LES TELEGRAMMES CHIFFRES DU KOMINTERN 1939-41
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MOSCOU-PARIS-BERLIN
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Expéditeur: D. [Géorgi Dimitrov 1]
Destinataire: [Parti communiste de Grande-Bretagne]
Date: 08/04/1940
Londres
Le premier mai a une extraordinaire importance en tant que première journée internationale de combat depuis [le début de] la guerre 2. Nécessaire [de] démontrer la solidarité internationale de la classe ouvrière et d'asséner un coup contre capitalistes fauteurs de guerre et harceleurs anti-soviétiques, aussi bien que contre leurs laquais dans les rangs des social-chauvins de la Seconde Internationale 3, les Blum 4, Jouhaux 5, Citrine 6, Atlee 7, Tranmael 8, Hoeglund 9 et Co[mpagnie].
La campagne de Mai doit se baser, du point de vue politique et organisationnel, sur les mouvements de paix déjà existants dans les
1 Secrétaire général du Comité exécutif du Komintern (*).
2 Le texte défmitif des directives pour le 1er mai 1940, bien qu' adopté le 4 avril, ne sera entériné par le Secrétariat du Komintern que le 9. Autres directives pour le 1er mai: supra, doc. n° 102 (06/04/1940) et infra, doc. n° 107 (09/04/1940).
3 L'Internationale socialiste. Voir supra, doc. n° 1 (22/08/1939).
4 Ancien président du Conseil du Front populaire (1936-1937, 1938).
5 Secrétaire général de la CGT (1909-1947).
6 Walter Citrine (1887-1982): membre du Parti travailliste, secrétaire général du Congrès des syndicats britanniques (Trade Union Congress, 1925-1946) et président de la Fédération syndicale internationale (1928-1945), élevé au rang de pair du royaume en 1946.
7 Clément Richard Attlee (1883-1967): leader du Parti travailliste (1935-1955), adversaire de la politique d'apaisement de Chamberlain, ministre du gouvernement Churchill (1940-1945), Premier ministre britannique (1945-1951).
8 Martin Tranmael (1879-1967): leader du Parti ouvrier norvégien en 1918, il souhaite l'adhésion au Komintern en 1919, mais rompt en 1923; fusionne ensuite avec le Parti social-démocrate et entre au gouvernement en 1935.
9 Zeth Hoglund (1884-1956): leader (1917-1918, 1919-1924) du Parti socialdémocrate de gauche suédois, devenu en 1921 le Parti communiste suédois. Il a rompu en 1924 avec le Komintern.
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divers pays et développer plus avant ces mouvements sur une large base de front populaire par en-bas, en luttant le plus fortement possible contre les leaders traîtres du parti travailliste et des syndicats et en les démasquant. Les formes d'action pour le 1er Mai doivent être adaptées aux conditions concrètes du pays, de la diffusion de tracts à la manifestation et à la grève. En plus de vos manifestations propres du 1er Mai, il est nécessaire, partout où les syndicats et d'autres organisations de masse organiseront légalement des réunions et des démonstrations, de lutter pour la participation organisée des ouvriers révolutionnaires sous nos propres slogans; nécessaire de distribuer des tracts et nos appels pour le 1er Mai dans les syndicats, usines et parmi les masses ouvrières, et également de porter cette campagne de Mai dans les régions rurales. Particulièrement important d'entrer en contact avec et d'attirer dans cette campagne la jeunesse, qui est la plus affectée par la guerre, de même que les femmes. Nécessaire de veiller à ce que la campagne de Mai, tout en tenant compte des conditions concrètes, trouve un écho parmi les soldats au front et à l'arrière.
Le mot d'ordre central est la lutte pour la paix contre la guerre impérialiste. Dans les pays belligérants: pour la fin de la guerre. Dans les pays neutres: contre l'entraînement du pays dans la guerre. Nécessaire de populariser le plus largement possible comme exemple l'attitude courageuse des députés français 1 et de développer la solidarité. Partout prendre position en faveur de la politique de paix stalinienne de l'Union soviétique correspondant aux intérêts de tous les peuples. Particulièrement important de souligner la signification internationale du traité de paix entre l'Union soviétique et la Finlande et la constitution de la république soviétique de Carélie-Finlande 2 et d'exposer fortement la campagne de harcèlement et de calomnies contre l'Union soviétique.
