Reynold Thiel, le communiste suisse agent du Komintern

Récemment, le quotidien "Le Temps" révèle l'existence de Reynold Thiel dans “Thiel le Rouge, une histoire communiste suisse” qui serait demeurs totalement inconnus en dépis de nombreuses recherches sur le Komintern. En particulier, il faut citer l'importante recherche de Brigitte Studer qui a publié: "Un parti sous influence: le Parti communiste suisse, une section du Komintern 1931 à 1939".

Le brigadiste au cœur gros

Le drapeau de la XIVe Brigade, dans laquelle Thiel se battit sur l’Ebre, avec le nom de la bataille de Caspe, où il fut blessé.

EPISODE 5/30. En Espagne, par «devoir révolutionnaire», jusqu'à la bataille de Caspe.

Le Temps. Alain Campiotti, Lundi 22 décembre 2008

Reynold Thiel a quitté Hauterive la mort dans l'âme. Denise l'a trompé avec Maurice Mendjisky, le peintre franco-polonais qui l'a initié au bolchevisme. Les communistes de l'intelligentsia ont alors des pratiques sexuelles accommodées à leur projet: de chacun selon ses besoins à chacun selon ses plaisirs. Mais Thiel n'encaisse pas ce libertinage idéologique. Il est blessé et humilié. Il va d'abord dans le Midi, à Nice, puis remonte à Paris, où il retrouve ses plus proches amis, Maurice Magis, le marchand et dévoreur de livres, André Lasserre, le sculpteur. Il emménage au Quartier latin, 3, rue de Furstenberg.

Le piano le tient toujours. Il joue, compose, se fait engager comme accompagnateur par Radio Luxembourg. Il met aussi ce talent-là au service du parti et des syndicats proches du PCF. Il gère la partie musicale dans les fêtes populaires qu'organise le camarade Gino Focardi. Le thème principal de ces rassemblements, depuis l'été 1936, c'est le soutien à la République espagnole, menacée par le soulèvement militaire du général Francisco Franco qu'appuient l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste.

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Que faire? A Moscou, Staline se pose la question. Stimuler le mouvement révolutionnaire en Espagne? Mais il a imposé la construction du socialisme dans un seul pays, et il finit d'écraser dans les caves de la Loubianka et dans les camps la vieille garde internationaliste. Si l'Espagne devient trop rouge, ce sera un second front éloigné, dangereux, et il aura face à lui le fascisme et les démocraties, alors qu'il cherche à jouer l'un contre les autres. Après beaucoup d'hésitations, le Géorgien arrête une position médiane: pas d'engagement soviétique direct, mais le mouvement communiste sera mobilisé en faveur de la République assiégée; ceux qui veulent à Madrid la constitution d'un pouvoir révolutionnaire - les anarchistes, les trotskistes - seront matés sans pitié.

Paris devient le centre de cette mobilisation. Chassé de Berlin, le bureau occidental de l'OMS (le département des liaisons internationales du Komintern) s'y est installé. Maurice Tréand, dirigeant du PCF, est chargé de coordonner l'aide, en hommes et en armes, à l'Espagne républicaine. Tréand, que tout le monde connaît sous le nom de Legros en raison de son énorme stature, est né à La Chaux-de-Fonds avec le siècle. Il installe rue Mathurin-Moreau, dans le XIXe arrondissement, le centre de triage des Brigades internationales. Les volontaires affluent de partout. Beaucoup passent par la Suisse ou en viennent. Une filière fonctionne à Bâle, une autre au Locle, dont l'homme clé s'appelle Charles Frutiger.

Pourquoi partent-ils? Beaucoup sont militants, communistes, socialistes, anarchistes. Ou simplement démocrates. D'autres espèrent l'aventure, ou même le soleil! Reynold Thiel et André Lasserre pensent que c'est leur devoir révolutionnaire. Ils vont s'inscrire ensemble sur les listes de volontaires. Mais c'est le parti qui décide. «Toi, tu ne pars pas», dit au sculpteur Paul Vaillant-Couturier, le patron culturel du PCF, qui a des projets pour lui. Lasserre reçoit la commande d'un monument à Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx.

Thiel le pianiste est moins utile à Paris. Il arrive le 15 octobre 1937 à Albacete, le quartier général des Brigades internationales, entre Madrid et Alicante. Des centaines de Suisses ont déjà passé par là. Parmi eux, Georges Chervet, le camarade d'Hauterive. Comme tous les autres, Reynold remplit une fiche: «Je suis venu ici de ma propre volonté afin d'aider la République espagnole et d'apprendre le métier militaire en vue de la lutte qui se prépare en France et dans laquelle je veux jouer un rôle actif.» Après un temps de formation, il est enrôlé dans une unité de DCA de la XIVe Brigade, composée de volontaires français et allemands, sous les ordres de Jules Dumont, dit Colonel Kodak, en raison de son goût pour la pose photographique.

Au printemps 1938, la XIVe est engagée sur l'Ebre, autour de la petite ville de Caspe, au sud-est de Saragosse. Les nationalistes avancent sur tous les fronts, encerclent Caspe, qui finit par capituler. Reynold Thiel s'effondre: une blessure au genou dont il souffrira toute sa vie. Le pianiste armé est ramené vers l'arrière, qui se réduit bientôt à des poches le long de la côte méditerranéenne, puis à un seul réduit collé à la frontière française. Le Neuchâtelois est engagé dans la région de Gérone et d'Olot. Il est un temps commissaire politique d'une section.

A la fin du conflit, Thiel participe aux opérations d'évacuation des brigadistes vaincus et démobilisés. Il monte à Paris, en revient avec une délégation de personnalités politiques et d'artistes, ultime geste de solidarité avec les républicains espagnols, pour empêcher des massacres sur la frontière dit le Parti communiste. Dans la délégation, il y a l'ancien président du Conseil Albert Sarraut, et le comédien Raymond Rouleau, ami d'André Lasserre.

Perpignan est le dernier radeau de la République. Les soldats espagnols désarmés, les brigadistes, les civils qui ont pu franchir la frontière avant que Franco la boucle avec son armée, s'entassent dans la ville. Reynold Thiel, qui est dans cette cohue, rencontre pour la première fois l'homme qui va changer sa vie: Mikhael Feintuch.

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