Lettre de Nikolaï Boukharine à Staline, 10 décembre 1937
Présentation par Nicolas Werth
Le 27 février 1937, alors que se déroule le plenum du Comité central, à l'ordre du jour duquel figure « l'exclusion du Parti de Boukharine et de Rykov », les deux anciens dirigeants de l'opposition dite « de droite », Nikolaï Boukharine et Alexei Rykov, sont arrêtés et incarcérés aussitôt à la Loubianka. Un an durant, jusqu'à l'ouverture du troisième grand procès de Moscou, le 21 septembre 1938, dont ils sont les accusés-vedettes, Rykov et Boukharine, ainsi que dix-huit de leurs co-inculpés sont soumis à d'interminables interrogatoires, qui doivent déboucher sur la rédaction, au mot près, des aveux publics que les accusés devront prononcer lors du procès échange de quel marché ? L'espoir d'une vie sauve, sinon pour eux, du moins pour leur famille ?
De cette dernière année de la vie de celui à propos duquel Lénine avait écrit dans son « Testament » : « Boukharine n'est pas seulement le plus précieux et le plus fort théoricien du parti, mais il peut légitimement être considéré comme le camarade le plus aimé du parti », nous ne savons quasiment rien.
Dans sa biographie, désormais classique, de Nikolaï Boukharine, parue en 1973, l'historien américain Stephen Cohen a tenté de donner une image cohérente de la dernière année du « dernier bolchevik », insistant sur l'extraordinaire détermination et la force de caractère de son héros. Il a souligné la cohérence de la « ligne de résistance » boukharinienne, depuis la lettre rédigée la veille de son arrestation (« Aux futures générations de dirigeants du Parti »), dans laquelle Boukharine dénonçait vigoureusement la « monstrueuse perversion » du système, symbolisée tout particulièrement par la toute-puissance de la police politique stalinienne[1] jusqu'à la manière dont il était parvenu à faire passer son propre « message historique » au cours du procès. Au cours de celui-ci, observe Stephen Cohen, Nikolaï Boukharine « se livre à une démonstration éblouissante, joue du sous-entendu, de l'allusion ou du discours codé... utilisant tous les moyens qui sont à sa portée, y compris une intervention finale en langue d'Esope, pour donner au rôle qu'on lui impose une signification historique différente de celle que Staline veut lui faire endosser ». Bref, il parvient à « transformer son procès en contre-procès du régime stalinien » [2].
Stephen Cohen récuse catégoriquement « l'idée fausse et très généralement répandue », selon laquelle Boukharine aurait accepté de se charger de tous les crimes afin d'effacer son opposition au stalinisme et de rendre par ce biais un « dernier service » au Parti et au mythe de son infaillibilité. Bref, la fameuse interprétation koestlérienne, popularisée dans Le Zéro et l'Infini[3].
En 1993, la revue russe Istocnik a publié le document que nous avons traduit et que nous présentons ici. Il s'agit d'une lettre adressée le 10 décembre 1937 par Nikolaï Boukharine à Staline, qui se trouve dans le fonds du Département spécial du Comité central (fonds 3, inv. 24) aux Archives présidentielles [4].
Ce document [5] nuance le portrait donné par Stephen Cohen dans le dernier chapitre de sa biographie. On y voit un Boukharine tragiquement conscient du fait que Staline incarne le Parti, qui fait l'Histoire, contre lequel, contre laquelle, nul ne peut avoir raison. Boukharine reste fasciné par Staline. Cette fascination, il l'avait confiée en des termes explicites au dirigeant menchevique Fiodor Dan, lors de son dernier voyage à l'étranger, au printemps 1936. À son interlocuteur, qui lui demandait pourquoi il faisait confiance à celui dont il parlait avec peur et aversion, à celui qu'il venait lui-même de qualifier de « petit homme mauvais » et de « démon », Boukharine répondit : « Vous ne comprenez pas, ce n'est pas à lui que nous faisons confiance, c'est à l'homme auquel le Parti fait confiance. Je ne sais comment c'est arrivé, mais c'est ainsi. Il est devenu le symbole du Parti. Les petites gens, les ouvriers, le peuple lui font confiance, c'est peut-être notre faute, mais c'est ainsi, et c'est pourquoi nous entrons tous, les uns derrière les autres, dans sa gueule grande ouverte, en sachant tous qu'il va nous dévorer. Et lui le sait parfaitement, et il n'a plus qu'à attendre le moment qui lui conviendra pour le faire » [6].
