“Le deuxième congrès de l'Internationale communiste”

Le témoignage de Marcel Ollivier paru dans la Revue Communisme no 55/56, page 14 et suivante, 1998 (BDG Ra 2897) dans son avant-propos, dit: «Marcel Ollivier, de son vrai nom Aron Goldenberg, membre des Jeunesses socialistes au sortir de la Grande Guerre, fut un ardent partisan de l'adhésion de la SFIO à la IIIe Internationale. Militant communiste, travaillant souvent à Moscou comme traducteur, il commença à rompre abec les Soviétiques en 1933, à l'occasion de la campagne de défense de Victor Serge.» Une note, page 29, précise que «ces lignes ont été écrites bien avant la parution de l'Archipel du Goulag, de Soljénitsyne où ce dernier montre, citations à l'appui, que Lénine fut à l'origine de ce qu'on a appelé le “stalinisme”».

A noter que ce congrès se tient alors que l'Armée rouge progresse à l'ouest en Pologne, mais sera stoppée avant de rebrousser à cause d'une défaite devant Varsovie. En plus de fomenter des insurrections, Lénine tente d'agresser l'Allemagne pour aider à une prise de pouvoir qui échouera partout, heureusement.

Après avoir décrit son voyage par l'Estonie pour atteindre Saint-Petersbourg, Marcel Ollivier présente son mandat à Zinoviev qui lui propose de rencontrer Victor Serge sur lequel il dit « Ce n'est pas un camarade, mais il travaille avec nous, ce qui parut mesquin à Marcel Ollivier. Comment comprendre cette défiance alors que Victor Serge avait été nommé pour diriger la revue de l'Internationale communiste? La rencontre avec Victor Serge dure tout l'après-midi, «enchantés l'un et l'autre».

Après 3 jours à Petrograd, Marcel Ollivier est accueillis par une foule d'amis à Moscou qui le conduisent à l'hôtel Dielovoï Dvor où résidaient les délégations au congrès. Parmi elles, la délégation italienne, la plus bruyante, composée de Turati, Darragona, Bordiga, Graziadei et Farinacci, et dont le porte parole auprès des Russes était Angelica Balabanova, secrétaire du Comité exécutif de l'IC.

Les Français sont Rosmer, Guilbeaux et Sadoul, admis avec voix consultative, Lefebvre, membre du Comité exécutif de l'IC avec voix délibérative tout comme Olliver. Marcel Ollivier rencontre ensuite Cachin et Frossard que le Congrès de Strasbourg, «qui avait voté la rupture avec la IIe Internationale, mais rejeté l'adhésion avec la IIIe demandée par l'extrême-gauche», avait envoyé comme observateurs.

Page 21: «Cela peut paraître étonnant à ceux qui ne voient le communisme que sous l'aspect qu'il revêtu par la suite, d'instrument de la politique soviétique, mais nous pensions que l'Internationale devait servir uniqument les intérêts des ouvriers et non le gouvernement quel qu'il fût. L'expérience devait nous montrer que, dans les conditions où elle était née, elle ne pouvait être que cela (Rosa Luxembourg l'avait prédit), et devenir autre chose qu'un simple organe du gouvernement russe. Situation admissible aussi longtemps que les intérêts de ce dernier semblaient s'identifier avec ceux de la classe ouvrière dans les autres pays, inadmissible, intolérable, dès que leur opposition devint manifeste. D'autres, qui sont venus après nous, l'ont acceptée… Hélas!»

La surveillance des délégations au Congrès de l'IC par la Tchéka

Page 23-24: Marcel Ollivier découvre peu à peu les agents de la Tchéka qui surveille les délégations. Il croise Feinstein, interprète, mais en fait en uniforme de tchékistes. «Qu'aurais-je dit su j'avais su - mais je l'ignorais à cette époque - que la Tchéka avait droit de vie et de mort sur tous les habitants, à l'exception des communistes (note: Ce privilège dont jouissaient les membres du parti ne devait pas durer comme on le sait).

Page 25: «Uu autre moyen utilisé pour pénétrer notre intimité étaient les «petites amies». Incroyable le nombre de belles filles qui tournaient autour de nous!

Page 26: Marcel Ollivier décrit un banquet dans une des salles du Kremlin pour les délégations avec beurre, caviar, viande et bonbons alors des brefs contacts avec des Russes lui ont fait comprendre la dramatique situation du peuple affamé et pouvant obtenir 100 grammes de pain quotidiennement. Les bonbons, jamais vu auparavant, révèle l'existence de fabriques pour les dignitaires du régime. Après il est abordé par une jeune femme de l'aristocratie, ruînée, qui lui demande de l'épouser afin de quitter le régime et dont il écrit «Ne suffisait-il pas de les dépossédés de leurs biens et fallait-il y ajouter cette cruauté supplémentaire de les obliger à vivre sous un régime qu'ils ne pouvaient pas ne pas détester et qui, par surcroît, ne leur offrait nul moyen de subsister?»

