Novembre 2008, un groupe de Tarnac est arrêté, accusé de sabotage des lignes de TGV. Le romantisme communiste n'est pas innocent. Malgré les millions de victimes, cette idéologie trompeuse et assassine trouve encore des défenseurs qui tombent dans ce piège.
Sylvain Besson décrit bien la double cause:
1) un individu : «Julien Coupat habité par la certitude messianique de la putréfaction du monde occidental et bien décidés à hâter son effondrement». En clair: un mythomane qui veut conquérir le monde
pour le bien des gens, pas pour son égo boursouflé et désintéressé! Cet individu est un grand séducteur qui tient sous son contrôle un troupeau d'«idiots utiles» subjugués par le chef.
2) un terroir: un bastion de la gauche rurale qui a des ramifications jusqu'en Suisse.
Evidemment, on fait croire que ce terrorisme serait une dérive de l'ultragauche alors que le fonds de commerce de la gauche, c'est le marxisme, la haine des classes, genèse de l'horreur provoquée par Lénine, Staline, Mao et de tant d'autres.
La dérive de l'ultragauche
Le jour de l'arrestation. La police a déployé les grands moyens. (photo: AFP)
Ils pratiquent une forme de communisme primitif, rêvent d'émeute et vomissent le monde moderne. Derrière les saboteurs présumés des lignes TGV se dessine une mouvance qui intrigue et inquiète. Reportage.
Le Temps, Sylvain Besson, Tarnac (Corrèze), Jeudi 27 novembre 2008
A l'orée d'une forêt enneigée, sur le plateau de Millevaches, au cur de la France profonde, se dresse un panneau solitaire: «Tarnac, village remarquable.» Il l'est encore plus depuis le 11 novembre, lorsque des dizaines de policiers cagoulés y ont arrêté un groupe de jeunes gens suspectés d'avoir saboté des lignes de TGV. Cinq d'entre eux sont toujours en détention. Leur mentor et idéologue, Julien Coupat, 34 ans, risque jusqu'à vingt ans de prison.
L'affaire a soulevé une intense émotion en France, où le TGV est considéré comme un monument national. A Tarnac, elle a laissé les habitants stupéfaits. Beaucoup d'entre eux ne croient pas la version officielle, celle d'une cellule radicalisée et discrète qui, après les trains, aurait pu s'en prendre à d'autres cibles (lire ci-dessous).
L'affable ancien maire du village, Jean Plazanet, vit à quelques mètres de la ferme du Goutailloux, que la police décrit comme le Q.G. des saboteurs. Il ne comprend pas qu'on ait pu accoler l'étiquette de «terroristes» à ces «jeunes qui vivaient en autarcie». Son voisin, agriculteur, est tout aussi sceptique: «Vous avez déjà vu des enquêtes aboutir comme ça, en trois jours?» demande-t-il.
Dans cette région rude et taciturne, bastion de la gauche rurale, le soutien aux inculpés a fait tache d'huile. Au bar de Tarnac, que cogérait un des détenus, les habitants viennent boire des «communistes», roboratifs cocktails à base de cassis et de vin rouge. La tirelire destinée à recueillir des dons pour les prisonniers est remplie de billets de banque laissés par les clients. Sur le mur, des tracts comparent les jeunes gens aux résistants de la Seconde Guerre mondiale, que les autorités de Vichy accusaient aussi de «terrorisme».
Méfiants envers la presse, les membres du groupe qui n'ont pas été inquiétés par la justice s'appuient sur un comité de soutien, qui défend leur droit à «fuir l'anonymat et l'agressivité des métropoles». On les aperçoit, bonnet péruvien sur la tête, en train de nourrir leur basse-cour ou balayer un appartement dévasté par les perquisitions.
Aux yeux des villageois, ce sont des jeunes gens serviables, qui ont travaillé dur pour faire pousser des légumes et cultiver des céréales. Mais l'étude des nombreux écrits laissés par Julien Coupat raconte une autre histoire: celle de fils de bonnes familles, habités par la certitude messianique de la putréfaction du monde occidental et bien décidés à hâter son effondrement.
