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4e de couverture: Vingt millions de morts: tel est, actuellement, le bilan très probable des événements décrits par les deux livres que réunit ce volume. Publié ici pour la première fois en français, Sanglantes Moissons relate la destruction de l'agriculture russe opérée par Staline au cours des années 1930, en trois étapes: l'élimination des koulaks, censés être les paysans les plus riches, puis la collectivisation des terres et le regroupement forcé des paysans dans des kolkhozes; la famine organisée enfin, qui fit cinq millions de victimes dans la seule Ukraine, dont Staline voulait briser l'identité nationale
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Notes de lecture: Chapitre VI, le sort des koulaks
Page 125. Du point de vue de la succession des événements, séparer dékoulakisation et collectivisation est trompeur, car elles se déroulèrent en même temps et furent deux aspects de la même politique. Mais le sort du koulak fut alors si différent de celui du paysan collectivisé qu'il semble devoir être traité à part. Il convient cependant de garder à l'esprit que, au même moment, le reste de la paysannerie subissait le processus douloureux de la collectivisation et que l'élimination des koulaks avait d'ailleurs des koulaks avait d'ailleurs en partie pour but de décapiter la résistance des paysans au nouvel ordre qui leur était imposé.
Comme nous l'avons vu. ce fut le 27 décembre 1929 que Staline annonça son intention de «liquider les koulaks en tant que classe».
[
] Mais, en 1930, la campagne connut son plein développement, et dans une atmosphère dintense hargne de «classe». Nous devons traiter le koulak comme nous avons traité la bourgeoisie en 1918. Le koulak malfaisant qui s'oppose activement à notre construction doit être envoyé à Solovky, le tristement célèbre camp de concentration de la mer Blanche.
Page 126. Les paysans furent particulièrement bouleversés par l'expropriation d'anciens paysans pauvres qui avaient travaillé dur pendant la NEP et avaient réussi à s'acheter un cheval ou une vache. Pour couronner le tout, le revenu moyen du koulak était inférieur à celui du fonctionnaire rural qui le persécutait en tant que représentant d'une classe fortunée.
Page 127. La politique de Staline était présentée dans les termes d'une analyse de classe, qui n'avait apparemment pas grand sens. Elle était par ailleurs destructrice sur le plan économique puisqu'elle aboutissait à la «liquidation» des producteurs les plus efficaces des campagnes.
Comme le précisent les déclarations officielles: «Par koulak, nous entendons le porteur de certaines tendances politiques très souvent discernables chez le sous-koulak, homme et femme». De la sorte, la dékoulakisation pouvait frapper n'importe quel paysans; et l'on fit un abondan usage de la notion de «sous-koulak», ce qui agrandit la
Page 128. catégorie des victimes bien au-delà des estimations officielles du nombre des koulaks, même les plus exagérées. De plus, contrairement aux instructions initiales, la dékoulakisation ne se limita absolument pas aux régions de collectivisation maximum.
La désignation de cet ennemi confortait cependant les préjugés marxistes des activistes du Parti.
Page 129. La résolution du 30 janvier 1930 donna une forme officielle au plan du Parti: elle s'appuyait sur le rapport de la sous-commission de Bauman distinguait 3 catégories de koulaks, et décrétait l'emprisonnement ou l'exécution des paysans dans la première - qui ne devait pas en compter plus de 63'000. Toutefois, dans les régions pour lesquelles nous disposons de rapports, le nombre de victimes, décidé exclusivement par la Guépéou locale, dépassa largement les quotas fixés et fut en réalité d'environ 100'000 au lieu des 63'000 prévus - ce que des historiens soviétiques ont récemment confirmés.
Page 130. D'après une analyse de travaux soviétiques récents, on peut conclure que les 3 catégories devaient à l'origine totaliser 1'000'065 familles. En décembre 1929, le Politburo avait parlé de 5 à 6 millions de personnes à dékoulakiser, ce qui revient à peu près au même (en 1927, on estimait que la famille koulak comptait en moyenne 7 membres, ce qui donnerait en fait de 7 à 7 et demi millions de personnes). Il est toutefois évident qu'avec le dépassement des objectifs pratiqué par les responsables locaux et l'adjonction des sous-koulaks, on excéda largement ce nombre. [
] Les comités régionnaux et autres dépassèrent en effet vite leurs quotas. Dans la région de Moscou, le nombre des exilés atteignit environ le double du chiffre fixé
En fait, les documents les plus officiels établissent que dans certaines régions, la dékoulakisation toucha de 14 à 20 % des fermes au lieu des 4 à 5 % initialement prévus.