Page 28: «Certes des informations sur les violences et les exactions commisent par les bolcheviks dans les premières années du régime, nous en avions déjà reçues, mais sans les rejeter entièrement, nous ne leur accordions qu'un crédit limité, comme entachées d'exagération et de mauvaise foi. Elles faisaient partie, pensions-nous de cette campagne de calomnies déclenchées par les ennemis du régime en vue de le discréditer aux yeux de l'opinion.»

Le masque des «belles intentions» cache les odieux crimes bolcheviks

Marcel Ollivier décrit un des mécanismes qui permit de nier les horreurs du régime de Lénine, puis de Staline: «Comment des révolutionnaires dont l'action s'inspirait d'un si faut idéal et qui avaient lutté contre l'injustice avec un tel acharnement auraient-ils pu commettre les crimes dont on les accusait. C'était absolument incroyable. Il y avait eu, bien sûr, des violences, des désordres, mais n'était-ce par inévitable en période de révolution?»

Ollivier prend pour argent comptant l'argument invoqué par Trotsky, d'une terreur rouge, réaction à la terreur blanche, alors qu'avant le 30 août 1918, Lénine avait ordonné massacres et fusillades d'otages. Il écrit néanmois, page 29, « Quelles que soient les raisons qu'en donne Trotsky pour essayer de les justifier, ces violences, ce mépris de l'individu sacrifié si allègrement sur l'autel de la Révolution, tenaient à l'essence même du bolchevisme sa conception des rapports entre la parti et la masse, comme à l'intérieur du parti entre les dirigeants et les simples militants, à leur morale particulière enfin, conception et morale si différents des nôtres qu'on nous cacha longtemps et qu'elles ne nous furent dévoilées que peu à peu.»

«Je dirais seulement ici qu'en dépit de ses références fréquentes aux principes du marxisme, qui est comme on le sait la négation même du terrorisme, Lénine ne craignait pas de recommander l'emploi des méthodes de violence et s'allier à ceux qui en faisaient la base principale de leur action. Par quoi il exprimait la dualité profonde se sa nature: marxiste en surface, conspirateur à tendances despotiques, selon la plus pure tradition russe, en fait. On comprendra dès lors que si un révolutionnaire de la première heure comme Gorki traitait les bolcheviks, dans son journal Novaïa Jyzn, de «fanatiques aveugles, aventuriers sans scrupules», le gouvernement soviétique «d'autocratie de sauvages» et Lénine lui-même de «prestidigateur cynique, qui n'a cure ni de l'honneur ni de la vie du Prolétariat», c'est qu'il les considérait comme responsables de ces violences et non les circonstances par lesquelles on prétendait les justifier.»

Page 44: Marcel Ollivier met en évidence une des grandes tromperies de Lénine qui, dans l'Etat et la Révolution affirme que «l'état, instrument d'oppression aux mains des classes possédantes disparaîtrait avec celle-ci, et que dans la société sans classes qu'instaurait le prolétariat, il n'y aurait plus ni fonctionnaires, ni police, ni armée. Qui ne se fût réjoui d'une pareille perspective? Sous ce rapport, l'évolution ultérieure aurait dû lui [Rosmer] ouvrir les yeux, car, tout en prétendant travailler à l'abolition de l'Etat, les bocheviks firent tout le contraire

Un manifeste imposé par Lénine

Page 45: «Une dernière remarque : si la signature de Rosmer, de Sadoul et de Guilbeaux figure avec celle de Lefebvre sous le manifeste publié au lendemain du congrès, ce dernier fut l'oeuvre exclusive des Russes [note: En fait de Trotsky, qui le soumit d'abord à l'approbation du Comité central du parti communiste russe]. Personne ne fut consulté et il n'y eut aucun vote à ce sujet. A quoi bon?

D'ailleurs, tout dans ce congrès était de pure forme, organisé de telle sorte que le point de vue l'emportât. Et tout d'abord la composition du Comité exécutif, que personne n'avait élu, et qui, sur ses douze membres, comptait cinq Russes, plus un Letton et un Arménien, dont les votes bien sûr étaient acquis d'avance, puisqu'ils appartenaient comme les autres au Parti bolchevique, et celle du congrès lui-même, où sur 169 délégués ayant voix délibérative, 80, près de la moitié étaient des Soviétiques. En outre, le choix des questions figurant à l'ordre du jour, d'où l'on avait soigneusement écarté toutes celles qui comportaient pour le Comité exécutif le risque d'être mis en minorité…»

Page 46: «Pour les Russes, et Boukharine en particulier, nous étions là non pour confronter nos points de vue et dégager les voies et les méthodes d'une action commune, mais pour entériner les décisions prises en dehors de nous. Le plus fort est que nous l'acceptions. Pourquoi? D'abord, parce que nous admettions comme allant de soi cette superiorité affichée par les Russes en matière de révolution. Eux l'avaient faite, nous non.»