Soulignez fortement et concrétisez selon les pays les demandes pour l'amélioration des conditions matérielles des masses et pour le rejet du coût de la guerre sur les capitalistes. Nécessaire de proclamer des mots d'ordre concrets de lutte contre la réaction politique,
1 Sur le procès des députés communistes (20 mars-3 avril 1940), voir supra, n° 34 (14/10/1939), n° 83 (19/02/1940) et n° 88 (29/02/1940), n° 98 (23/03/1940), n° 101 (31/03/1940) et n° 103 (08/04/1940).
2 La guerre finno-soviétique. Voir supra, doc. n° 51 (11/12/1939).
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pour des libertés démocratiques. Proclamez la solidarité internationale avec tous les combattants contre la guerre persécutés, particulièrement en France et en Allemagne.
Nécessaire de demander de l'aide pour le mouvement de la libération des peuples coloniaux et opprimés, particulièrement pour la lutte de libération du peuple chinois contre l'impérialisme japonais.
Le 1er Mai doit être une démonstration de l'unité des travailleurs de tous les pays autour de l'Union soviétique sous la conduite du grand Staline, autour de l'Union soviétique comme bastion de la paix et point d'appui de tous les peuples opprimés du monde entier. Dans toutes nos campagnes de Mai, il est nécessaire de renforcer notre propagande de principe contre le capitalisme comme cause fondamentale des guerres et pour le socialisme comme solution finale.
D. [Géorgi Dimitrov].
Cote: 495/184/4 (sortie 1940), 13-15, n° de sortie 279. Grande-Bretagne [traduit de l'anglais].
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Troisième partie
LUTTER CONTRE l'ENVAHISSEUR OU NEGOCIER? POURQUOI PAS COLLABORER????????? JF
(avril-septembre 1940)
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PRÉSENTATION
Le 9 avril 1940, l'armée allemande envahit le Danemark et la Norvège, en riposte au débarquement des troupes britanniques. Si les combats cessent rapidement au Danemark, ils se prolongent durant près de deux mois en Norvège. Le 10 mai, alors même que la résistance des Norvégiens épaulés par les Britanniques se poursuit, la Wehrmacht engage une offensive massive et simultanée à l'Ouest, contre la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et la France. Le 14 juin, les troupes allemandes entrent dans Paris; le 22, les représentants du gouvernement et du haut commandement français signent l'armistice à Rethondes près de Compiègne.
La stratégie du Komintern reste inchangée
En dépit des événements, le Komintern ne modifie ni ses analyses ni ses orientations stratégiques. On continue de désigner la guerre comme «impérialiste» et «injuste », en insistant surtout sur les dangers provoqués par l'alliance franco-britannique. Le 10 avril, le Parti communiste danois reçoit une directive, élaborée la veille, où l'intervention allemande est décrite comme une riposte à l'agression anglo-française:
«La politique de guerre agressive et impérialiste de l'Angleterre et de la France en Scandinavie a eu comme conséquence des contre-mesures impérialistes de la part de l'Allemagne. Les principaux responsables sont les partisans de l'expansion de la guerre, à Londres, à Paris, et leurs agents, la Deuxième Internationale [socialiste]. Sont de même coupables les gouvernements scandinaves [...] 1.»
1 Directive du Comité exécutif du Komintern au Parti communiste danois. 9 avril 1940. Voir Natalia LEBEDEVA et Mikhail NARINSKI. éd., Komintern i Vtoraja Mirovaja Vojna [Le Komintern et la Seconde Guerre mondiale]. op. cit., tome l, p.331.