Un autre auteur soviétique décrit la collectivisation en Sibérie: on élimine délibérément les meilleurs paysans; un ramassis de fainéants, de beaux parleurs et de démagogues s'impose et, et toutes les fortes personnalités sont persécutée, quelle que soit leur origine sociale. Deux autres
Page 131. écrivains font des récits similaires. Dans l'un d'eux (celui d'Astafiev), le rebut de la population, désormais au pouvoir, multiplie les provocations à l'égard des meilleurs paysans de façon à les faire envoyer au «Goulag».
Les premières arrestations massives (qui débutèrent fin 1929) furent opérées par la seule Guépéou. Elles visèrent les chefs de famille, dont beaucoup d'anciens soldats des armées blanches. Tous furent exécutés.
Au début 1930, ce fut le tour des familles. L'opération avait alors pris trop d'ampleur pour que la Guépéou pût continuer à s'en charger seule, et l'on mobilisa les activistes du Parti pour s'occuper de la déportation.
Page 132. Ces riches exploiteurs disposaient donc en moyenne d'1,4 cheval, 1,8 vache et 1,2 mouton par foyer!
Une seconde vague de déportation des koulaks fut officiellement décidée en février 1931. Elle fut beaucoup mieux préparée que la première; la Guépéou se procura des listes, mais des familles purent s'enfuir.
Page 133. A Podgorodnoye par exemple, village ukrainien de la région de Dniepropetrovsk, une femme jeta une gerbe enflammée en criant: «Nous avons travaillé toute notre vie pour notre maison; vous ne l'aurez pas. Les flammes l'auront!» Dès les premières phases de dékoulakisation, la presse soviétique relata de nombreux cas d'incendies volontaires, déclenchés contre les autorités et leurs agents.
On suggère parfois que chasser les koulaks des campagnes avait au moins une raison d'être sur le plan économique puisq'ils allèrent grossir la main d'oeuvre urbaine qui avait grand besoin de recrues en raison de la politique d'industrialisation accélérée.
Un decrêt ultrasecret du 12 février 1930 demandait que l'on veillât à empêcher les koulaks de quitter les campagnes pour l'industrie. et la
Page 134 remise en vigueur du passeport intérieur, le 27 décembre 1932, visait ouvertement à «nettoyer les villes des koulaks, des criminels et autres éléments antisociaux.».
Page 136. Staline dit à Churchill que la dékoulakisation était une affaire de «dix millions d'invidus». Il déclara en fait en 1933 que 15 % des foyers d'avant la collectivisation, qu'il qualifia de «koulaks» et «d'aisés», appartenant au passé (Staline , vol. 13, page 253). Comme il y avait 25'8308'080 foyers paysans en jui 1929, il s'agirait donc de 3'875'000 foyers paysans ou (à raison de 5 membres par familles) de 19,38 millions d'individus. Il conviendrait de soustraire de ce chiffre ceux qui parvinrent à échapper à la déportation d'une manière ou l'autre. Nous avons noté que, d'après les estimations soviétiques 20 à 25 % des koulaks se réfugièrent dans les villes. Pour un émigré ukrainien, cette proportion serait encore plus élevée, et il estime que le tiers des koulaks réussirent à échapper à l'exil. En partant de cette proportion, 13 millions de personnes auraient été déportées.
Page 137. Le chiffre de 10 millions de déportés est un minimum absolu.
D'autre part, quels que soient les chiffres que nous acceptions, il nous faut tenir compte des paysans, essentiellement des chefs de famille, qui furent arrêtés et fusillés ou «envoyés à Solovki». Nous avons noté que 200'000 personnes, classées dans la première caétégorie, furent arrêtées fin 1929-début 1930. (Et cette mesure ne concernait déjà pas uniquement les koulaks
).
Page 138. Au cours de l'été 1932, dans le cadre d'un programme accéléré, conçu à la hâte, des dizaines de milliers de prisonniers, paysans pour la plupart, furent débarqués à Magadan pour exploiter des filons d'or nouvellement découverts. Lorsque arriva l'hiver, terrible dans cette région qui est la plus froide de l'hémisphère nord, des camps entiers périrent, gardes et chiens compris. Des réscapés estiment qu'il ne survécut pas plus 1 prisonnier sur 50; et le nombre de victimes aurait été encore plus élevé l'année suivante.