Dictionnaire biographique de l'Internationale communiste
Dans son autobiographie conservée dans les archives du Komintern, curieusement datée du 21 décembre 1929 alors qu'elle est écrite en 1933, on peut seulement relever des jugements sévères et des mises en garde de la commission des cadres qui laissent entrevoir une exclusion. Toujours la première tâche de l'IC, contrôler que les adhérents demeurent soumis et utiles. A noter l'absence totale de critique sur l'action du Komintern, et pas un mot sur ses victimes
KOMINTERN : L'HISTOIRE ET LES HOMMES
Dictionnaire biographique de l'Internationale communiste
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Biographie BECK Robert, Louis. Pseudonyme : RAOUL Robert Beck. Photo de l'identité judiciaire, 2 juillet 1942, Archives de la préfecture de police de Paris. |
Né le 11 septembre 1897 à Arpajon (Seine-et-Oise), exécuté par les nazis le 6 février 1943; manuvre en Tunisie avant 1929 puis ouvrier à Paris ; militant communiste en Tunisie puis en France; responsable d'un réseau de renseignements et d'action lié au Komintern ; résistant.
Fils d'une femme de ménage-blanchisseuse morte en 1907 et d'un charpentier couvreur syndiqué à la CGT, Robert Beck fut élevé dans un orphelinat tenu par des religieuses et éduqué dans un séminaire à Chartres jusqu'à son exclusion en 1911. Mobilisé fin 1915, il participa en 1917 à une tentative de mutinerie qui le fit envoyer, par le Conseil de guerre (123e DI) dans une colonie pénitencière au Maroc pour cinq ans. " Sorti du pénitencier marocain de Téboursouk, j'aurais suivi n'importe qui voulant lutter contre l'ordre établi ", écrivit-il en 1933.
Il s'installa en Tunisie fut docker ouvrier à l'Arsenal de Ferryville (Tunisie) et fut très vite un des responsables du syndicat CGTT (CGT Tunisienne). Il adhéra un temps à la section de Bizerte de la Ligue des droits de l'homme avant de rejoindre l'ARAC. En septembre 1924, il participa à la grève des dockers de Bizerte Pendant qu'il prenait spontanément la parole, hissé sur les épaules d'un camarade, éclata la fusillade qui tua un jeune docker arabe et un vieil homme. Beck adhéra au Parti communiste en 1925. La justice le condamna le 16 novembre 1925 à un an de prison pour " provocation de militaires à la désobéissance " à la suite d'une distribution de tracts contre la guerre du Rif ; il en profita pour lire les classiques du marxisme. Il avait acquis au séminaire le goût des langues anciennes (grec, latin) auquel il ajouta celui des langues vivantes : allemand, anglais, arabe, italien. Après sa libération, devenu voyageur de commerce, il participa comme secrétaire régional à la reconstitution de l'organisation communiste qui avait été très éprouvée par la répression. En 1927, il assista à la conférence de Saint-Denis où il fit la connaissance de Doriot*, de Celor* et des dirigeants de la commission coloniale. Sa méfiance vis-à-vis du Destour, lui fit accueillir avec prudence l'idée de contourner ce courant en participant à son organisation de jeunesse, la Jeunesse nationaliste. Beck manifesta le souhait d'être délégué au VIe congrès de l'IC (été 1928) ; la commission coloniale s'y opposa tout en défendant à Moscou des prises de postition de Beck qu'elle avait sur le moment critiquées. " Nous décidâmes d'exiger la liaison directe avec l'IC " affirma quatre ans plus tard l'ancien secrétaire régional. En avril 1929, Robert Beck quitta la Tunisie, fut vivement contesté par la commission coloniale du PCF et participa au congrès de Saint-Denis (avril 1929). " Vie bien tourmentée d'un homme d'une certaine culture " conclut en 1933 la commission des cadres.
Pendant ses interrogatoires par la Gestapo, il fit remonter à 1929 son statut de " suspect " dans le parti. Dans son autobiographie conservée dans les archives du Komintern, curieusement datée du 21 décembre 1929 alors qu'elle est écrite en 1933, on peut seulement relever des jugements sévères et des mises en garde de la commission des cadres qui laissent entrevoir une exclusion. La commission de contrôle de Paris-Est affirme que le 1er rayon a reçu l'ordre de l'écarter du comité de section. La commission des cadres est d'ailleurs étonnée et demande " de qui et quand ? " est venue cette consigne. Le secrétariat écrit le 2 janvier 1935 à Billoux* : " Nous considérons cet individu comme suspect et il doit être chassé de toutes les organisations où il s'infiltre ". Apparemment, Billoux et certains responsables des cadres ne saisissent pas la nature de son travail ; une note du 13 juillet 1935 signale leur inquiétude : " Il s'agit d'un ex-camarade de Tunisie. Il se présente chez différents camarades connus (de Marseille) en leur demandant de faire du travail mais de n'en référer à personne. " Beck se dira lui-même exclu en 1935, " mais à la disposition de l'organisation ".
Beck était en fait exclu " volontaire ", pour pouvoir de participer à un réseau clandestin international. A Paris et à Marseille, il travailla à l'aide matérielle pour l'Espagne, loua des chambres pour des militants clandestins. Pendant ses interrogatoires par la Gestapo, il se présentera lui-même comme un " agent du Komintern ", rémunéré à plein temps depuis mai 1937.