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Cette appréciation correspond à l'argumentation transmise par le comte Schulenburg, ambassadeur du Reich à Moscou, ainsi qu'à la réponse de Géorgi Molotov, qui lui a fait savoir que la direction soviétique comprenait les mesures prises par l'Allemagne en lui souhaitant un plein succès dans ses opérations défensives.
Les semaines suivantes, alors que les armées allemandes progressent, certains textes auxquels plusieurs télégrammes font écho témoignent de la persistance de cette ligne. Ainsi en est-il de la déclaration au peuple allemand du 24 mai 19401 ou du texte «Nous accusons » du 22 mai en direction de la population française 2. Dès le mois de juin, cependant, des documents d'une tonalité nouvelle sont élaborés, que ce soit la déclaration au peuple italien 3 ou différents textes à l'adresse des Français. Face au déroulement imprévu de la campagne de France, la direction de l'Internationale ainsi que les dirigeants soviétiques sont amenés à infléchir, non sans contradictions, certaines de leurs analyses et de leurs directives. Devant le renforcement de la puissance allemande, la diplomatie soviétique va s'efforcer de consolider les gains territoriaux de l'URSS en pratiquant une politique d'annexion en Bessarabie puis dans les Pays baltes, mais aussi en rééquilibrant progressivement la dénonciation de la «guerre impérialiste ».
Dans le maelstrom de la débâcle française
Mais passer les consignes n'est pas alors chose aisée. Pendant plusieurs mois, de la fin de mai à la fin de juillet 1940, les liaisons fonctionnent très difficilement. Réseaux de communication et filières de contact sont interrompus. Dimitrov envisage la réorganisation du centre de coordination de l'IC en Europe occidentale, en repliant le dispositif vers la Suisse 4. Les informations transmises ultérieurement d'Amsterdam par Daan Goulooze indiquent que cette solution est inapplicable, étant donné l'avancée des troupes allemandes. Bientôt, le déplacement vers la France est envisagés, mais le départ
1 Voir infra, p. 196.
2 Voir infra, doc. n° 124 (25/05/1940) et n° 128 (04/06/1940).
3 Voir infra, doc. n° 142 (04/07/1940).
4 Voir infra, doc. n° 106 (09/04/1940) et n° 109 (14/04/1940).
5 Voir notamment infra, doc. n° 122 (15/05/1940) et n° 132 (20/06/1940).
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de Paris d'une partie de l'organisation clandestine du PCF, puis la division de la France en plusieurs zones constituent de nouveaux obstacles à la reprise des liaisons. Des télégrammes échangés avec Eugen Fried, resté en Belgique, tandis que Jacques Duclos et Maurice Tréand s'installaient à Paris le 15 juin, attestent des mauvaises liaisons entre Paris et Bruxelles, mais plus encore entre Paris et Moscou 1,
À côté des télégrammes, dont la transmission est handicapée par l'absence d'installations radio adaptées, les informations passent sous la forme traditionnelle de courriers transmis par le service de liaison et sans doute par les ambassades soviétiques. De nombreux textes élaborés lors des multiples réunions du Secrétariat restent ainsi dans les cartons, du fait de l'évolution rapide des événements, mais aussi de l'impossibilité de faire parvenir les documents sur le terrain. Ainsi, l'article «Nous accusons» sur la situation française, adopté le 22 mai, paraît dans le Daily Worker dès le 24 mai, mais jamais dans L'Humanité 2. Ce contexte favorise évidemment les incohérences entre la politique de l'internationale et celle de ses sections. Les nouvelles directives n'arrivant pas à leurs destinataires, ceux-ci mettent en oeuvre une ligne politique jugée dépassée et bientôt en partie rectifiée.
Mais il faut également prendre en compte l'existence de sensibilités politiques différentes au sein de la direction moscovite comme dans certaines sections sur le terrain. De ce point de vue, le rôle de Maurice Thorez ou de Palmiro Togliatti s'affirme à Moscou, alors que celui, jusqu'alors décisif, d'André Marty s'atténue. On doit évoquer également les incertitudes et la prudence de Staline et d'Andreï Jdanov face aux sollicitations de Dimitrov et de Manouilski, qui réclament leur avis pour ajuster la politique de l'IC. Les multiples réunions du Secrétariat de l'Internationale durant la deuxième quinzaine de juin et son intense correspondance échangée avec la direction de l'État soviétique en constituent un bon indicateur.