Lénine, agent de l'impérialisme allemand

Page 46: A propos de la prétendue incorruptibilité de Lénine, «Eussions-nous pensé de même si nous avions connu à l'époque l'histoire de l'aide financière (50 millions de marks-or, selon Bernstein, plus de 30 milliards d'anciens francs), accordée par le gouvernement allemand aux bolcheviks, pour leur faciliter la conquête du pouvoir?! Certes, la rumeur en était venue jusqu'à nous, mais comme les bolcheviks y opposaient une dénégation formelle, et l'on comprendra tout à l'heure pourquoi, nous la tenions pour une invention pure et simple.»

Page 47: «Mais alors, demandera-t-on, pourquoi avoir nié cette aide du gouvernement allemand qui lui fut reprochée ? Pour une raison bien simple, c'est qu'il y était contraint : Kerensky, mis au courant, s'en faisait une arme contre lui en le dénonçant comme un “agent de l'Allemagne”, accusation très grave dans le climat de l'époque, d'autant plus qu'elle concordait avec le fait, incontestable celui-là, qu'il était rentré en Russie en passant par l'Allemagne et avec l'accord des autorités de ce pays.»

«Abstraction faite d'autres circonstances favorables, pour un parti décidé à prendre le pouvoir, 30 milliards (si le chiffre indiqué par Bernstein correspond à la vérité) représentent, en moyens de propagande (tracts, journaux, etc…), en achats d'armes, et de consciences au besoin, un facteur de succès, dont l'intervention fausse quelque peu le sens attribué à ces mêmes événements. Elle était de nature en tout cas à modifier notre opinion sur le rôle joué par les bolcheviks dans le renversement de Kerensky et leur supériorité en matière révolutionnaire. Car une victoire obtenue dans de telles conditions et avec l'aide d'un gouvernement étranger autorise quelques doutes sur l'efficacité prétendue des méthodes employées et présentées comme les meilleures en raison même de cette victoire.»

Page 48: «Une autre raison encore pour laquelle nous acceptions l'autorité des bolcheviks : nous étions à Moscou leurs hôtes, logés et nourris par eux. Ce qui nous paraissait tout naturel, étant donné les conditions particulières où nous nous trouvions, mais n'en constituaient pas moins une situation malsaine, car sans même que nous nous en rendions compte, elle influençait notre comportement. A la longue, elle risquait de faire de nous de simples fonctionnaires, dévoués aux intérêts de celui qui les emploie. Danger redoutable pour une révolutionnaire qui veut garder son esprit libre. A partir d'une certaine dépendance matérielle, qui peut dire où est la limite entre la conviction et l'intérêts?»

Des applaudissements commandés pour Lénine

Page 49: Zinoviev ouvre la séance et donne la parole à Lénine. «Mais il se passa quelque chose qui m'étonna, puis me causa un véritable malaise. Au lieu de prendre fin rapidement, l'ovation se prolongea, reprenant, chaque fois qu'il semblait qu'elle allait se terminer, avec une nouvelle vigueur, et cela pendant dix bonnes minutes. Lénine, lui-même, en paraissait gêné. Mais il avait beau faire signe pour indiquer que c'était assez. à chaque fois les applaudissements reprenaient. Ce n'était pas de l'admiration mais de l'adulation pure et simple. […] Je ne puis l'affirmer avec certitude, mais il me parut que la manifestation n'était pas du tout spontanée et que le signal de la reprise des applaudissements venait du côté où se trouvait la délégation soviétique, de beaucoup plus nombreuse.»

« Si le congrès, me disais-je, s'était tenu ailleurs d'en Russie, eussions nous accueilli Lénine de la même façon? Le simple fait qu'il y eut un doute amenait à se poser une autre question : notre situation spéciale en ce Moscou de l'année 1920, notre qualité d'hôtes du gouvernement soviétique, nourris, logés et entretenus par lui, n'introduisait-elle pas dans nos rapports avec les dirigeants de ce pays quelque chose d'anormal, susceptible de nuire, que nous en eussions conscience ou non, à notre indépendance d'esprit?» […] Il suffirait de déclarer que le Parti bolchevique étant l'incarnation même de l'idée révolutionnaire, le héraut du prolétariat mondial, tout communiste, où qu'il soit, lui doit obéissance. Thèse que, bien entendu, nous eussions rejetée aussitôt que formulée.»

«Dans notre esprit, en effet, c'était à l'ensemble des partis constituant l'Internationale de fixer la politique qu'elle devrait suivre et non à un quelconque comité, même formé de personnalités prestigieuses qui n'en serait pas l'émanation. Or, de tels partis n'existaient encore que dans un petit nombre de pays, ce qui rendait pour le moment la chose impossible. On verra par la suite que tel n'était pas l'avis des Russes qui entendaient imposer à l'Internationale leurs directives et non les recevoir d'elle. D'où les conflits qui ne devaient pas tarder à surgir, notamment entre le Comité exécutif et le parti français.»

Page 53: Le congrès se termina par un concert de Chaliapine qui fut payé 100'000 roubles, alors que le salaire mensuel d'un ouvrier était de 3 à 4000 roubles et qu'un kilo de pain noir coûtait 750, un kilo de beurre 7'000.

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