus d'abaissement de ces salauds, leur visage sociopolitique, leur véritable plateforme. Elle a tout ramené à une question personnelle, au fait qu'il y a des méchants qui veulent prendre le pouvoir et des gentils au pouvoir, et a nourri le public de ce fatras puéril. Il faut dire dans les articles que la lutte contre Staline, Vorochilov, Molotov, Jdanov, Kossior et autres est une lutte contre les soviets, une lutte contre la collectivisation, contre l'industrialisation, une lutte, par voie de conséquence, pour la restauration du capitalisme dans les villes et dans les campagnes de l'URSS. Car Staline et les autres dirigeants ne sont pas des personnes isolées, mais l'incarnation de toutes les victoires du socialisme en URSS, l'incarnation de la collectivisation, de l'industrialisation, de l'essor de la culture en URSS, par voie de conséquence, l'incarnation des efforts des ouvriers, des paysans et de l'intelligentsia laborieuse pour l'anéantissement du capitalisme et le triomphe du socialisme. Il aurait fallu dire que celui qui mène la lutte contre les dirigeants du Parti et du gouvernement de l'URSS, celui-là est pour l'anéantissement du socialisme et la restauration du capitalisme. Il aurait fallu dire que les discussions sur l'absence de plate-forme chez les zinoviévistes et les trotskistes, c'est un mensonge de la part de ces salauds et une illusion chez nos camarades. Ces salauds avaient bien une plate1orme. La substance de leur plateforme - c'est l'anéantissement du socialisme en URSS et la restauration du capitalisme. Parler ouvertement d'une telle plate-forme n'était pas avantageux pour ces salauds. D'où leur version sur l'absence de plate-forme, que nos andouilles ont cru sur parole. Il aurait fallu dire, enfin, que l'abaissement de ces salauds jusqu'à l'état de Gardes blancs et de fascistes découle logiquement de leurs péchés d'oppositionnels dans le passé.
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Lénine disait encore au Xe Congrès du Parti de la fraction ou des fractions que, si dans leur lutte contre le Parti elles s'obstinaient dans leurs erreurs, elles devaient inévitablement en arriver sous le régime soviétique jusqu'à la garde blanche, jusqu'à la défense du capitalisme, jusqu'à la lutte contre les soviets, elles devaient inévitablement se fondre avec les ennemis du pouvoir soviétique. Cette position de Lénine a reçu maintenant une confirmation éclatante. Mais malheureusement elle n'est pas utilisée par la Pravda. Voilà dans quel esprit et dans quelle direction il aurait fallu mener la propagande dans la presse. Malheureusement tout ceci a été raté.
6 septembre 1936, Staline. » (20)
Ce document éclaire indirectement les raisons de la mise à l'écart de Guenrikh Iagoda. En circonscrivant les crimes des accusés au seul terrorisme, forfait dont l'exploitation politique était assez limitée, en laissant de côté toute la « généalogie du crime », le chef du NKVD avait, aux yeux de Staline, « raté » la mise en scène du premier procès. La trahison découverte, le procès tenu, les coupables châtiés, l'ennemi strictement limité à la catégorie numériquement infime des trotskystes-zinoviévistes, l'affaire n'appelait pas d'autres développements. Quant à Staline, il trace ici l'argumentaire qui permet à la fois d'élargir le cercle des coupables, et de tirer de grandes « leçons historiques » des procès futurs. Ces «leçons historiques» seront parfaitement explicitées lors du troisième PROCES DE MOSCOU(mars 1938), le plus achevé du point de vue pédagogique. Grâce à l'ouverture des archives, on peut également replacer les trois grands PROCES DE MOSCOUdans le cadre, plus général, des quelque sept cents « petits » procès politiques publics, aujourd'hui redécouverts (21), de dirigeants communistes locaux, qui se tinrent, principalement durant
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la seconde moitié de 1937, dans un grand nombre de chefslieux de province et de district. Le point de départ de cette vague de procès, que les dirigeants staliniens qualifiaient, non sans une pointe de condescendance, de «procès agricoles » - les accusés mis en scène étant, dans leur grande majorité, des responsables de kolkhozes ou des dirigeants de districts ruraux, accusés de sabotage dans le domaine de l'agriculture et de l'élevage - fut une directive secrète signée par Staline le 3 août 1937. Adressée à tous les comités régionaux du Parti, la circulaire du 3 août informait les dirigeants communistes locaux de l'existence d'un vaste plan de sabotage de l'agriculture et de l'élevage soviétiques par des « ennemis du peuple » infiltrés dans les directions des kolkhozes et sovkhozes, les administrations locales chargées des questions agricoles, les stations de machines et de tracteurs, les comités de district du parti communiste. La circulaire exigeait le tenue immédiate, dans chaque district, de deux ou trois procès publics, avec une large couverture dans la presse locale et une forte participation de « simples kolkhoziens » comme témoins à charge (22). Cette circulaire fut suivie de plusieurs autres textes, en particulier d'une décision du Politburo, signée de Staline, en date du 2 octobre 1937, qui expliquait que la campagne terroriste des « ennemis du peuple » dans l'agriculture avait pris « de nouvelles formes particulièrement vicieuses» : «subversion bactériologique, se manifestant par l'inoculation massive de la peste et de la brucellose au cheptel» et «sabotage des laboratoires biologiques produisant du sérum ». Le texte exigeait la tenue de nouveaux procès publics, avec une vaste participation de kolkhoziens, contre les saboteurs, «particulièrement nombreux parmi les vétérinaires, les techniciens-zoologues, les assistants de laboratoires biologiques ainsi que les fonctionnaires des administrations locales de l'agriculture et des sovkhozes » (23).