Les textes élaborés à la fin du mois de mai attestent encore du maintien des analyses du Komintern, Ainsi, «Nous accusons », «Manifeste au peuple de France », achevé le 21 mai par Marty et
1 Voir notamment infra, doc. n° 139 (02/07/1940), n° 144 (09/07/1940), n° 146 (12/07/1940) et n° 156 (28/07/1940). 2 Voir infra, p. 196.
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Thorez et adopté le lendemain par le Secrétariat, renvoie dos à dos «la finance anglaise» et «le néo-impérialisme allemand », accablant d'un même mouvement le gouvernement, la bourgeoisie française, les socialistes Blum et Jouhaux. Tout au plus y dénote-t-on une sensibilité à la tragédie que constitue la débâcle française:
«Il faut que le peuple de France impose sa volonté, qu'il prenne en main son propre sort. Nous sommes sûrs que de notre peuple surgiront alors toutes les forces matérielles et morales qui lui pemlettront de sortir de l'abîme dans lequel l'a précipité la bourgeoisie et d'assurer son avenir 1.»
De même, la déclaration du 24 mai 1940, «Les communistes allemands et les derniers événements », continue de dénoncer le choc des impérialismes, appelant chaque peuple à lutter chacun contre son propre impérialisme 2. Il est frappant de noter l'absence de toute référence à l'agression nazie et à la menace qu'elle fait peser sur l'Europe. Ce document reste pendant plusieurs mois le texte de référence des communistes allemands, comme en témoignent les télégrammes de juillet 3. Cette particularité allemande se retrouve également dans les difficultés de reconstitution d'une résistance intérieure dans le Reich 4.
Les textes élaborés en juin 1940, cependant, présentent des accents nouveaux, en rupture avec l'analyse antérieure. Le 8 juin, le Secrétariat précise au Parti communiste néerlandais que sa ligne doit éviter toute collaboration avec l'occupant, développer une politique
1 RGASPI, 495/18/1321, p. 24. Original publié par Roger BOURDERON dans les Cahiers d'histoire de l'Institut de recherches marxistes, 1990, n° 42, pp. 54-57. La version anglaise parue le 24 mai 1940 dans le Daily Worker a été traduite par Stéphane COURTOIS dans Le PCF dans la guerre. De Gaulle, la Résistance, Staline; Paris, Éditions Ramsay, 1980, pp. 524-526. Voir infra, les ordres de diffusion par Stockholm, doc. n° 124 (25/05/1940) et n° 128 (04106/1940).
2 «Déclaration aux communistes allemands ", 24 mai 1940 (RGASPI 495/10a/317, pp. 22-27). Publiée dans Natalia LEBEDEVA et Mikhai1 NARlNSKl, éd., Komintern i Vtoraja Mirovaja Vojna, op. cit., tome l, Ibidem, pp. 347-352. Voir notamment infra, doc. n° 127 (04/06/1940).
3 Voir notamment infra, les accents de la déclaration allemande sur l'armistice franco-allemand du 22 juin 1940, doc. n° 153 (24/07/1940).
4 Voir notamment infra, doc. n° 111 (17/04/1940) sur Wilhelm Knochel et le projet de création d'une direction intérieure en Allemagne.
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autonome prenant appui sur les revendications économiques et sociales, et envisager la «constitution d'un front unitaire et populaire à la base pour la lutte pour les revendications quotidiennes des masses et pour la libération nationale du peuple hollandais» 1.
