LES PROCES DE MOSCOU
Les procès de Moscou, une étude de Nicolas Werth, basée sur les archives soviétiques, publiée en 2006. Quelques extraits de cette étude qui fut ignorée par la majorité de média car elle révèle, 60 ans après, les véritables buts de ces parodies de justice.
INTRODUCTION
Soixante-dix ans se sont écoulés depuis les sensationnels aveux des , compagnons de Lénine, jugés à Moscou au cours de trois grands procès publics, en 1936, 1937 et 1938, pour espionnage, sabotage, trahison, complot en vue de renverser le gouvernement soviétique et de restaurer le capitalisme en URSS.
Depuis une quinzaine d'années, l'ouverture - même partielle - des archives des instances dirigeantes du parti communiste de l'Union soviétique, du fonds Staline en particulier, a permis d'éclairer les mécanismes de fabrication de ces parodies judiciaires, leur fonction politico-idéologique, mais aussi de mieux les situer dans ce moment paroxystique de violence que fut la (1), Longtemps centrées sur la et la de Staline, sur la répression des cadres communistes, sur les grands procès publics, bref sur la de la Terreur, les études consacrées au cataclysme des années 1937-1938 s'orientent désormais davantage vers les mécanismes de la répression, la sociologie des groupes-victimes, les «grandes opérations secrètes de masse» , bref la «face conspirative» de la Terreur, Les grands procès de Moscou apparaissent moins, comme auparavant, au centre du dispositif, Ils n'en demeurent pas moins une pièce-maîtresse, un jalon capital de ce nreud de radicalisation cumulative que fut la «Grande Terreur» , un événement majeur de
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l'histoire de l'URSS tant sur le plan intérieur qu'au plan de l'évolution de l'image de ce pays à l'extérieur.
Dès leur ouverture, en effet, ces procès apparaissent comme un formidable événement spectacle, qui cristallise aussitôt un ensemble de mythes, d'images confuses que chacun a du lointain et mystérieux . Depuis les révolutions de 1917, aucun événement venu d'Union soviétique n'aura suscité un tel écho dans l'imaginaire social, n'aura été à ce point rapporté et commenté. Il n'est jusqu'aux quotidiens de province, pour prendre l'exemple de la France, qui ne consacrent plusieurs colonnes aux procès, durant tout leur déroulement. Les passionnent davantage les lecteurs, par ailleurs totalement ignorants des réalités soviétiques, que des sujets plus austères, et quasiment passés sous silence, tel la collectivisation forcée des campagnes ou l'industrialisation avec toutes leurs conséquences.
Dans un abîme d'ignorance, l'impact et le succès médiatique de l'événement sont immenses. En plein Front populaire, dans un monde de plus en plus menacé par la montée des fascismes, les procès de Moscou relancent, vingt ans après la campagne sur l'homme au couteau entre les dents, une vaste polémique sur l'URSS, dans une opinion publique plus divisée que jamais entre adversaires du bolchevisme et adversaires du fascisme. Déchaînant les passions, les procès deviennent immédiatement prétexte à extrapolation. La méconnaissance générale du contexte politique et social soviétique, le délire antibolcheviste des uns, la paralysie intellectuelle des autres, troublés par les aveux, mais se refusant à analyser de manière critique et rationnelle la nature du pouvoir stalinien, l'adhésion inconditionnelle des communistes occidentaux aux thèses soviétiques obscurcissent les jugements et ne permettent pas de dégager la véritable nature de ces procès. On a beau - à l'issue du troisième procès du
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INTRODUCTlON
moins - ne plus prendre les aveux à la lettre, on ne comprend pas, ou l'on ne cherche pas à comprendre, les mécanismes idéologiques, politiques et sociaux qui sous-tendent les procès de Moscou et en révèlent le sens et la fonction. Ces procès ne susciteront pas de crise de conscience majeure dans le mouvement ouvrier international. Ainsi, ces procès s'avèrentils doublement mystificateurs. Les aveux des accusés désorientent une large fraction de l'opinion publique mondiale, qui garde du déni de justice le souvenir de l'affaire Dreyfus, où l'accusé clamait son innocence. Aussi le montage, fort médiocre au demeurant, de ces parodies judiciaires, passet-il plus ou moins bien. Certes, la culpabilité des accusés est sérieusement mise en doute à l'étranger, dès 1937-1938 - en URSS le fantasme du complot est largement partagé par les masses - mais l'incertitude subsiste jusqu'aux de Khrouchtchev au XXe, puis au XXIIe Congrès du PCUS, qui jettent définitivement à bas tout l'édifice, déjà passablement lézardé, des procès.
