Boukharine dévoré par sa Révolution

Noir sur Blanc. Minute 06.09.00

Parmi les millions de victimes du stalinisme, quelques figures se détachent, particulièrement pathétiques. Le suicide du poète Essenine, par exemple, arrache à l'inflexible Trotski ces paroles de compassion: “Il était trop tendre pour ce monde. ” Ce monde de liquidation physique de la bourgeoisie, puis des intellectuels, puis des paysans, et ainsi de suite, Nicolas Boukharine l'a quitté en tant que vieux bolchevik, proche de Lénine, une catégorie que Staline exécrait spécialement. “Enfant chéri du Parti ”, Boukharine était un brillant économiste, et aussi un personnage animé de bonté foncière, avec une fantaisie très spirituelle. Quand le monstre qui l'a porté sur les fonts baptismaux referme sur lui ses crocs, les hurlements de Boukharine sont déchirants. La revue “Communisme ” vient de publier six lettres inédites du malheureux. Les dernières. Mis en cause par les victimes du premier procès de Moscou, Kamenev notamment, l'ancien “opposant de droite” Boukharine écrit le 27 août 1936, au Politburo, copie à Vychinski: “... Qu'on ait fusillé ces salauds - c'est parfait: l'air a aussitôt été purifié.

Et le procès aura eu un énorme retentissement du point de vue international. C'est un pieu, un véritable pieu planté dans la tombe du vampire ensanglanté, tout plein de morgue, de cette morgue qui l'a conduit jusqu'aux services secrets fascistes!... ” Le 31 août 1936 à Vorochilov: “ ...Si vous pensez «il n'est pas sincère», mais me laissez quand même en liberté, alors vous êtes des lâches, et vous ne méritez pas qu'on vous respecte... ” Au même, le 3 septembre: “Penses-tu vraiment que je crois que vous êtes des lâches ou que je qualifie de lâche la direction du Parti? Mais non, je dis le contraire. ” A Molotov le 1er décembre 1936: “ ...Je sais parfaitement que votre devoir de dirigeants est de démasquer, d'attraper et d'exterminer toute la vermine... ” A Staline le 16 janvier 1937: “ En Espagne, je pourrai ressusciter et être très utile. Je ne pense pas que tu diras: "Et si tu t'enfuyais ?" [...] Mais je laisse ici ma femme b!en-aimée, mon fils, mon père, Nadia... ”Arrêté, jugé, les fusils chargés, le 10 décembre 1937, à Dougachvili, dit Staline, dit Koba: “ .. .Ma conscience est pure devant toi, Koba. Je te demande une dernière fois pardon. .. ”

Sous la direction de Stéphane Courtois, in revue cc Communisme” no 61, juin 2000, 160 pages, 100 F.

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