La déclaration du Parti communiste d'Italie (PC d'I), adoptée par la direction du Komintern le 28 juin 2, se veut également dénonciatrice de la guerre, dans laquelle Mussolini s'est engagé le 10 juin précédent:
«La ploutocratie fasciste, qui a opprimé l'Italie depuis dix-huit ans, a commis un nouveau crime, Elle a jeté notre peuple dans une guerre sanglante, »
L'appel à l'action contre la dictature fasciste, l'évocation de la capacité des communistes italiens à rassembler autour d'eux sur cet objectif, voilà qui renoue implicitement avec l'antifascisme PROSTALINIEN, Pour autant, la version définitive se contentera de dénoncer, selon la formule convenue, «l'impérialisme allemand», après que Manouilski aura corrigé le manuscrit initial, qui évoquait les «agresseurs allemands ». Le texte doit cependant beaucoup à l'influence de Palmiro Togliatti, dont le parcours a été singulier ces derniers mois. Libéré de prison en février, il réorganise à Paris puis en Belgique le PC d'I entre la France, les États-Unis et l'Italie même 3, C'est également à ce moment qu'il a ébauché des textes poursuivant la dénonciation du fascisme, alors même que l'état de «non-belligérance» de l'Italie, depuis septembre 1939, la plaçait en dehors des objectifs anti-impérialistes dictés par Moscou, Rappelé contre son souhait à Moscou, il est parti d'Anvers dans un cargo soviétique le 9 mai, n'arrivant à bon port que trois semaines plus tard, alors que la guerre était déjà largement engagée. Il va jouer désormais un rôle crucial, non seulement dans la refonte complète de la stratégie du PC d'I4, mais aussi dans la politique du Komintern,
1 «Directives au paru communiste hollandais du 8 juin 1940» (RGASPI 495/18/1321, p, 142).
2 Voir infra, doc, n° 142 (04/07/1940).
3 Sur les projets de Togliatti en avril 1940, voir infra. doc. n° 113 (22/04/1940).
4 Sur la réorganisation du PC d'I en juillet 1940, voir infra, doc, n° 154 (27/07/1940),
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PCF: le télégramme du 22 juin 1940 ou l'occasion manquée
Pendant l'été de 1940, la situation française et l'orientation politique du PCF constituent la question centrale pour la direction du Komintern et mobilisent une grande partie de son activité, Dans un premier temps, il s'agit d'ajuster la politique communiste en France à une situation déconcertante pour les dirigeants du Komintern et de l'URSS, Dès la fin du mois de juin, ils sont confrontés aux problèmes soulevés par l'action sur le terrain d'une direction du PCF réellement autonome, du fait des problèmes de communication; cela signifie notamment qu'elle est restée à l'écart des nouvelles élaborations moscovites et qu'elle tente de mettre en oeuvre une ligne politique fortement amendée. Désormais, la question française concerne la politique de l'Internationale et de l'Union soviétique au plus haut niveau, et fait l'objet d'un suivi au jour le jour par leurs principaux dirigeants. Les télégrammes constituent des pièces décisives pour reconstruire la dynamique de la décision au sein de ces instances, désormais analysable grâce aux archives du Secrétariat du Komintern, dont certaines sources ont été publiées, d'autres consultées par les historiens, mais qui sont aujourd'hui inaccessibles directement,
Le télégramme du 22 juin 1940 étonnera le lecteur, par comparaison avec les directives pour le 1er mai, dernier grand document transmis précédemment 1. Les différences ne tiennent pas seulement au nouveau contexte. L'effondrement militaire français, le déploiement de la puissance allemande n'expliquent pas tout: l'accent mis sur la défaite, l'humiliation, l'asservissement à l'étranger, l'appel à défense d'une France indépendante et libre semblent arriver en rupture brusque avec l'analyse antérieure. Ce changement de discours est-il lié, comme en septembre 1939, à un ordre de Staline relayé par le Komintern? Il semble bien que le processus ait été tout à fait différent: les infléchissements sont progressifs, résultant de nombreuses réunions et discussions de l'ensemble du Secrétariat du Komintern, avec l'aval de Staline et à l'instigation de Maurice Thorez, dont le rôle s'affirme dès le mois de mai.