Cette aventure singulière commence en 1999, lorsque Julien Coupat fonde avec quelques amis la revue Tiqqun, qui signifie «restauration du monde cassé» dans la terminologie de la mystique juive. Son radicalisme et l'élégance de sa prose la font immédiatement remarquer.
«C'étaient des gens de 25 ans, très cultivés, qui lisaient la Kabbale, Platon, Heidegger... J'étais fasciné: comparée aux documents politiques de l'après-1968, leur revue était une vague de fraîcheur, une nouveauté par rapport à l'analyse marxiste», raconte le philosophe italien Giorgio Agamben, qui est resté un ami de Julien Coupat.
Le propos de Tiqqun, c'est une déclaration de guerre au monde moderne, synonyme de «complète déréliction de l'homme». «Nous parlons d'une nouvelle guerre, d'une nouvelle guerre de partisans. Sans front ni uniforme, sans armée ni bataille décisive», proclame un article daté de 2001. Afin de «saborder» l'Empire - terme convenu pour désigner le capitalisme mondialisé -, ses membres rêvent de constituer une «constellation expansive de squats, de fermes autogérées, d'habitations collectives», soustraite au contrôle étouffant de l'Etat.
Cette rhétorique ancre fermement Tiqqun à l'ultragauche, un courant qui se réclame des anarchistes espagnols ou italiens, et qui rejette l'extrême gauche classique perçue comme autoritaire et triste. Une de ses références est le situationnisme, issu des uvres de l'auteur français Guy Debord. «Dans un monde où tout relève de la marchandise, où le capital a tout envahi, le situationnisme visait à recréer des situations authentiques, de la poésie», résume un éditeur parisien qui connaît bien ce milieu.
Mais Julien Coupat ne veut pas se contenter de poésie. En 2005, grâce à l'argent familial - ses parents sont d'anciens cadres de Rhône-Poulenc -, il achète avec quelques proches une ferme sur le plateau de Millevaches. L'endroit, qui a abrité une armée de maquisards durant l'Occupation, entretient un rapport méfiant à l'autorité. «Ici, quand les gens ont un problème, ils n'appellent pas la police», confie une habitante.
Au Goutailloux, simple maison de pierre abritée par un vieil arbre, on pratique l'agriculture de subsistance et une sorte de communisme spontané, sans télévision ni téléphones portables. La ferme abrite une vingtaine de permanents, répartis entre la ferme et les villages des environs. L'été, des dizaines d'invités venus de toute l'Europe viennent y camper.
Mais parallèlement, le groupe s'isole, se coupe de ses soutiens. Ses anciens amis de Tiqqun prennent leurs distances avec Julien Coupat. A Paris, on le traite d'«enfiévré ridicule», on se moque de son «ton incantatoire, arbitraire et autoritaire», de cet «autisme qu'on peut cultiver dans un potager de la Creuse». Pourtant, il n'est pas un prophète qui crie dans le désert, mais un penseur admiré dans un cercle assez large. Le dernier livre qu'il a cosigné sous le nom de «Comité invisible», L'Insurrection qui vient (Ed. La Fabrique, 2007), est tiré à 5000 exemplaires. «Ça s'est bien vendu, par le bouche-à-oreille, dans la jeunesse intellectuelle», commente son éditeur, Eric Hazan.
L'Insurrection qui vient est un texte corrosif, stylé, implacable dans sa description d'un monde miné par l'individualisme - «plus je veux être Moi, plus j'ai le sentiment d'un vide». Il appelle à diverses formes de résistance - sabotage des lignes de TGV, mais aussi fraude aux prestations sociales, vol, destruction de données informatiques - et vante «la conspiration, l'action nocturne ou cagoulée». Il n'incite pas au meurtre, mais imagine avec jubilation la scène suivante: «Dans un accès de lucidité, un manager vient de refroidir, en pleine réunion, une poignée de collègues.»