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Théâtre politique à vocation pédagogique, ces procès se déroulaient sur un autre registre que le grand théâtre moscovite. Les accusés n'étaient pas, comme à Moscou, des dirigeants connus, des figures historiques du bolchevisme, accusées de crimes abominables et improbables (espionnage, haute trahison, conspiration dirigée contre l'Etat), et qui avaient avoué leur forfait. Dans les «procès agricoles », les prévenus étaient de petits notables locaux du Parti, qui s'étaient conduits comme «des seigneurs dans leur fief». Ils étaient accusés de forfaits tout à fait réels, ordinaires et communs - pour l'essentiel des abus de pouvoir envers leurs subordonnés, des mauvais traitements, des brutalités injustifiées, perquisitions illégales, coups et blessures, vols, extorsions, pots-de-vin, chantage, plans de collecte de produits agricoles irréalistes menés manu militari - bref, le quotidien de millions de kolkhoziens. Ici, l'accusation se fondait non pas sur les aveux des accusés, mais sur les plaintes des kolkhoziens, les lettres envoyées par milliers aux journaux, aux instances dirigeantes, au procureur, aux responsables du Parti. Ces procès publics, solennellement tenus dans le Palais du peuple du chef-lieu de district, répondaient à une autre fonction pédagogique que les procès de Moscou: ils devaient illustrer la sollicitude de Staline envers le «petit peuple » brimé par les « mauvais bureaucrates ». Le scénario populiste de ce théâtre politique, de ce carnaval où les humbles kolkhoziens, appelés à la barre pour témoigner des sévices qu'ils avaient subis, devenaient les héros du jour, tandis que les puissants étaient jetés à bas et couverts d'opprobre, était simple et accessible à tous. Il se présentait ainsi: les ennemis du peuple, regroupés en « cercles de famille » -le directeur de la station de machines et de tracteurs, le président du kolkhoze, le responsable à l'agriculture du comité de district du Parti et quelques autres acolytes - s'étaient frayés un chemin vers
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les positions-clés commandant le ravitaillement et l'économie agricole locale. Par leurs abus répétés, ces ennemis s'efforçaient de monter les kolkhoziens contre le régime.. Heureusement, des kolkhoziens actifs et conscients avaient réagi en écrivant des lettres aux dirigeants du pays. Cellesci restèrent longtemps bloquées par des ennemis du peuple infiltrés en haut lieu (d'où la tenue tardive de ces procès). Finalement, grâce à la vigilance et à la sollicitude de Staline et de ses plus proches compagnons d'armes, les ennemis du peuple, masqués en dirigeants locaux, avaient été délilasqués et traduits en justice. C'était le triomphe des petites gens, de ceux que Staline avait qualifiés de « petites vis de la machine », c'était le triomphe de la démocratie soviétique reconnue par la Grande Constitution stalinienne de 1936, le triomphe de l'alliance entre le peuple et le Guide. Ce scénario, reproduit et répété dans la presse locale, illustrait une dimension centrale du populisme stalinien, fondé sur une conception archaïque du politique, sur l'exploitation du mythe du « bon tsar » (24). Néanmoins, à plusieurs reprises, le déroulement de ce scénario, qui mettait en scène des acteurs locaux qui se connaissaient bien et s'étaient côtoyés quotidiennement, dérapa et échappa aux responsables du NKVD chargés de l'affaire. Ainsi à Kady (province d'Ivanovo), non seulement les accusés refusèrent publiquement d'avouer, mais les témoins appelés à témoigner des abus des tyranneaux communistes locaux allèrent « trop loin » dans leur charge, se lançant dans une critique en règle du « nouveau servage» introduit par la collectivisation forcée des campagnes et le système kolkhozien. Le tribunal s'étant transformé en lieu de débats incontrôlables, le procès public fut suspendu et l'expérience tourna court (25). Si l'épisode de Kady resta isolé, il semble, à la lecture d'un certain nombre de comptes rendus de procès du même type parus dans la presse locale (26),
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que la tenue de propos «politiquement incorrects» par les témoins appelés à la barre fut un phénomène fréquent. Ainsi (pour ne citer que cet exemple), dans un chef-lieu de la province de Smolensk, une kolkhozienne s'écria: « C'est notre camp qui a finalement gagné contre le vôtre! » (27), laissant ainsi clairement transparaître une vision du monde fondée sur l'opposition irréductible de deux camps: « eux» (les communistes, les bureaucrates, les « chefs », les « nouveaux nantis ») et « nous» (le «petit peuple paysan », les « nouveaux serfs »). Une vision du monde sans cesse dénoncée dans tous les rapports de la police politique sur « l'esprit public » (28). En revanche, personne parmi les témoins dont les propos furent rapportés dans la presse locale ne fit preuve de ce « monarchisme naïf» qu'attendaient les autorités de Moscou: on ne rendit pas grâce au « bon tsar» Staline, qui avait permis de réparer les injustices commises par ceux que le Guide avait fustigés en ces termes - « ces grands seigneurs qui considèrent que les lois soviétiques ont été écrites pour des imbéciles et qui agissent dans leur région comme des princes féodaux dans leur fief». Pour les kolkhoziens, c'était bien Staline le principal responsable de leur asservissement, des disettes et de la famine (29). Au bout de trois mois, l'expérience des «procès agricoles» prit fin (30). La mise en scène de pareilles parodies de justice requérait un savoir-faire professionnel, une longue préparation des témoins et des accusés. «L'amateurisme criminel » des fonctionnaires locaux du NKVD allait constituer, fin 1938-début 1939, après la fin de la Grande Terreur, l'un des prétextes de la purge de ceux qui, un an auparavant, avaient « raté » leur spectacle. L'apprentissage de la pédagogie était décidément un art difficile