1 Voir infra, doc. n° 107 (09/04/1940) et n° 134 (22/06/1940),
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Les différentes versions de la déclaration sont révélatrices des télescopages entre la doctrine fixée depuis l'automne 1939 et une conjoncture qui impose des retouches, sinon des accrocs significatifs. Du 4 au19 juin 1940, cinq textes sont successivement élaborés et remaniés: l'argumentation, dès le début du mois, quitte le seul terrain du refus communiste de la guerre et de la dénonciation des deux « blocs impérialistes ». Les thèses du 4 juin précisent:
«Dans la situation nouvelle, le mot d'ordre de lutte pour la paix, pour la cessation immédiate de la guerre ne suffit plus. [...] Les travailleurs sont hostiles à la bourgeoisie française, à la guerre impérialiste. Ils sont aussi hostiles à la bourgeoisie allemande. »
Tout en se défendant de prôner le défaitisme, elles insistent sur la responsabilité des assemblées parlementaires et réclament de nouvelles élections:
«Il faut donner la parole au peuple. Il faut procéder à de nouvelles élections générales pour une Assemblée populaire nationale, en assurant le vote des soldats et des femmes. »
Ce mot d'ordre signale bien la permanence de la logique anticapitaliste de la ligne et l'irréalisme d'une position intenable dans les circonstances du moment 1.
Le 8 juin, un projet de déclaration du PCF insiste longuement sur la faillite des classes dirigeantes et des politiciens français. Tout en réaffirmant la nécessité des solutions révolutionnaires, le texte reconnaît que la situation n'est pas favorable, et se défend de «poser la question du pouvoir» 2. Cette affirmation prudente, écho des bruits répandus dans l'état-major français par ceux qui, comme le général Weygand, agitaient le spectre d'une guerre populaire, n'est pas relayée par des propositions politiques crédibles. Le texte se contente d'aligner un catalogue de mesures contre les généraux, les différents responsables de la guerre, les profiteurs, et pour le rétablissement des libertés, notamment en faveur des communistes et de leur presse.
1 «Thèses du 4 juin 1940 (projet) »,4 p. (RGASPI, 495/10/83).
2 «Projet de déclaration du PCF », 8 juin 1940 (RGASPI, 495/10/83).
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Mais, à partir du 11 juin, la tonalité des réunions change, ainsi que celle des documents adoptés: l'effondrement militaire français, la nécessité d'une prise de position internationale à son sujet provoquent de grandes discussions, et justifient la participation de Thorez, bien qu'il ne fût pas membre de la commission politique du Secrétariat. L'adoption, le 19 juin, d'une déclaration, résulte d'une évolution dont témoignent les versions successives du texte. C'est seulement les 17 et 19 juin que sont introduites des modifications substantielles qui le transforment radicalement, puisqu'est désormais envisagée la possibilité de soutenir un gouvernement qui procéderait à une mobilisation totale face à l'invasion:
«Désormais, il s'agit de l'existence même de notre peuple comme nation souveraine, de l'existence de la France comme État indépendant. L'impérialisme allemand est passé à l'exécution de son plan d'assujettissement de la France. [...] Dans la situation présente, les communistes s'affirment hautement pour la défense la plus énergique de la France contre l'invasion étrangère. [...] Le Parti communiste est prêt à soutenir le gouvernement dans la réalisation du programme proposé, prêt à le soutenir dans la, mesure où ce gouvernement mobilise effectivement toutes les ressoùrces, toutes tes terres du pays, pour qu'il organise honnêtement la défense du peuple et de la France contre l'invasion 1.»
Dans son ultime mouture, le texte du 19 juin propose la réorganisation du haut commandement, l'armement du peuple et la constitution d'un gouvernement fort, composé d'hommes fidèles à la cause populaire. En dépit du caractère irréaliste et déjà dépassé de la plupart des mesures envisagées, celles-ci résonnent d'une foi indéniable dans l'avenir national, dont la défense retentit déjà comme un programme:
«Il se pourrait que nous ayons à souffrir des calamités et des douleurs encore plus grandes, mais nous gardons une confiance profonde dans les forces et dans l'avenir de notre peuple, dans l'avenir de la France. Notre peuple ne disparaîtra pas. Les forces ténébreuses des traîtres, des exploiteurs, des spoliateurs, des envahisseurs ne réussiront pas à briser
1 «Déclaration du Parti communiste de France", texte du 17 juin 1940 (RGASPl, 495/18/1321).