Julien Coupat a été très impressionné par les émeutes des banlieues de novembre 2005 et par les blocages étudiants du printemps 2006. «Nous ne pouvons qu'espérer que [ces actes] n'aient été qu'un aguerrissement avant la bataille décisive», annonce un texte publié sur Internet et qui, quoique non signé, est proche de son style et de sa pensée.
Cette bataille, le groupe de Tarnac s'y préparait depuis des années. Le Black Bloc, émeutiers d'ultragauche qui affrontent la police et multiplient les dégradations en marge des manifestations altermondialistes, est une des seules formes d'organisation qui trouvent grâce à ses yeux. La présence avérée de ses membres dans plusieurs défilés violents - ces derniers mois à New York, Cologne et Vichy - le fait remarquer par les autorités.
Placé sous surveillance, Julien Coupat est suivi, dans la nuit du 7 au 8 novembre, près du lieu où l'une des lignes de TGV a été sabotée. Le témoignage des policiers, qui verront au matin une gerbe d'étincelles jaillir lors du passage du premier train, est à ce jour le principal élément à charge contre lui.
Julien Coupat savait ce qui l'attendait dans son combat contre «l'Empire». «Une fois entrés dans la visibilité, notre temps est compté, lit-on dans L'Insurrection qui vient. Soit nous sommes en état de pulvériser son règne à brève échéance, soit c'est lui qui sans tarder nous écrase.»
Les amis suisses du groupe de Tarnac
L'implication de l'actrice genevoise qui joue dans Les Pique-Meurons est fortement relativisée.
Sylvain Besson
Le détail est insolite: au fond du bar tenu par les amis de Julien Coupat, à Tarnac, se détache une écharpe rouge et bleue de supporters du FC Bâle. «Cadeau fait par des amis», indique le tenancier. Ce n'est pas le seul lien entre ce village et la Suisse: selon un rapport de la police française révélé par le site Mediapart, la «commune» du Goutailloux était «fréquentée par de nombreux étrangers notamment Belges, Suisses, Italiens et Allemands».
Les enquêteurs ont l'intention d'explorer les pistes menant à ces pays. Pour l'instant, ils se sont concentrés sur le rôle de la Franco-Genevoise de 27 ans qui a joué dans la série Les Pique-Meurons de la TSR. On lui reproche d'avoir acheté, avec Julien Coupat et une autre jeune femme, la ferme du Goutailloux. On a aussi retrouvé sur son ordinateur des photos d'émeutiers. Mais aucun acte en relation avec les sabotages des TGV ne lui est reproché: «Elle est très en retrait, sa responsabilité est bien moindre», indique Isabelle Montagne, porte-parole du Parquet de Paris.
Les avocats scandalisés
Selon cette magistrate, le groupe de Tarnac «n'était pas jusqu'alors classifié comme une organisation terroriste». Les actes de sabotage qui lui sont reprochés, inspirés des techniques des «écoguerriers» allemands, étaient conçus pour ne pas blesser, seulement pour endommager les lignes à grande vitesse. Pourtant, les neuf inculpés sont bien accusés de «faits commis en relation avec une entreprise terroriste».
Cette incrimination scandalise leurs avocats et leurs proches. «Où sont les armes, les explosifs?» se demande Irène Terrel, l'avocate de Julien Coupat, qui souligne que le dossier ne contient «pas d'éléments matériels, pas de preuves».
Isabelle Montagne affirme que le groupe se radicalisait et avait le projet de «réaliser des actions violentes contre des bâtiments publics». Une accusation qui, selon les avocats, ne repose sur rien... Sauf, peut-être, sur une déclaration faite par un des inculpés durant sa garde à vue. Selon cette personne, Julien Coupat aurait déclaré: «Cramons tous les commissariats de France.»
Mais cela ne suffit pas à en faire un terroriste, estiment ceux qui le soutiennent. «Le Black Block n'est ni les Brigades rouges, ni Al-Qaida, constate le philosophe italien Giorgio Agamben. Si Julien et les autres ont commis des petits délits, qu'on les punisse pour des petits délits.»