Mobilisé dans un régiment de travailleurs, réformé en mars 1940 pour maladie, il vécut à Paris jusqu'en octobre 1941 sans qu'on connaisse son activité. Il prit, en octobre 1940, la tête d'un réseau de renseignements et d'action lié aux services soviétiques. Les membres s'étaient connus en Palestine ou dans le cadre des Brigades internationales en Espagne. Beck était secondé par Hittel Gruszkiewicz (dit Bill), originaire de Pologne, responsable des transports d'armes pour les Brigades internationales et ayant eu des responsabilités à la base d'Albacète; leur groupe de renseignement et d'action ne se confond nullement avec l'Orchestre rouge. Le contact avec le PCF passait par Jacques Kaminski. La police française décapita le réseau en juin-juillet 1942 et livra les prisonniers aux Allemands. Arrêté le 2 juillet 1942, Beck tenta de s'ouvrir les veines du cou avec un morceau de verre. Son adjoint, Bill, se jeta d'une fenêtre des locaux de la Gestapo pour ne pas risquer de parler. Beck fut torturé au cours d'une dizaine d'interrogatoires entre début juillet et fin août, sans coopérer. Les enquêteurs de la Gestapo conclurent : Beck est à la tête d'une organisation terroriste très active et un représentant direct du Komintern. Sans aucun doute d'autres complices sont encore en liberté mais les vérifications se révèlent extrêmement difficiles du fait que la tactique observée par Beck ne met aucun complice en cause (rapport final, septembre 1942, Gestapo). Pavel Soudoplatov confirme d'ailleurs, sans citer Beck, que les relais des services soviétiques en France restèrent opérationnels après l'été 1942. Son silence permit aux propres survivants de son groupe de continuer leur travail, sans qu'on en connaisse grand chose à ce jour. Les Allemands organisèrent un procès dans les locaux mêmes de la prison de la Santé en octobre 1942, pour éviter une opération de libération pendant son transfert. Beck fut condamné à mort et exécuté le 6 février 1943.
Alain Guérin, sur la base d'informations données par Jean Jérôme*, évoqua cet épisode au début des années 1970 puis Denis Peschanski précisa la nature du réseau en 1989. Dans la réédition en 2000 de Chronique de la résistance, Alain Guérin secondé par Jean-Pierre Ravery, revient sur ce dossier, en citant notamment un texte de la Direction générale des renseignements généraux en date du 3 juillet 1942, qui évoque l'arrestation de Szyfr (Sabine) Lipszyc. Les recherches de Denis Peschanski précisent le rôle de cette militante née le 14 mai 1915 à Varsovie. Étudiante en médecine à Caen puis serveuse à Toulouse en 1933, elle participa à la guerre d'Espagne avec son compagnon lieutenant de l'armée espagnole. Revenue en France en 1938, elle fut expulsée. Un compagnon russe lui suggéra de retourner en Pologne pour participer à la reconstitution du PC polonais décimé par les purges. Repliée en Russie en décembre 1940, elle fut arrêtée et détenue pendant trois mois à la Loubienka. Libérée, elle travailla pour les services moscovites du SRI puis au bureau de traduction du Komintern, avant de se voir confier une mission en France en octobre 1941. Il s'agissait de mener des opérations de sabotage dans les pays occupés par les nazis. Pavel Soudoplatov évoque d'ailleurs ce type de missions, en précisant qu'elles étaient confiées à des kominterniens arrêtés dans le cadres de purges staliniennes puis libérés. Szyfr Lipszyc partit en Angleterre où elle était attendue par des Russes et des Anglais qui organisèrent son passage en France et lui remirent une somme à transmettre à Beck. Arrivée en France le 10 janvier 1942, elle prit contact avec le réseau de Beck et participa à des incendies de récolte par engins chimiques. Arrêtée à la suite d'une opération menée du côté de Pithiviers, les documents trouvés chez elle et ses déclarations permirent la localisation et l'arrestation de Beck. La présence chez cette femme et d'autres arrêtés, de sommes importantes en monnaie étrangère et française, de lots non négligeables d'engins incendiaires, signale un cas rare d'implication directe d'un réseau clandestin du Komintern dans l'action armée sur le sol français.
La compagne de Beck, Renée Hogge, née le 22 septembre 1902 à Montevidéo, fille de banquier, anglaise naturalisée, fut également arrêtée et déportée. Il avait eu trois enfants, un au Maroc et deux en France d'Yvette Leblanc.
SOURCES :RGASPI, 495 270 756, autobiographie de 1933 (bien que datée du 22 décembre 1929) et notes diverses. - Claude Liauzu, Naissance du salariat et du mouvement ouvrier en Tunisie à travers un demi-siècle de colonisation, Thèse d'Etat, Nice, 1977. - Stéphane Courtois, Denis Peschanski, Adam Rayski, Le Sang de l'étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance, Fayard, 1989, p. 184-186. - Alain Guérin, Chronique de la Résistance, Omnibus, 2000. - Pavel Soudoplatov, Missions spéciales, Seuil, 1994. - Notice du DBMOF par Claude Liauzu. - Recherches de Denis Peschanski, aux archives de la Préfecture de police, sur l'arrestation et les interrogatoires ; recherches de Jean-Pierre Ravery, notamment sur les notes du DGRGPP conservées à l'IHS de Nanterre.
Claude Pennetier