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la volonté redoutable et l'esprit de liberté de notre peuple. La France ne disparaîtra pas 1.»
Les directives adressées au PCF, le 22 juin, conservent des accents identiques, où se mêlent les conseils tactiques en vue d'une réorganisation du parti à la faveur du chaos) et une orientation stratégique de résistance aux occupants 2. Les mots d'ordre qu'on retrouve quelques semaines plus tard, dans l'appel dit «du 10 juillet 3 » sont formulés pour la première fois.
D'un côté, l'occupant est indéniablement dénoncé en tant qu'envahisseur, mais, de l'autre, il peut être sollicité pour assurer un certain retour des communistes à la légalité; cela vaut pour la reparution de L'Humanité comme pour la réoccupation des mairies communistes par les édiles déchus de leur mandat. Ces directives contradictoires traduisent en fait des hésitations, sinon des divergences, au sein de la direction moscovite. En tout état de cause, le Komintern n'interdit pas aux dirigeants communistes de retour à Paris des initiatives en direction des autorités allemandes. En même temps, il était illusoire que la nouvelle thématique préconisée soit acceptée telle quelle par l'occupant.
Cette politique d)ajustement est complexe à mettre en oeuvre, car elle met en cause la diplomatie soviétique. Dimitrov se fait le porte-parole de ce qu'il appelle la «position des Français», en expliquant que le projet de déclaration a été élaboré par Thorez, Marty, Arthur Ramette et Raymond Guyot, et qu'il semble convenir à la nouvelle situation sans nuire aux intérêts de l'URSS. Il transmet également les projets de documents à Jdanov et à Molotov 4. L'absence de réaction claire de Staline témoigne certainement de la stupeur et de l'inquiétude dans lesquelles la débâcle française a plongé la direction soviétique.
1 «Déclaration du Parti communiste de France», texte du 19 juin 1940 (RGASPI,495/18/1321).
2 RGASPI, 495/18/1321 et télégramme du 22/06/1940 (RGASPI, 495/184/8), publié infra, doc. n° 134.
3 Voir infra, doc. n° 173 (04/09/1940).
4 Lettres de Géorgi Dimitrov et Dimitri Manouilski à Staline (10 juin 1940); de Géorgi Dimitrov à Andreï Jdanov et Viatcheslav Molotov (Il juin 1940); de Géorgi Dimitrov à Andreï Jdanov (16 juin 1940). où il réclame une réponse de Staline (RGASPI. 495/74/519, pp. 19,41).
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En France, Tréand et Duclos négocient avec Abetz
De fait, les principaux dirigeants sur le terrain, Eugen Fried, Jacques Duclos et Maurice Tréand, sont largement livrés à eux-mêmes et ne parviennent pas à véritablement se concerter. Dès le 15 mai, Duclos et Tréand, qui résidaient à Bruxelles depuis octobre 1939, reçoivent du Komintern la consigne de regagner la France 1, mais c'est seulement le 15 juin, soit le lendemain de l'entrée de la Wehrmacht à Paris, qu'ils y parviennent, dans une voiture diplomatique soviétique 2. Fried, qui les a accompagnés à Paris, n'y reste qu'un jour avant de reprendre le chemin de Bruxelles. Ils résident deux jours à l'ambassade soviétique, puis retrouvent le contact avec l'organisation du parti laissée sur place par Benoît Frachon, qui a quitté la capitale pour la Haute-Vienne le 12 juin. Les contacts exploratoires avec les Allemands commencent le 18 juin et se poursuivent durant un mois, Ceux-ci adoptent une attitude dilatoire et exigent de négocier avec des responsables, l'avocat Robert Foissin, lié à l'ambassade soviétique, servant d'intermédiaire.