Fascination pour Staline, impossibilité de penser l'histoire en dehors du Parti et de son incarnation, espoir - aussi ténu fût-il, de vie sauve, ne serait-ce que pour ses proches, sans compter les épreuves des neuf mois déjà passés en détention - tout ceci obscurcit le jugement et limite l'horizon. La lettre de Boukharine a une réelle dimension tragique, qui humanise le héros bolchevik tel que l'a campé son principal biographe.
Notes :
[1] Dans cette lettre, qu'il confie à sa femme, Boukharine écrit notamment : « Je n'ai plus la force d'affronter cette machine infernale qui a acquis un gigantesque pouvoir et qui fonctionne à coups de calomnies et de secrets... La police politique est une organisation de bureaucrates dégénérés, sans idéaux, pourris et grassement payés qui utilisent l'ancienne notoriété de la Tcheka pour satisfaire le goût morbide du soupçon de Staline ». Boukharine maintient qu'il est totalement innocent, et s'adressant « aux futurs dirigeants du Parti », il écrit : « Ils devront dissiper le nuage monstrueux des crimes qui s'amoncellent sur cette époque terrible, nuage qui étouffe toute vie dans le parti... J'atteins peut-être au terme de ma vie, mais je ne perds pas espoir : tôt ou tard, l'Histoire balaiera ces horreurs qui me brisent le coeur... Sachez, camarades, que le drapeau que vous brandirez dans votre marche victorieuse vers le socialisme est aussi taché de mon sang ». Cette lettre fut, pour la première fois, citée par Roy Medvedev, Let History Judge : the Origins and Consequences of Stalinism, New York, Knopf, 1971, p. 182-184.
[2] Stephen Cohen, Nicolas Boukharine. La vie d'un bolchevik, Paris, F. Maspéro, 1979, p. 452-453.
[3] Le roman d'Arthur Koestler, Le Zéro et l'Infini (Paris, Calmann-Levy, 1945) a inspiré à Merleau-Ponty, en 1947, son essai philosophique Humanisme et Terreur. Koestler et Merleau-Ponty, chacun à leur manière, ont imposé, pour plusieurs décennies, le portrait de l'intellectuel bolchevique, incarné par Nikolaï Boukharine, moralement brisé et repentant.
[4] Il est précisé que cette lettre a été versée dans ce fonds le 2 décembre 1938. En 1956, copie de cette lettre a été envoyée aux membres titulaires et aux membres suppléants du Praesidium du Comité central, ainsi qu'aux secrétaires du Comité central.
[5] Qui s'inscrit dans une série, malheureusement incomplète, de lettres de Boukharine datant, pour l'essentiel, de la seconde moitié de 1936, publiées depuis l'entr'ouverture des Archives présidentielles. Cf. : lettres de Boukharine à Vorochilov, 31 août 1936, 3 septembre 1936 lettres de Boukharine à Staline des 13 et 24 août 1936 lettre de Boukharine à Andreï Vychinski du 27 août 1936, in Istocnik, 1993, n° 2, p. 4-18. Un certain nombre de lettres inédites de Boukharine, pour la période fin 1936-début 1937, sont en cours de publication dans le second volume de la Correspondance des dirigeants bolcheviques, 1928-1939, sous la direction de Oleg Xlevniuk, A. Kvasonkine (à paraître en 1999 aux éditions Rosspen, Moscou). Le document ici présenté reste, à notre connaissance, la dernière lettre adressée par Boukharine à Staline.
[6] « Il nous dévorera tous », texte de la rencontre F. Dan-N. Boukharine, Archives F. Dan, Institut d'Histoire sociale, Amsterdam, in Osmyslit' kult' Stalina [Comprendre le « culte » de Staline] ( Moscou, Progress, 1989), p. 610.