Mais la mystification la plus efficace et la plus durable porte en fait moins sur la culpabilité même des accusés que sur le sens et la fonction de cet événement. Événement spectacle, les PROCES DE MOSCOUont aussi été un formidable événement-écran, qui a focalisé toute l'attention des observateurs étrangers conviés au spectacle et leur a caché tout ce qui se passait derrière et à côté. Les grands procès publics des compagnons de Lénine ont totalement masqué l'étendue de la répression qui frappa la masse des anonymes. Et, de ce point de vue, le fameux de Khrouchtchev, dont on connaît mieux aujourd'hui la génèse, ne contribua guère à faire connaître la de la Terreur (2). , comme l'écrivait Annie Kriegel, les procès de Moscou ont laissé l'impression - parce qu'ils étaient la face la plus ostensiblement visible de la répression - que la Grande Terreur était
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d'abord et avant tout une immense purge politique, plus sanglante que les autres, qui aurait frappé en premier lieu les cadres du parti, de l'économie, de l'armée et une partie de l'intelligentsia et des élites nationales non russes. Or, la Grande Terreur fut pour l'essentiel, c'est-à-dire pour 90% des victimes, une vaste opération d'ingénierie sociale visant à éradiquer, par des opérations ultra-secrètes, décidées et planifiées au plus haut niveau - par Staline, Nikolaï Ejov et ses plus proches collaborateurs au Politburo -, sur la base de quotas d'exécution et d'internement en camp de travail, tous les éléments et ethniquement qui, aux yeux des dirigeants staliniens, apparaissaient comme autant d'éléments d'une potentielle dans l'éventualité, désormais probable en 1937-1938, d'une guerre. Ces victimes 1500000 personnes arrêtées en 1937-1938, dont plus de la moitié furent exécutées - appartenaient à un ensemble hétérogène regroupant l'ensemble des «gens du passé», des «ex» - «ex-koulaks», «ex-fonctionnaires tsaristes», «ex-propriétaires», «ex-commerçants», «ex-socialistes-révolutionnaires», etc. -, ainsi qu'un nombre important de citoyens soviétiques ayant - ou ayant eu - des liens, professionnels ou de parenté, avec des pays considérés comme hostiles (Pologne, Allemagne, Japon, Finlande, Pays baltes). Sous sa face secrète, la Grande Terreur fut, dans une large mesure, le point d'aboutissement radical et meurtrier d'une gestion policière du social, de toute une série de mesures d'ingénierie sociale inaugurées avec la dékoulakisation (déportation sur la base de quotas de plus de deux millions de paysans en 1930-1933) et prolongées, en 1933-1935, par une politique de rafles-expulsions-déportations d'éléments, dans le cadre d'une politique de «passeportisation» et de «nettoyage» des villes. La découverte de cette «face secrète» de la Grande Terreur - sur laquelle
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INTRODUCTION
aucune documentation archivistique, permettant d'analyser les mécanismes de prise de décision, la mise en reuvre, les catégories et le nombre des victimes, n'était accessible jusqu'à ces dernières années - replace assurément les procès de Moscou une autre perspective, sans doute moins au centre du dispositif, position qu'ils ont longtemps occupée dans la mémoire, populaire et savante, de l'événement.
Mieux resitués dans leur contexte, les grands procès publics de Moscou n'en appellent pas moins l'historien à s'interroger sur les réactions qu'a suscitées l'événement, à suivre le cheminement de la démystification, à analyser le sens et les fonctions de ces procès dans l'idéologie et la pratique politique soviétiques des années 1930. Nous savons en effet aujourd'hui que les procès de Moscou - contrairement à la vision qu'en ont eu les contemporains - ont été autre chose et bien plus que le dernier acte de la lutte politique ayant opposé, durant plus de dix ans, Staline à ses principaux rivaux. Élément parmi d'autres, telles les purges du Parti, d'une pratique politique spécifique, les grands procès publics illustrent d'abord, de la manière la plus solennelle qui soit, un thème central de l'idéologie stalinienne, la figure du complot, résultat d'une formidable illusion politique marquée par le refus d'analyser les causes réelles des échecs et des difficultés d'un système qui affirme être parvenu au but qu'il s'était fixé: le socialisme.
Ces procès s'inscrivent aussi dans un contexte de conflits sociaux et politiques, niés par l'idéologie, dont les principaux protagonistes sont la masse des simples travailleurs, les cadres économiques et politiques des appareils locaux, les autorités centrales. Ces tensions et ces conflits (centre-périphérie, militants de base-cadres du parti, simples travailleurs-cadres de l'économie, jeunes promus du 1er Plan quinquennal-responsables de la période de la guerre civile) ont été longtemps passés sous silence,
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au profit d'une interprétation simpliste de la situation, résumée en un affrontement entre la et la vieille garde bolchevique restée fidèle à ses engagements révolutionnaires.
Une analyse précise du cadre idéologique et du contexte socio-politique dans lesquels s'intègrent ces procès permet d'en comprendre les multiples fonctions. Le rôle didactique de ces procès est capital, Vis-à-vis des masses, les procès sont l'occasion d'une extraordinaire mobilisation idéologique, populaire et populiste dont se servent les autorités centrales dans leur lutte contre tous les responsables présumés de l'application malintentionnée de la ligne du Parti, de la entre la ligne juste et sa réalisation, Chaque procès répond ainsi, à un moment donné, à une stratégie politique précise. Le procès politique, comme l'écrit la Pravda, est un . Rien n'y est laissé au hasard. La sélection des accusés, les thèmes de l'accusation, la teneur même des aveux, soigneusement par les instructeurs chargés de la préparation du procès, sont hautement significatifs: tous ces éléments doivent permettre de préciser, dans un moment d'extrême confusion, la catégorie particulière des de l'heure. Les leçons de chaque procès sont parfois ésotériques, Il arrive qu'elles soient controversées par ceux-là mêmes qui mettent en scène ces parodies de justice. Mais elles ont toutes un sens plus ou moins explicite, que l'historien se doit de déchiffrer.