Les pourparlers connaissent diverses péripéties, dont l'arrestation provisoire de Tréand par la police française (20-23 juin), puis sa rencontre avec le diplomate Otto Abetz, représentant de Ribbentrop à Paris et futur ambassadeur du Reich (26 juin). Les négociations impliquent également Jean Catelas qui, en tant que membre du comité central, avait été chargé par Frachon d'assurer la continuité de l'organisation en région parisienne. Jacques Duclos donne son imprimatur et, si l'on en croit le récit qu'en fait Tréand quelques semaines plus tard, l'ambassade soviétique à Paris aurait été d'accord. En revanche, les principaux responsables partis le 12 juin, Frachon et Dallidet, restent complètement à l'écart de toute l'initiative, À leur retour, dans la première semaine d'août, ils affirmeront leur hostilité à l'égard d'une politique jugée très dangereuse.
A Moscou, les informations arrivant de Paris semblent suprendre Thorez. En fait, les différents textes élaborés par le Komintern réclamaient la liberté de parution de la presse communiste depuis la fin de mai 1940, mais tous ces documents se plaçaient dans un contexte
1 Voir infra, doc, n° 122 (15/05/1940).
2 Voir ilifra, doc. n° 130 (15/06/1940).
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qui n'était pas celui d'une occupation étrangère. Quant aux directives du 22 juin, premier texte qui se situe dans ce cadre, elles envisagent l'éventualité d'une reparution de L'Humanité, mais à condition d'éviter toute compromission avec les Allemands 1. Or les lettres de Duclos et de Tréand, qui ne parviennent à Moscou qu'au début de juillet, présentent la situation du PCF de manière particulièrement optimiste. C'est bien cet optimisme qui inquiète en premier lieu Thorez à Moscou et Frachon en zone non occupée 2. Quant aux directives du 22 juin, elles parviennent finalement à Paris alors que les négociations sont largement avancées.
Thorez et de Frachon convergent pour critiquer cette politique et imposer une rectification. De Moscou, les télégrammes envoyés les 6 et 7 août 3 sont dénués d'équivoque et reprennent de façon lapidaire les commentaires de Thorez conservés dans les archives. Thorez note:
«Insistons fortement sur très grave danger que fait courir au Parti le plan des autorités d'occupation. Elles veulent utiliser la force du Parti pour essayer de remédier à leurs difficultés, pour faire marcher les usines de guerre. Elles veulent faire supporter au Parti la responsabilité du chaos actuel et de la misère des masses. Par une attitude de libéralisme apparent à l'égard des communistes, les envahisseurs veulent aussi saper dans les masses la confiance en notre parti. En même temps, ils veulent exercer une pression sur les hommes de Vichy en les menaçant d'un prétendu gouvernement révolutionnaire. Toutes ces manoeuvres et intrigues aboutiraient à discréditer, à compromettre le Parti. Le Parti doit repousser toute collaboration avec envahisseurs, rejeter toute obligation envers eux. Les liaisons avec Abetz et autres doivent cesser immédiatement 4. »
Depuis Bruxelles, Fried alerte à plusieurs reprises Dimitrov et Thorez sur ces manoeuvres allemandes et fait part de son inquiétude face aux initiatives de Tréand 5, se plaignant notamment du manque
1 Voir infra, doc. n° 134 (22/06/1940).
2 Voir infra,doc. n° 151 (20/07/1940).
3 Voir infra, doc. n° 160-161 (06-07/08/1940).
4 RGASPI,495/74/518.
5 Voir infra, les télégrammes de Fried sur les négociations (doc. n° 144, 09/07/1940, n° 145, 11/07/1940, n° 146, 12/07/1940, et n° 156,28/07/1940) et ceux postérieurs à la «rectification, du 22 juin 1940 (doc. n° 170,29/08/1940, n° 173-174,04/09/1940, n° 179, 16/09/1940).